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UN PREMIER TRAIT DU CID

Diego Lainez, seul en sa demeure,

Pensait tristement à l'outrage affreux

Qu'avait, dans le cours d'une mauvaise heure.

Reçu sa maison au blason si vieux.

Il désirait fort en tirer vengeance;

Mais l'âpre vieillesse a glacé son bras

Et tout malheureux de sa défaillance

Il ne peut dormir, prendre ses repas,

Relever son œil, toujours fixe à terre,

Du seuil du logis dépasser la pierre

Et même parler à ses chers amis.

Au contraire, il fuit ces cœurs aguerris

Redoutant, hélas! de souiller leur âme

D'un mot imprégné de sa honte infâme.

De l'honneur blessé telle est la douleur. Pourtant à travers le souci rongeur Il cherche un moyen de laver l'offense Et tente à dessein une expérience. —

Il appelle à lui ses nombreux enfants; Ils arrivent tous, inquiets, tremblants; Dès qu'ils sont rangés autour de sa chaire, Sans leur dire mot de ce qu'il va faire, Et vite empruntant à son fier honneur Un reste de nerf, malgré la froideur D'un sang tout usé par longueur de vie A tous, tour à tour, il saisit la main Et comme un étau la presse, soudain Chacun stupéfait s'émeut et s'écrie :

« O Seigneur! lâchez notre main meurtrie! Pourquoi la tenir sous vos doigts serrés! Assez, lâchez -nous, car vous nous tuez! »

Quand Rodrigue vint à subir l'étreinte Don Diègue était presque sans espoir :

Mais souvent l'on trouve où l'on avait crainte De chercher en vain et de rien avoir.

Aussi, l'œil flambant, Rodrigue s'écrie : « Lâchez, lâchez-moi, chef de ma maison, Et que voire main vite se desserre, Car si vous étiez autre que mon père,

D'un tel traitement j'aurais bien raison Non avec des mots, mais par action, Et dans vos boyaux s'ouvrant une issue Mon ongle irait comme une dague aiguë. »

Soudain le vieillard de joie éclatant

Et tout en pleurs dit : « 0 mon cher enfant,

Yrai fils de mon âme, à mon cœur de père

Ta révolte plaît et sous ta colère

Je sens se calmer mon chagrin cuisant!

Mon Rodrigue aimé porte ta vaillance

A vaincre le bras qui me fit offense,

Sauve mon honneur à jamais perdu

Si par ton triomphe il ne m'est rendu! »

Lors il lui conta sa mortelle injure,

Le bénit et puis mit en sa main sûre

L'épée avec quoi tuant l'insulteur

L'enfant commença ses jours de grandeur.

Imité du Romancero.

ÉLÉGIE DU CAMÛENS

Un jour je me trouvai près du fleuve profond Qui coule vers Babel d'une course rapide Et seul, assis au bord et les deux mains au front, Je laissai choir des pleurs de ma paupière humide.

Je pleurai d'avoir vu que nos maux les plus grands Étaient presque toujours le fruit de l'inconstance Et que cette inconstance à la fuite des ans Elle-même devait sa fatale existence;

D'avoir vu combien peu brillait d'un vif éclat Ce qu'on nomme fortune en langage ordinaire Et comme se trouvaient bientôt en triste état Ceux qui s'étaient fiés à la chance prospère;

D'avoir vu que les biens qu'on estimait le plus Et desquels on avait le moins l'intelligence Étaient les jours heureux que l'on avait perdus Et dont on ne pouvait ravoir la jouissance;

-D'avoir vu trop souvent le bien tourner en mal

Et le mal devenir mal de la pire espèce

Et, partout et toujours, notre repos final

Être au prix d'un labeur qui n'avait point de cesse;

Enfin qu'il n'était pas de vrai contentement En ce monde d'un jour et de passions folles, Et je pleurai de voir, moi-même, en ce moment Jeter à tous les vents d'inutiles paroles.

Imité du portugais.

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