Revue de métaphysique et de morale, 1897, p
sorts demeure le plus souvent dans l'ombre. En tous cas les vraies raisons des mobiles restent inaperçues ou inavouées. Les motifs que l'homme assigne à sa conduite, pour les autres ou pour lui-même, ne sont souvent que des prétextes. L'historien qui s'y tiendrait écrirait l'histoire à coups de fictions, volontaires ou involontaires. Et c'est pourquoi Hegel, s'il avait tort de se figurer les moteurs de l'histoire sous la forme d'Idées qui ne sont que des schèmes abstraits, avait raison de représenter les hommes comme des serviteurs aveugles de forces qui les dépassent.
Si cet illusionisme, comme dit M. Masaryk^, constitue l'essentiel du matérialisme historique, beaucoup de sociologues devraient alors s'avouer matérialistes. Car il est clair qu'un des postulats de leurs recherches est que les fins consciemment poursuivies par les individus n.e sont pas les causes suffisantes de l'évolution sociale. Les théories qu'esquisse Engels sur la neutralisation réciproque des tendances
1. Die philosophiachen und sociologischen Grundlagen des Afarxismus, p. 184.
individuelles et Timprévisibilité de leurs conséquences se retrouvent développées sous des formes diverses dans la littérature sociologique. Gournot montrait déjà comment, par le seul frottement des individus, le mécanique tend à prévaloir sur l'organique, l'universel sur le particulier : à la lin>ite une « physique sociale » apparaît comme possible. Wundt insiste sur ce qu'il appelle l'hétérogonie des fins. Il observe que la raison pour laquelle nous respectons une coutume n'a rien de commun, le plus souvent, avec la raison pour laquelle elle a été instituée. Autour de la place où a disparu la pierre, des cercles concentriques vont s'élargissant. Les effets imprévus de l'institution initiale se multiplient, en fournissant aux hommes de nouveaux motifs d'action. C'est dire que Tessentiel au point de vue social, dans les actes humains, c'est ce qui les dépasse en sortant d'eux : les conquêtes que personne n'a voulues sont de celles qui enrichissent le plus la civilisation.
Que d'ailleurs les raisons que se donne l'homme pour expliquer sa conduite expriment
rarement les causes véritables des institutions, c'est un point sur lequel s'accordaient la plupart des sociologues. Contre les « historiens historisants » ils maintiennent que la défiance à l'égard des motifs avoués — fussent-ils explicitement formulés dans vingt documents — est une précaution de méthode qui s'impose. Ce que l'individu pense des causes ou des hns d'une pratique collective qu'il respecte peut avoir son intérêt; c'est un symptôme entre autres, et dont il sera bon de tenir compte. Mais il serait vain de lui réserver une valeur privilégiée. Pour découvrir les véritables raisons d'être des institutions, il faut mener plus loin et faire remonter plus haut une enquête objective. C'est ce que M. Durkheim exprime en déclarant que le point de vue anthropocentrique n'est pas plus fondé en sociologie que dans les autres sciences naturelles ^ Il est donc vrai que dans nombre de cas les causes initiales sont inaccessibles à l'introspection. Les ressorts des ressorts, comme le voulait Engels, restent cachés.