CHAPITRE X
moi non moins content de la perspective de revoir mes excellents amis, M. et M" Loring.
Mais voilà que, chemin faisant, j'entends des propos peu rassurants au sujet de Wala, vieux sauvage de Tchitown, espèce de Cerbère au teint foncé, qui veille depuis longtemps au passage de la rivière.
— Nous laissera-t-il passer ? demande-t-on. N’est-il pas
- protestant aussi ignorant qu’enragé, et n’a-t-il pas la répu-
tation de n'avoir que très peu de respect pour la religion catholique en général et pour le prêtre en particulier ?
— Bah ! font les autres, nous avons fait nos arrangements relativement au canot, et s’il ne veut pas nous le livrer, nous sommes certes assez nombreux pour le lui arracher de force, à la barbe de son ministre et de toute sa clique.
— Partons donc en guerre! s’écrie une voix.
— En guerre contre Wala ! répète toute la bande en poussant un formidable éclat de rire aux dépens du terrible compère.
Et pourtant, il faudrait ne pas connaître le caractère de nos indigènes pour ignorer qu’un seul individu déterminé peut en arrêter dix d'humeur ordinaire. Or Wala n’a pas la réputation d’avoir froid aux yeux, si bien que tous les sauvages le redoutent.
Mais nous voici arrivés à la traverse, c’est-à-dire sur le terrain du révérend ministre et de ses paroissiens.Mon premier soin en descendant de cheval est d’inspecter le rivage.
— Dieu merci, nous pourrons traverser, pensé-je.
En effet, un très grand canot se trouve halé sur la grève et n'attend qu’à être lancé à l’eau pour nous transporter sur l’autré rive. Malgré cela, aucun de mes sauvages ne paraît se presser. Leur ardeur belliqueuse d'il y a un instant semble s'être considérablement refroidie; ce ne sont que shuchotements comprimés, comme le câime avant l'orage.
— N'est-ce pas là notre canot? demandé-je à mon voisin.
— Lui-même, répond-il.
— Alors pressez-vous de le mettre à l’eau ; j'ai hâte de revoir M. Loring.
Silence sur toute la ligne. Ma bande d’une vingtaine de forts gaillards va et vient sur le sable du rivage jetant des regards furtifs du côté des maisons des protestants. Tous semblent paralysés par je ne sais quoi qui les met mal à l'aise.
— Allons, mes amis, un peu de vie, s’il vous plaît.Nous ne pouvons pas rester plantés ici toute la journée.
— Pas si pressé !... Pas si vressé !... Il te faudra bien prendre lon temps, que tu le veuilles ou non, fait une voix goguenarde à mes côtés.
Je me détourne et me trouveen face de Wala, le terrible Wala en personne.
— Nous avons besoin de parler, continue-t-il d’un ton qui semble dire : je tiens mon homme.
— Parle si tu veux, et surtout le plus vite possible, lui
dis-je.
En même temps, j’aperçois un autre adepte de la secte qui se dirige de notre côté, sans doute pour prêter main forte à son coreligionnaire. Wala me dit donc en élevant la voix pour être entendu de tous:
— Hier tu as parlé dans l’église du Rocher-Déboulé et là tu as dit que nous, les gens du ministre, nous sommes des diables noirs, et que nous sommes faits pour le grand feu (l'enfer). N'est-ce pas vrai?
— Le diable est en enfer, répondis-je, et je sais que vous vous n’y êtes pas encore ; par conséquent je n'ai pas pu dire que vous étiez des diables. Quant à votre couleur, tu comprends que je ne pourrais pas dire sans mentir que des gens comme toi, par exemple, sont blancs comme la neigc.
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