PREMIÈRES AUDITIONS
Aussi, combien l'auditeur doit-il être indulgent dans son appréciation! Et celui qui porte l'étiquette malencontreuse de critique musical, combien doit-il chercher, malgré qu'il en ait, toutes les raisons, même douteuses, incertaines, inefficaces, qui pourraient établir que telle ou telle musique mérite de retenir l'attention, et de ne pas mourir, à la minute même où quelques amis l'applaudissent.
Eh quoi! lorsque les conditions de la vie deviennent si impitoyables, lorsqu'elles tendent à éliminer quiconque n'est pas spéculateur, il y a encore des musiciens qui écrivent des symphonies, et l'on serait sévère pour eux ! Se représente-t-on ce qu'une symphonie, même médiocre, même inutile, même mort-née, représente de travail, de conscience, de conviction, de métier péniblement appris, — et pour quel résultat! Un artiste, ou un brave homme qui se croit tel, passe des mois à porter une œuvre dans sa tête ; il l'écrit, la corrige, la réécrit, l'instrumente et la réinstrumente ; quand enfin elle le satisfait, il essaye de la faire jouer. Alors commencent d'humiliantes difficultés, qui durent des mois ou des années. Le compositeur a des sautes d'espoir et plus souvent de désespérance. 11 fait des frais, il s'endette parfois pour cette œuvre, qui ne lui rapportera rien, qui ne sera pas gravée, qu'on jouera peut-être une fois, et dont le « matériel d'orchestre », désormais inutile, reviendra encombrer son chétif appartement... Tout cela, le compositeur le sait. Et il écrit tout do même une symphonie !
Avouez qu'il faudrait être cruel, barbare et sauvage, pour jeter des pierres à Fœuvre qui coûta tant de douleur. On doit au contraire la saluer, puisqu'elle va mourir. On peut même lui offrir les tristes fleurs de quelques compliments inutiles, mais décents.
Concours du Conservatoire.
Juillet 1921.
Mon cher ami,
Si vous habitiez Paris ou seulement la banlieue,, vous ne me demanderiez pas de vous dire ce que sont maintenant les Concours du Conservatoire. Les Parisiens, depuis quelque dix ans, ne s'en occupent plus, ou presque plus. Je ne discute pas. je constate.
Est-ce un bien?... J'en suis persuadé; car, vraiment, on exagérait.
Rappelez-vous l'empressement, la fièvre, le delire, — et surtout la chaleur d'étuve, — qui régnaient dans la petite Salle du vieux Conservatoire. Il y a quelque vingt ou trente ans, cette bonbonnière pompéienne retentissait de cris, d'acclamations, de trépignements, quand un ténor en lierbe ou une future diva, un lionceau du piano, un « grand amoureux » encore jeune ou une Rosine ^< à peine au sortir de l'enfance » (assurait sa maman) obtenait un premier Prix, et premier nommé.
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Mais, quels hurlements, lorsque le favori du public ne l'obtenait pas.
Aujourd'hui tout est plus calme :
Que les temps sont changés ! Sitôt que de ce jour La trompette sacrée annonçait le retour, Le peuple saint, en foule...
Non, il n'y a plus de peuple saint, et Ton ne voit même plus les trompettes sacrées ou consacrées.
Je le regrette un peu. 11 y avait des gens qu'on ne rencontrait plus que là. Chaque année, on se disait (avec ou sans plaisir) : « Tiens, il n'est donc pas mort. C'est drôle... » Et Tannée où Ton ne le voyait plus, on le regrettait, gentiment. Car le cœur parisien est ainsi fait.
Parmi la bousculade, dans les étroits couloirs, dans les escaliers minuscules, on voyait passer de vieilles petites personnes, si habituées à circuler dans ce labyrinthe strangulé, qu'elles semblaient disparaître dans les moindres recoins : elles rentraient dans les murs, comme des Ombres inconsistantes. Le vieux Dancla, racorni, cassé, maigre, fantomatique, trottinait là comme une coquette souris blanche. On l'apercevait,... il échappait,... on le retrouvait dans une feuillure de porte... Etait-ce Dancla, ou seulement Vâme de son violon?
Alors, le Jury était préside par le spectre d'Hamlet, ou du moins par Ambroise Thomas. II somnolait un peu, le bon Ambroise. Mais le fidèle Réty, secrétaire presque perpétuel, veillait à
26 i CHEZ LES MUSICIENS
Texacte célébration du culte. Et les prix se distribuaient avec une justice qui est suffisante parmi les hommes.
Depuis quelque dix ans, cher provincial, les Concours ne sont plus qu'à demi-publics. Les Parisiens, comme toujours, ont commencé par protester : on changeait une de leurs habitudes, tout « dégénérait »!... Et on les privait d'un spectacle gratuit : c'était la fin de tout !
Ce n'était que le début d'une nouvelle habitude. Et même on la prit très vite. Et l'on se consola :
— Est-ce l'affaire du public ? se dit alors le bon sens de tout le monde. Est-ce que le public se rue en Sorbonne, pour voir passer une thèse ? Que des amis, des professeurs et quelques spécialistes, que d'autres candidats y assistent, rien de mieux. Mais faut-il remplir des tribunes, comme aux courses ?
En effet, les épreuves du Conservatoire sont, avant tout, des épreuves scolaires : elles ont beaucoup à gagner en conservant leur caractère vrai.
Pourtant, certaines d'entre elles ne peuvent pas complètement se passer de public. Elles ont un caractère double, ou ambigu : ce sont celles qui concernent les acteurs et les chanteurs.
Dans l'ensemble, les instrumentistes sont destinés à être professeurs ou musiciens d'orchestre. Ceux d'entre eux qui feront une carrière de virtuose et auront le contact immédiat et personnel avec le public, sont l'infime exception. Tandis que l'acteur, isolé sur la scène, et dont la valeur principale consiste à porter sur le public, ne peut guère être jugé en l'absence de tout spectateur.