AU DÉSERT
CASSIDEH DE SCHANFARA LE COUREUR
Il est de par le monde un asile serein Où le cœur courageux s'abrite du chagrin Et se met hors des traits noirs de la malveillance. Tout homme qui n'est point privé d'intelligence Mais qui, doué de sens et bon marcheur de nuit, Poursuit bien ce qu'il veut et fuit ce qui lui nuit, Ne se verra jamais emprisonné sur terre ! Adieu frères, adieu nobles fils de ma mère !
Au désert je m'en vais pour famille, là-bas,
J'aurai le loup errant, la panthère au poil ras, L'hyène hérissée aux abois lamentables; Voilà mon peuple, avec ces êtres redoutables Un secret confié point des lèvres ne sort, Et celui qui donna dans un combat la mort
N'est pas livré par eux à la dure vengeance
Des parents du défunt. Us ont de la vaillance
Mais moins que moi devant des actes outrageants.
Au désert, trois amis remplaceront les gens
Qui ne savent jamais que vous être nuisibles
Et qu'on ne voit jamais, natures insensibles,
Vous rendre bien pour bien, gens dont le contact dur
N'est d'aucun agrément et d'aucun appui sûr,
Ces fidèles amis sont : un cœur intrépide,
Un sabre étincelant à la lame solide,
Puis un grand arc de Nab, léger, retentissant,
En bois jaune, poli, flexible, non cassant
Et tout garni d'anneaux pour qu'il pende et se tienne
Sur les reins du coureur qui sillonne la plaine.
Quand une flèche en part il gémit longuement
Comme une mère en pleurs qui perd un lils aimant.
Si d'une triste voix la guerre et les alarmes Disent que Schanfarà va déposer les armes Et loin d'elles porter sa vaillance et ses pas, Je répondrai : Vraiment, de lui n'avez -vous pas Assez longtemps joui? traqué par des vengeances, Contre lui nourrissant de sombres espérances Et se promettant bien de son corps mis à mort De former plus d'un lot tiré d'avance au sort,
Ml
En lui-même sans cesse il disait, de laquelle
Serai-je la victime, et quelle sera celle
Qui m'atteindra première? Alors d'un franc sommeil
S'il dormait quelquefois, en un état pareil
Ses ennemis jamais ne tombaient, au contraire
Ils tenaient chaque nuit ouverte leur paupière
Et, toujours à l'affût, demeuraient prompts et prêts
A découvrir sa trace et le prendre en leurs rets.
Pressé de tels soucis qui lui rendaient visite
Plus régulièrement que la fièvre maudite,
Il les chassait, mais las ! ils ne s'éloignaient pas
Et revenaient bientôt et d'en haut et de bas.
Donc, si vous me voyez, soucis durs, implacables,
Au soleil étendu sur le caillou des sables
Comme un serpent, nu-pieds, et le corps revêtu
A peine d'un lambeau d'étoffe mal tissu,
Sachez que dans ma peine et dans mon indigence,
J'ai d'un suprême effort dompté la patience,
Endossé la vertu comme un épais manteau,
Sans éteindre pourtant sous le noir de ma peau
Mon ardent cœur d'hyène aux rancunes fatales
Et que la fermeté me tient lieu de sandales
D'après M. Fulgence Fresnel.