‹ Chez les sauvages de la Colombie Britannique [microforme]Chapitre 109 sur 178 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

hache pour en aplanir la surface. De plus, l’étroit passage qu’ils forment incline visiblement de côté. 11 y a bien un grossier garde-fou ; mais il est composé de minces perches reliées ensemble avec des bandes d’écorce de cèdre à une telle distance qu’on ne peut s’en servir commodément. Du reste, pas un clou, pas une cheville dans toute sa structure : des liens d’écorce de cèdre en liennent lieu.

Et ne pas oublier que cette frêle construction est suspendue à quelque 60 pieds au-dessus d’un gouffre sans fond, une chute écumante capable de vous donner le vertige quand même vous vous trouveriez sur un pont solide.

Il m'a pourtant fallu le passer et le repasser à deux différentes reprises. Du rivage, ii semble que vous pourrez traverser sans trop de difficulté ; mais quand vous êtes une fois parvenu au milieu en rampant péniblement sur vos genoux, et que vous le sentez comme prêt à s'effondrer sous votre poids et vous berçant de droite à gauche comme une balançoire de gymnastique au-dessus de l’abîme qui semble prêt à vous emporter dans sa course effrénée, vous vous demandez si vous pourrez jamais remettre pied sur terre.

Il est si peu solide que, à ma connaissance, le seul poids de la neige en hiver l’a fait écrouler par deux fois.

Cette fois nous traversimes donc en canot au confluent de la Buckley avec la Skeena, juste en face d’un bas-fond sur les bords duquel un ministre méthodiste a fixé ses pénates. Près de son logis et de son temple-école, deux autres maisons constituent ce qu’il appelle Tchitown, essai de village destiné dans son intention à éclipser Moricetown, ou tout au moins à en contrebalancer l'influence.

Or, malgré toutes ses largesses, ses médecines gratuites et ses visites au moins hebdomadaires au Rocher-Deboulé, il n’a pu attirer à lui qu’une seule famille de Rabines gwo-

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rum deus venter est (1) qui sont là, comme l'avouent les protestants eux-mêmes, pour profiter des miettes qui tombent de sa table. L'autre famille est composée de sauvages de la côte, avec lesquels nous n'avons rien à faire.

Il ne fait pas de chrétiens ; il n'arrive pas même à former des anti-catholiques ; il fait simplement des orgueilleux.

— Quelle heure est-il ? me demande un de ses gens en m'abordant.

J1 n’avait pas plus besoin de connaître l'heure que moi d'aller me pendre. Pourtant, pour ne pas paraître trop incivil, je consultai ma montre et répondis :

— Dix heures et demie.

— C’est vrai, fit-il en Uirant son oignon ; c’est justement l'heure de ma montre.

Or sa montre marquait trois heures !.…

Histoire de dire que lui, du moins, ne devait pas être confondu avec ces Indiens catholiques qui n’ont que le soleil pour montre.

Ces ministres — je parle des méthodistes, les anglicans sont plus honnêtes — ne reculent devant aucune fausseté pour indisposer les sauvages contre le prêtre catholique. Un de leurs moyens favoris pour les gagner a été, pendant ces dernièrè années, de déclarer à qui voulait les entendre que le gouvernement ne leur donnerait jamais de réserves à moins qu'ils ne se fassent méthodistes.

D'un autre côté, il n’y a guère de calomnie qui leur paraisse trop énorme. L'un d'eux, se voyant constamment nargué de ce que, se disant prêtre, il était marié, tandis que ni le prêtre catholique, ni Jésus-Christ, son modèle, ne l’étaient :

— Que tu es donc crédule ! dit le ministre à son interlocuteur ; ne sais-tu pas que le Père Morice a une femme tout aussi bien que moi ?

(1) Dont leur dieu est leur ventre. Phili., LIL, 19,

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