LA MISÈRE DE NOS ARTISTES
Mais la question n'est pas là ; un véritable artiste, quand il est assailli par l'inévitable question d'argent^ ne demande pas à devenir un puissant capitaliste, ni à étonner ses voisins par son faste. Il ne demande qu'une chose : pouvoir vivre, et avoir quelque temps à lui, pour son œuvre.
De nos jours, dans les conditions d'après-guerre avoir du temps à soi est devenu presque impossible. Ne citons pas d'exemples immédiats, pour ne pas dévoiler la vie privée de nos contemporains. Regardons seulement, pour faire une comparaison, dans l'histoire des arts au xix* siècle.
Un cas se présente tout de suite à ma pensée : celui de Berlioz. Je crois avoir étudié sa vie d'assez près, et d'après d'innombrables documents. Chaque jour Berlioz eut à résoudre la question : « Gomment vivre, et de quoi ? Gomment trouver le temps de travailler ? » Or, je connais et j'ai dit les conditions de sa vie ; j'ai fait son budget d'année en année. Et maintenant je n'hésite pas à déclarer ceci :
La vie de Berlioz fut difficile et douloureuse. Mais aujourd'hui, elle serait impossible... Qu'il naisse un autre Berlioz, et les conditions actuelles de l'existence l'élimineront comme artiste. Il ne pourra ni vivre pour son œuvre, ni l'écrire, ni la faire connaître : cela peut se démontrer par des . chiffres.
p Gomme Berlioz, presque tous les artistes du xix** siècle eurent à se débattre contre la question d'argent. Mais presque tous, dans cette lutte ingrate, trouvèrent quelque besogne, quelque poste,
OU bien furent soutenus par leur famille. Les romantiques ne connaissaient pas de pire injure que le mot bourgeois. Or tous, par leur naissance, ils étaient des bourgeois : ils étaient issus de la classe moyenne. Le capital, c'est-à-dire la force économisée par leurs parents, et qui leur fut transmise au lieu d'être captée par l'Etat, leur servit, modestement mais sûrement, à vivre et à disposer de presque tout leur temps. î
Aujourd'hui, les classes moyennes sont les plus accablées par les charges d'après-guerre ; le petit capital, parmi le renchérissement des choses, n'a plus qu'un pouvoir inopérant. L'artiste est donc réduit à ses seules ressources ; il faut, ou bien qu'il renonce à l'art, ou bien qu'il trouve une combinaison qui lui permette de vivre, c'est-à-dire quelque besogne à demi-artistique.
Les métiers qui touchent encore à Tart sont d'autant moins payés qu'ils sont plus près de lui. Par exemple, un compositeur peut donner des leçons de musique, de piano, accompagnement, harmonie... Voulez-vous me dire combien vous paierez de telles leçons ?
Serrons le problème de plus près, et descendons à ces détails journaliers dont la vie est faite. Dans tous les ménages, on sait que le coût de la vie a triplé sur les prix d'avant-guerre. Lorsqu'on a besoin du menuisier, du serrurier, on le paie le triple, si ce n'est plus ; on triple les gages d'une domestique (quand on en trouve une)... Mais le professeur libre, et, plus que tous, le professeur de musique, est maintenu au tarif d'avant-guerre, ou