PAUL DURAS
citadelle, où des cachots ruissellent de pierreries: elles sont donc du parti qui possède, conservateur, bien pensant, voué à d'obscurs préjugés. Elles aiment un beau militaire. Reître brutal, jouisseur et borné comme il convient à un homme qui porte un sabre, Barbe-Bleue séduit toutes ses femmes par sa sottise avantageuse. C'est un bellâtre en uniforme.
D'autre part. Déesse des « intellectuels » et sereine comme « la Vérité en marche », Ariane, Baison lumineuse, essaye en vain d'apporter la Liberté aux femmes passives. Celles-ci sont trop attachées à leur luxe, à leur vie de château, oisive et inutile, à leurs préjugés de caste et à leur beau militaire... Un moment, Ariane entraîne le Peuple, qui est naturellement crédule et généreux. Voué à la misère, opprimé par la citadelle de Barbe-Bleue et par le parti des possédants et des jouisseurs, le Peuple voudrait bien partager l'autorité et les richesses si mal employées par le Soudard et par ses sottes femmes. Ariane utilise un tel instinct d'envie : bien qu'Ariane soit la Baison, elle ne dédaigne pas les moyens démagogiques.
La force d'inertie qui sort du Passé triomphe do la Baison même. Ariane, désenchantée, vainrue, laisse dans les ténèbres l'humanité prisonnière des passions et des antiques préjugés. Ellemême, lumineuse, remonte vers la Lumière, idéale patrie de l'Intelligence.
Telles sont, mêlées à la fable symbolique, quelques-unes des allusions aux luttes ou aux i4ée$
politiques d'avanl; 1900, c'est-à-dire des années où Ariane fut conçue. Rien n'empêche de supposer que les événements d'alors aient suscité ce conte symbolique. Rien ne s'oppose non plus, par une sorte de mouvement de retour, à ce que le conte symbolique fasse songer à l'état des esprits qui entoura sa naissance.
La partition est d'une incontestable maîtrise. Il faut l'art et la puissance de M. Paul Dukas pour triompher des difficultés accumulées par le poème.
Dans cette pièce, en effet, il n'y a qu'un véritable personnage, un seul rôle, parmi de vagues comparses. L'action, très lente, motivée non par des sentiments mais par des idées ou des abstractions, impose une accablante lenteur de gestes et aussi la déclamation solennelle d'aphorismes bizarres. Le texte, écrit par M. Maurice Maeterlinck, contient de tout: de rexcellent, du médiocre, et même du pire ; parfois il porte la marque d'un vrai poète. Enfin le scénario, insuffisant à remplir trois actes, comporte une mise en scène qui reste, durant un acte et demi, dans l'obscurité.
Mais avec quelle magie s'affirme le talent du compositeur. Dédaignant les artifices de théâtre, cette partition reste sur un plan purement musical. EUe atteint à une beauté qui l'apparente à la symphonie. Libérée des effets conventionnels, et aussi de la coupe en morceaux à détacher, elle se propose la rigoureuse suggestion de la pensée des personnages ou de leur ambiance.
La partie vocale, sans s'astreindre aux mélodies
symétriques, a néanmoins son existence propre. C'est plus qu'une déclamation ; elle est rarement la simple doublure d'une partie de l'orchestre : elle a une ligne qui lui appartient et qui devient mélodique par la justesse de l'expression.
Quant à l'orchestration, dont le rôle est considérable, elle est puissante et souple, tour à tour éclatante ou atténuée, magnifiquement sonore ou d'une fluidité aérienne. Ses ressources sont sans nombre, et toujours impeccables. Le maniement des timbres est d'une telle virtuosité, qu'on les écoute souvent pour eux-mêmes, ainsi qu'on regarde la pâte de certains tableaux, car, à elle seule, elle est déjà une joie pour Toeil.
Cette beauté de la matière sonore ne doit pas faire oublier la sûreté de l'ordonnance et de la construction. On l'a dit, mais il faut le répéter : dans Ariane^ comme dans sa Sonate ou ses œuvres symphoniqucs, M. Dukas fait souvenir qu'un compositeur^ au sens étymologique, est un constructeur d'ensembles. Il l'est avec maîtrise.
HKNRI RABAUD
Marouf, savetier du Caire ^
Tout de suite, reconnaissons à cette œuvre nouvelle une qualité qui se fait de plus en plus rare,
1. Première représentation, le 15 mai 191 i, ù l'Opéra-Comiqiie.
19*2 CUKZ LES MUSICIENS
dans le royaume des sons : cette œuvre est agréable. Le public étonné, mais charmé, a témoigné de sa reconnaissance en acclamant Maroiif.
Gomme sujet, un conte des Mille et une niiils.%
Marouf est un savetier du Caire. Pauvre, misérable, torturé par une femme qu'il supporte en bénissant Allah, il chante des mélopées tristes, ou seulement rêveuses, mais pleines d'une confiance sereine.
Pour un rien, voilà que sa femme crie au meurtre et ameute le quartier. Le Kadi même, lent comme la justice (et nous sommes en Orient), finit par venir. La femme accuse Marouf : le Kadi fait donc compter cent coups de bâton sur le dos du pauvre savetier... A demi- mort, le bon Marouf reprend sa mélopée résignée ; mais il entend passer des marins. Us sont heureux et chantent à tue-tête... Gela décide Marouf à les accompagner, à fuir sa femme, pour voguer à la recherche du bonheur.
