‹ Chez les musiciens (du 18e siècle à nos jours)Chapitre 40 sur 49 · CLEMENCEAU LIBRETTISTE · texte numérisé non relu

CLEMENCEAU LIBRETTISTE

coup de finesse, car sa couleur locale, son exotisme est beaucoup moins obtenu par les timbres de l'orchestre (dont le maquillage est si aisé), que par récriture harmonique, ce qui colore la musique non pas de l'extérieur, mais dans son fond même.

Néanmoins, tout en reconnaissant enfin ces qualités réelles (mais très discrètes et presque effacées), on se demande si le musicien n'a pas été opprimé par notre ancien dictateur. Sans le savoir peut-être, il aura tremblé (tel un préfet I) devant ce maître impérieux... Si bien que dans le Voile du Bonheur, on ne fait guère attention qu'à la pièce de M. Clemenceau.

Même réduite en livret, elle est encore séduisante.

Un mandarin, qui est aveugle, se sent entouré par tous les bonheurs. Un soir, ivre de joie (et aussi ayant trop bu d'un vin parfumé aux fleurs d'amandier), il veut, bien follement, recouvrer la vue. Un barbare d'Europe, jadis, lui a donné un merveilleux collyre : trois gouttes, plus de cécité 1

11 voit donc, il voit !

Hélas, que voit-il ?

Son meilleur ami signe ses poèmes et usurpe sa gloire. Son fils, par une mascarade impie, raille le culte sacré des ancêtres. Et sa femme, sa jolie petite fleur Si-Tclum, se laisse sournoisement respirer par un galantin !

Mais dix gouttes du collyre rendront aveugle le mandarin désabusé; peut-être sera-t-il heureux de nouveau, — s'il peut oublier ce qu'il a vu quand il déchira le « voile du bonheur ».

L'Opéra-Comique n'a point Thabitude de nous proposer des sujets aussi riches de pensée. Cette fantaisie philosophique mériterait d'être étudiée pour elle-même. Peut-être sous une autre forme serait-elle mieux réalisée : conte philosophique, apparenté à Zadig ou à Candide, — dialogue à la manière de Renan, — poème où se mêlerait l'ironie d'un Heine à la tendresse ou à la couleur d'un Gautier... Quant à moi, j'estime ce sujet trop intellectuel pour être tout à fait nuisicaL

Il faut louer M. Clemenceau d'avoir écrit une telle œuvre. Certes, elle est d'une philosophie fatiguée, — ce qui est naturel chez un homme d'action ou plutôt chez un dilettante de l'action. 11 y a quelque trente siècles, le roi Salomon, ou du moins l'auteur de YEcclésiaste, pensait à peu près comme M. Clemenceau. Ayant éprouvé la vanité de beaucoup de choses et notamment celle du pouvoir, il en vint à dire : « Tout est vanité. » Il le dit dans un moment de lyrisme, et ne montra-qu'un aspect de sa pensée. De même M. Clemenceau est trop affîrmatif : il se prive des charmes de l'incertitude et de la contradiction. « II ne faut pas expliquer l'univers en quatre paroles, enfermer le bleu du ciel dans un lécythe, faire tenir l'infini dans un cadre de trois doigts... »

Quel autre librettiste nous entraînerait à de telles méditations ? Vraiment, malgré moi, à propos de M. Clemenceau, cette pensée de Pascal s'éveille en mon souvenir : « On croyait ne trouver qu'un auteur ; on est heureux de découvrir un hommes »

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