CHAPITRE X
gue indigène. Le révérend personnage me serra la mainen signe de salutation, puis il me dit en anglais :
— Je suis réellement bien fâché de ne pas comprendre un dialogue qui semble intéresser à un tel point vos ouailles et les miennes. Mais,si vous me le permettez, j'aimerais à vous adresser une question.
— Certainement, lui répondis-je dans la même langue. Je suis à vos ordres.
— Vous avez prêché hier au Rocher-Déboulé ? demandat-il.
— Oui, répondis-je. J'étais dans mon église.
—C'est vrai; mais l’on m'a rapporté que vous aviez cru pouvoir affirmer que nous autres ministres protestants menions le monde à l’enfer. Je suppose qu’on a dû dénaturer le sens de vos paroles ?
— Pas précisément;répondis-je. J'ai dit que,à moins que vous soyez dans une ignorance complète de la religion catholique qui estla seule vraie, vous vous trouvez sur la voie de l’enfer et y conduisez les autres.
— Et comment le savez-vous ? reprit mon interlocuteur d'un ton un peu sec.
— Parce que vous enseignez des doctrines et laissez pratiquer des actes contraires à la loi de Jésus-Christ.
A ces mots le prédicant fit un bond ; puis, se ravisant, il reprit sur un ton qui voulait être décisif :
— Si vous pouvez me prouver que j'aie jamais enseigné quoi que ce soit qui ne se trouve pas dans la sainte Bible,je vous donne ma parole d'honneur que je cesse dès ce soir d'être méthodiste.
Et, pour appuyer encore l'effet de sa déclaration, il laissa reb . ‘ar violemment son poing droit dans sa main gauche en ajoutant :
— Je n’ai jamais prêché une seule parole contraire à la loi du Seigneur Jésus !
— Tout doux, lui dis-je. Si vous voulez discuter en règle,
vous savez que ce n’est pas devant un pareil auditoire que nous pouvons le faire avec fruit. Aucun de ceux qui nous écoutent ne nous comprend. Du reste,il y a tant de points de votre doctrine qui sont en contradiction flagrante avec celle de Jésus-Christ que je n'ai que l’embarras du choix.
— S'il en est ainsi, daignez m'en citer une seule, fit-il évidemment piqué.
— Tenez, prenez par exemple la question de l’indissolubilité du mariage. C'est une des questions les plus pratiques pour un missionnaire de sauvages. Jésus-Christ n’at-il pas déclaré que nul homme ne doit séparer ce que Dieu a uni ?
— Sans doute.
— Et vous, ministres protestants, ne connivez-vous donc jamais à la séparation de ce que Dieu a uni ?
— Jamais.
— Comment ? jamais ; n'admettez-vous pas la légitimité du divorce en pratique non moins qu’en théorie ?
— Oh ! seulement pour cause de fornication.
— Or Jésus-Christ ne dit-il pas positivement que tout homme qui, séparé de sa femme encore vivante, en prend une autre est coupable d’adultère ?
— Sans doute ; mais, voyez-vous, la nature est faible, et vous avouerez avec moi qu’il est des cas où un refus absolu de divorce serait cruel.
-— Cruel ou non, la loi de Dieu telle qu’elle est présentée dans votre propre bible est là, et ce n’est pas à nous qui nous préterfdons ses ministres et ses interprèles auprès des pauvres sauvages à la changer. Ce n’est pas la loi qui doit plier devant la nature, c’est la nature et les passions qui doivent céder devant la loi.
La discussion s’engagea alors sur l’unité de l'Eglise et la primauté de Pierre et de ses successeurs, au cours de laquelle mon ministre aux abois crut faire preuve d’habile tactique en déclarant qu'eux, protestants, se trouvaient
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