DtRKHEnj, dans VAnnée sociologique, t. II
laïques, si l'on ne se représente les origines et les fonctions sociales de la religion, ses survivances et ses succédanés.
Mais c'est là sans doute ce qu'a le moins bien compris le matérialisme historique. Marx et Engels restent, en matière de philosophie religieuse, les disciples de Feuerbach. « Dieu est le miroir de l'homme » — « La religion est la fille du désir ». Lorsqu'il explique à l'aide de ces principes les hallucinations religieuses, Feuerbach ne fait pas à proprement parler de psychologie sociale. 11 tient compte des facultés de l'espèce, non des effets du groupement. Marx lui en fait le reproche, dans une formule où le point de vue sociologique est nettement caractérisé : « Feuerbach ne voit pas que le <:( sentiment religieux » est lui-même un produit social, et que l'individu abstrait qu'il analyse appartient en réalité à une forme de société déterminée ». Mais jpar cela même que Marx résout aussitôt toute forme sociale en rapports économiques, il rétrécit le cercle des recherches auxquelles sa propre formule aurait pu l'inciter. Il s'en tiendra à la pensée qu'il exprime
dans la Question juive et dans la Critique de la Philosophie du Droit : « La religion exprime un manque. — La religion est l'opium du peuple ». A la fois aveu et mensonge, l'existence d'une religion est la preuve que l'organisation économique est imparfaite : car on ne rêve que ce qu'on ne possède pas. Et en même temps, elle est un effort pour stéréotyper cette imperfection en paralysant le peuple : car on ne cherche pas à conquérir ce qu'on possède en rêve. Ainsi par ses origines comme par ses fonctions la religion est étroitement soudée à l'économie. Les variations de la technologie commandent donc, en dernière analyse, celle de la théologie.
Qu'une hypothèse de ce genre — plus fidèle que Marx et Engels ne s'en rendaient compte à l'esprit du dix-huitième siècle, — explique malaisément tous les faits découverts par la science des religions, ce.n'est pas douteux. (( La religion est le plus primitif de tous les phénomènes sociaux, écrivait M. Durkheim ^
1, Revue philosophique, 1897, p. 650.
Dans le principe tout est religieux. Or, nous ne connaissons aucun moyen de réduire la religion à l'économie ni aucune tentative pour opérer réellement cette réduction. Nul n'a encore montré sous quelles influences économiques le naturalisme était sorti du totémisme, par suite de quelles modifications dans la technique il était devenu ici le monothéisme abstrait de Jahvé,là le polythéisme gréco-latin, et nous doutons fort que jamais on réussisse dans une pareille entreprise. Plus généralement, il est incontestable qu'à l'origine le facteur économique est rudimentaire, alors que la vie religieuse est au contraire luxuriante et envahissante. Gomment donc pourrait-elle en résulter ? »
C'est là sans doute un des plus graves inconvénients de la préoccupation marxiste : à vouloir souder la religion à l'économie, on oublie comment, avant même que les modes de la production aient pu se modifier notablement, les modes de la croyance ont dû pétrir la matière humaine. On sait comment Engels adapte Morgan à Marx : pour compléter le matéria-
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lisme historique, à la théorie de l'outil il adapte la théorie de la famille, qui est comme la fabrique de l'espèce et qui fournit à la société son matériel d'hommes. 11 s'efforce de faire remonter à un phénomène économique, la propriété privée — elle-même liée aux progrès de la division du travail — la responsabilité de la dissolution des gentes primitives : ainsi se créent d'une part la monogamie qui, tempérée par le droit du mâle à l'adultère, assure le privilège de l'homme et de ses « héritiers », d'autre part l'État qui assure, avec ses forces policières et ses ressourcesfiscales,le privilège des possédants. 11 est remarquable que c'est seulement alors, quand il fait intervenir les formes de la division du travail et le régime de la propriété privée, qu'Engels reconnaît des influences « de nature sociale ». Ne voit-on donc à l'œuvre jusque-là que des forces d'ordre biologique? Faudra-t-il classer sous cette rubrique celles qui ordonnent la famille australienne autour du totem, ou le yévoç grec autour du foyer domestique ? Ce caractère religieux des premiers groupements familiaux — carac-
tère que les recherches récentes ont mis en si vive lumière — Engels ne paraît pas le soupçonner. Parce qu'elle n'a point d'ouvertures de ce côté, sa sociologie s'interdit de découvrir l'origine, tout à fait étrangère à l'économie, de nombre de scrupules qui continuent d'exercer leur action sur les sociétés. L'industrie travaillera sur un « donné » social, que le matérialisme historique néglige systématiquement. Il oublie, observait M. Jaurès ^ que l'évolution historique a été précédée d'une longue évolution physiologique. Ajoutons que l'évolution économique a été précédée d'une longue évolution religieuse. C'est celle-ci qu^il importerait d'étudier pour rechercher, sur des exemples typiques, comment se forment et comment agissent, selon la logique qui leur est propre, les représentations collectives.
On se convaincrait alors que, comme elles n'ont pas pour origine unique des « manques » de l'organisation économique, les croyances religieuses sont loin d'avoir pour unique fonc-
1. Idéalisme et matérialisme dans la conception de l'histoire, conférence, p. 14. .
tion le maintien de l'inégalité. C'est ici que l'on pourrait utiliser, en les transposant, les indications de Marx sur la formation des « choses sociales » qui se dressent devant les consciences individuelles. Si les croyances religieuses sont investies en effet d'un prestige spécial, qui fait que Ton considère comme un crime de les renier, c'est sans doute qu'elles sont les produits de forces supérieures aux individus ; c'est qu'elles résultent de l'action qu'ils exercent les uns sur les autres en se tenant groupés. Et leur fonction est avant tout, en effet, de rallier et de régler les activités du groupe : elles fournissent comme des centres d'aimantation pour la cohésion sociale. C'est pourquoi M. Boutroux pouvait résumer en ces termes les théories du « sociologisme » : « L'observation montre que la religion n'est autre chose que la société elle-même, imposant à ses membres les croyances et les actions que requiert son existence et son développement. La religion est une fonction sociale » K