‹ Chez les sauvages de la Colombie Britannique [microforme]Chapitre 105 sur 178 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

eau croupissante. C’est la source de la Sœskwah ou rivière à l’Ours dont nous suivrons désormais la vallée,

Bientôt nous descendons une côte à pente douce, traversant sur notre route de petits ruisselets qui s’échappent des flancs de la montagne et vont, en gazouillant sous la mousse, marier leurs eaux limpides à celles de la Sæskwah laquelle, débarrassée de ses liens marécageux et forte de l'appoint qu’elle recueille à chaque instant sur son passage, se dirige vers l’ouest en dansant sur les cailloux.

Nous sommes maintenant au pays des marmottes et des moufflons, et il ne faudrait pas nous détourner de beaucoup pour en tirer, surtout des premières. Mais le soleil, longtemps disparu derrière les pics que nous longeons, doit se coucher en ce moment, car les nuages qui caressent la montagne semblent refléter ses derniers rayons.

Il nous faudrait camper.

Voici un ruisseau bruyant qui arrive en courant au fond d’une ravine dénudé®, tout pressé de se joindre au cours d’eau que nous avons à notre gauche et qui sera demain une rivière. Un peu d'herbe croît dans le bas-fond au confluent des deux ruisseaux. Ce n’est pas beaucoup pour trois chevaux, mais il faut s’en contenter. Nous sommes sur la montagne et nous n’en trouverons pas autant d'ici demain midi.

Halte ! donc, et campons.

Rien de plus triste que le paysage d’alentour. A l’exceplion de brins d'herbe très clairsemés, pas l'ombre de verdure de quelque côté qu'on porte les regards. Pas une feuille, pas même un rameau de conifère : le feu a passé par là il y a quelques années et a réduit les sapins à l’état de longs pieux pointus d’un gris blanchâtre restés debout pour la plupart et semblables, de loin, aux piquants d’un porc-

épic. Par ailleurs, pas le moindre arbuste, saule ou tremble, pour nous servir de piquets de tente,

D'un autre côté, à cause de l'altitude, près de 5000 pieds, et surtout en raison du voisinage des monts enneigés d’à côté, le froid se fait vite sentir, et nous force d'allumer un grand brasier autour duquel nous pouvons dire sans trop de mérites: Frigus el æstus, benedicite Domino (1).

Le lendémain de grand matin, l’air est vif et oblige les plus paresseux à se lever, et avant sept heures nous nous trouvons prêts à continuer notre chemin.

Les montagnes, toujours les montagnes à nos côtés, et, en bas de la vallée, la Sœskwah qui, grossie des eaux du ruisseau de notre campement devient bientôt une petite rivière, blanche et tapageuse, descendant en formant mille cascades son lit semé de galets arrondis. Chemin faisant, elle reçoit, presque à chaque mille, quelque ruisseau plus ou moins important qui accourt avec fracas du haut des ravins dont les neiges perpétuelles lui ont donné naissance. Rien de plus intéressant, rien de plus animé que ces cours d’eau toujours en ébullition et qui semblent lutter de vitesse, frappante image de la vie qui s'écoule avec la rapidité d’un torrent pressé de se rendre à sa fin : l’éternité,

Un peu avant midi, un ennemi se présente qui barre audacieusement le passage à mon cheval.

— Un ours tout au moins? dira-t-on.

— Non; simplement un faisan des montagnes, ou plutôt une faisande, car sa bravoure même nous dit qu’elle a des petits à protéger. Sans se préoccuper de la taille des intrus, elle s’avance à notre rencontre en battant des ailes d’un air courroucé. Bel exemple d'amour maternel !

Æt pourtant qu’on excuse ma cruauté. J'avais faim : je la crus envoyée par la Providence pour servir de pièce de résistance à notre diner, et je laissai mes gens l’assommer à coups de pierre.

(4) Froid et chaleur, bénissez le Seigneur. Dan., II, 67.

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