CHAPITRE PREMIER
Mû par ces considérations, je me décidai à laisser le P. Blanchet avec les sauvages d’Anarèm pour c1mmencer leur église tandis que j'irais moi-même là où le devoir semblait m'appeler.
C'est pourquoi le lundi 9 juillet, je me mettais de nouveau en roule.
J'avoue que cette partie du voyage me parut longue et assez fatigante.
Quatre longs jours durant, nous chevauchâmes dans une forêt de pins, droits comme des aiguilles, entremélés de distance en distance de bouquets de trembles ; forêt sans chants, sans fleurs et sans fruits. De quelque côté que vos regards s'étendent, ils ne se reposent que sur l’éternelle verdure de milliers de conifères. Çà et là, une pelite montagne se détache du sein de la forêt comme une ile émerge des profondeurs de 1’océan ; mais elle est .avariablement revêtue des immanquables pins. Je ne dirai pas le nombre des révérences à droite et à gauche qu'il me fallut faire pour éviter un peu les branches d'arbres qui, malgré ines précaulions, me souffletaient à chaque instant. En dépit de mes inclinations profondes, je crus plus d’une fois que le dos de ma lévite allait être emporté par les arbres à demi tombés sur le chemin qui formaient des arcs de triomphe par trop modestes en élévation.
Mais ce qui rendit cette partie du voyage particulièrement pénible fut l'énorme quantité d'arbres gisant sur le sol et formant un obstacle qui, un jour, faillit m'être fatal. Le sentier était obstrué par deux ou trois gros arbres tombés les uns près des autres. Inutile de songer à les éviter en faisant un dé:our, la forêt étant, à cet endroit, litléralement jonchée àc troncs d'arbres à une hauteur de trois ou quatre pieds. Devant cet obstacle, mon cheval s'arrête et refuse d'avancer. J'essaie, en l’éperonnant sans pitié, de le faire enjamber ces arbres l’un après l’autre. Mais, excité par mes coups, il recule -oudain, puis, d’un bond terrible,
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il franchit l'obstacle et me lance sur un tronc d'arbre où je tombe lourdement.
La blessure que cette chute m’occasionna, jointe à une indisposition continuelle causée‘par la mauvaise nourriture et l’eau de marais, la seule que nous eûmes à boire plus
d’une fois, me rendit le resie du voyage très pénible. En
outre, des bourbiers sans fond et les débris sans nombre d'énormes blocs de rochers s’ajoulaient très souvent aux troncs d'arbres pour faire souffrir cheval el cavalier, d’autant plus que mon guide avait hâte de revoir son pays, et, pour accélérer la marche, semblait ne voir ni bourbiers, ni pierres, ni troncs d'arbres.
Lorsque, chaque soir, nous pouvivns trouver un endroit où nos chevaux eussent un peu à manger, nous campions sous quelque tremble ou sapin dout le feuillage nous servait de tente. Alors mes trois compagnons, quoique non encore bapti-és, ne manquaient jamais de faire leur prière en commun et de chanter leurs cantiques, car pour eux les idéss de prière et de chant sont corré'atives ; l’une ne va pas sans l’autre. ,
Je me rappelle encore l'émotion que j'éprouvailorsque, le premier soir, pendant que je récitais mon bréviaire à la lueur du feu de bivouac, je les entendis entonner leurs chants que s’empressèrent de répéter les échos de la forêt.
— Combien de gens, me dis-je alors, ont été baptisés dans l’église catholique et comblés des grâces dont elle est la dispensatrice, qui sont moins fidèles à remplir leurs devoirs de chréliens que ces pauvres enfants des bois qui ne voient le prêtre qu’une fois par an et n’ont pas encore été régénérés par les eaux du baptême!
Le second jour, nous touchons à un lac qui est comme la tête d'une chaîne de neuf ou dix petits lacs de deux à trois milles de longueur, reliés entre eux par une des branches de la rivière à l'Eau-Noire (Nazkoh) qui prend sa source dans le premier. Nous la traversons sept ou huit
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