11 fait naufrage ; on le repêche. Dans une ville lointaine, un malicieux marchand le revêt de fastueux habits et lui persuade de se faire passer pour le plus riche des marchands ; si on le croit riche, il aura tous les avantages de la richesse. En effet, Marouf est tout de suite invité et choyé par le Sultan.
Le Sultan lui donne sa fille. Fêtes, réjouissances, ballets. Que ne ferait-on pas en l'honneur d'un homme qui parle de tant de richesses et qui attend Tarrivée d'une fabuleuse caravane ?
Les jours passent,.. Sa jeune femme, présent
d'Allah, est plus douce au cœur de Marouf que la banane fraîche aux lèvres du chamelier assoiffé : l'ancien savetier, traité comme un prince, oublie tout à fait sa première épouse, féconde en calamités... Les jours passent, mais la caravane n'arrive pas.
Or, le Sultan commence à s'inquiéter. Il interroge sa fille ; elle aime Marouf, elle le défend. Toutefois, craignant la vérité et peut-être le pal, tous deux, gaiement, prennent la fuite : ils vivront dans la pauvreté, mais ensemble, dans le bonheur de l'amour.
Les voici dans le désert, près d'une oasis. Ils aident un vieux fellah à labourer une terre ingrate. Soudain, la charrue se prend dans un anneau de fer et le brise. Aussitôt le sordide fellah se transfigure et resplendit : c'était un génie, mais un sortilège le retenait dans le corps du miséreux fellah; maintenant, renaissant et tout-puissant, il sera au service de celui qui vient de briser l'anneau faditique. Marouf en profite : il l'invite à faire venir, enfin, la fantastique caravane.
Hélas, le Sultan survient avant elle. 11 fait empoigner l'imposteur Marouf, pour qu'on lui tranche la tête... Mais Marouf est bien tranquille: elle va venir la caravane, elle vient, il entend déjà le pas des chameaux.
En effet, la voici qui passe, innombrable, infinie, plus vaste que le rêve. Et puisque l'histoire finit bien et que tous les personnages sont contents, ils célèbrent Allah dans un beau chœur fugué, en mi-bémol.
Cette aimable turquerie, où le librettiste utilise avec légèreté de touche les travaux de M. Mardrus, a reçu de M. Henri Rabaud la musique la mieux appropriée.
Sa caractéristique, redisons-le, est l'agrémenL Voilà une qualité assez rare pour que nul ne la dédaigne, même parmi les plus délicats. Par ailleurs, le public ne demandera qu'à prendre plaisir à une musique qui fait plaisir.
M. Rabaud avait déjà prouvé son talent au théâtre et au concert ; il avait montré ses dons pittoresques et son entente de Forchestre dans la Procession nocturne, qui est célèbre. Dans Marouf, au seul point de vue de la tenue du style et de l'art, il vient d'écrire une œuvre digne de sa solide réputation.
Il fit plus encore. Avec une aisance accomplie, il sut approprier son talent et ses dons personnels au sujet qu*il traitait. Dans une œuvre légère, de demi caractère, nullement ennemie du sourire et qui parfois confine à l'opérette, il sut être léger, rapide, élégant. Bien plus, il sut éviter le piège que lui tendait son sujet.
Un sujet oriental pouvait entraîner à un orientalisme exagéré. Après la musique russe et surtout après la musique des ballets russes ; après la vogue des gammes par tons entiers et des modes inusités, les compositeurs ont de l'orientalisme plein les mains... M. Rabaud sut en mettre avec tact.
11 le mit toujours au bon endroit : il sut êtn pittoresque aux moments précis où sa pièce lui
demandait de l'être. Bien plus, il sut ne pas l'être trop. C'est un rien, dira-t-on... A la vérité, il se pourrait que le succès musical de Maroiif tînt surtout à cette discrétion. Une telle sûreté confine à la maîtrise : rien de trop, voilà un des secrets du style, et une des raisons de l'agrément. Dans Maroufyla. couleur est si fine qu'on n'a pas le loisir de s'en lasser : l'œuvre baigne dans la charmante atmosphère d'un orient fantaisiste, où l'auditeur français peut rêver sans que rien ne le gêne. On voit se dérouler une aimable fiction dans une lumière chatoyante, voilée, et qui ressemble aux longs crépuscules de l'Orient ; dans leur enchantement on évite, comme une souffrance probable, jusqu'au désir de la pensée, tant ils ont de douceur pour entraîner à des rêveries indéfinies.
Au succès très vif de cette partition, il faut associer M. Jean Périer, qui tient le rôle de Marouf avec une maîtrise exceptionnelle. Parfois, à propos de sa voix, j'ai présenté quelques réserves, car on doit une entière franchise à un acteur de ce mérite. Je ne suis donc pas suspect d'aveuglement ou de complaisance en constatant que M. Jean Périer donne au personnage de Marouf une vie, un relief, une malice, une bonhomie et une poésie remarquables. 11 trouve, dans ce rôle, l'occasion d'un succès personnel qui égale son succès dans le rôle de Pelléas,
196 CHIÎZ LKS MUSICIENS