CHAPITRE 1X
ne sont qu'escarpements pierreux, buttes et trous humides près desquels la rivière tombe comme par-dessus une chaussée artificielle, puis se précipite de cascade en cascade le long d’un étroit passage qu’elle s’est creusé dans la roche vive en faisant un bruit assourdissant.
Or c’est au milieu de ce vacarme qu'il me faudra tenir nos réunions quotidiennes, offrir le saint Sacrifice et précher.
Je m'’enquiers du site de Moricelown et on me dit qu'il est devenu impraticable. Le printemps dernier, un barrage de glace dans la rivière l’a transformé en lac temporaire.
Comme pareil accident peut se renouveler une autreannée, il me faudra chercher un autreemplacement pour notre village projeté. En attendant, la mission devra forcément se donner à la pêcherie.
. Mais où se feront les prédications? Où célébrer la sainte messe ?
Il ne faut pas songer à l’église, vieille masure sans toit ni fenêtres, où-des pieds d'orties se sont installés sans façon, et qui, du reste, 2 pourrait contenir la moilié de la population actuelle. De maisons régulières il n’y en a point, vu que tout le monde habite de grandes loges à saumon, espèces de hangars formés d’un toit en écorce de sapin supporté par quatre poteaux reliés ensemble par des perches superposées.
J'avise la plus convenable de ces bâtisses primitives et la fais préparer en vue de m'en servir comme d'église provisoire. Les trous du toit sont bouchés, les murs en perches plus ou moins solidifiés et les femmes apportent quantité de branches de sapin qui, étendues sur le sol, constituent le plancher en usage chez les scuvages.
Mais vous entendez le tapage que fait la chute à dix ou quinze mètres de là ; comment prêcher dans un tel voisinage de manière à se faire entendre quand vous souffrez
déjà d’un mal chronique de poumons dû aux vomissements convulsifs causés par un empoisonnement accidentel ? Dieu y pourvoira, pensé-je.
Et il n’y manqua pas. Car bien que la parole publique m'eût beaucoup fatigué en d’autres circonstances, et malgré les efforts de voix que je dus faire pour couvrir le bruit de la cascade, je n'en souffris aucunement et pus, huit jours durant, prêcher et catéchiser comme si j'avais été dans la plus profonde solitude.
Je ne pouvais m'attendre au résultat que j'obtiens habituellement ailleurs. Ces sauvages sont encroûtés dans leurs superstitions et entichés de leurs coutumes traditionnelles. L’indissolubilité du mariage surtout est un point de doctrine que beaucoup d’entre eux peuvent savoir en théorie, mais qu’un tropgrand nombrenégligent en pratique. Malgré tout, ils écoutent le prêtre, plutôt par peur, il est vrai, que par amour. Ils croient à sa parole, mais ils pensent avec les Juifs d'autrefois que durus est hic sermo, et quis potest eum audire ? (1)
Un certain nombre l’acceptent pourtant et s'efforcent d'y conformer leur conduite, et ceux-là sont connus dans le pays sous le nom de « gens de Moricetown » alors même qu'ils ne forment encore aucun village séparé.
Quant aux autres, ils écoutent le missionnaire, lui font volontiers baptiser leurs enfants, promettent de renoncer à leurs mauvaises habitudes quand ils auront le cœur plus fort, comme ils disent, et lui demandent de prier poureux afin d’éloigner la maladie et surtout la mort qu'ils ont tant de raisons de craindre.
Le cœur du prêtre désire sans doute des résultats plus
(1) Ce discours est dur et qui peut l'entendre ? Jean, VI, 61.
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