CHAPITRE X
forcer à leur remettre les rames qu’ils tenaient cachées ; mais des conseils plus calmes finirent par prévaloir. Enfin, après au moins deux heures de pourparlers et à force de bonnes paroles et de prières, nous pûmes persuader à l’un d’eux de nous prêter son propre canot, ce qu'il ne fit qu'avec la plus grande répugnance et en professant de redouter la vengeance que ses compères ne manqueraient pas d'exercer sur lui après notre départ. Je lui dis de se tranquilliser sur ce point, remarquant que j'avais dans la personne de l'agent un ami qui saurait bien le protéger.
En effet, deux heures s'étaient à peine écoulées et j'étais à me délasser au piano de M. Loring,quand les protestants, leur ministre en tête, arrivaient chez ce gentleman, sommés par lui d’avoir à expliquer leur conduite et d'attendre la sentence qu’il lui plairait de prononcer à leur sujet. Mais nos gens étaient malins : ils purent prouver que. après nous avoir promis son grand canot, le vieux chef atna leur en avait confié les avirons en leur enjoignant de ne les livrer qu'à des sauvages. Comme j'étais un blanc, ils ne faisaient que suivre la consigne en me les refusant. Un autre point parut moins clair. Le fils de Wala était accusé de m'avoir adressé des paroles injurieuses. Comme je répondais à l'agent que je ne les avais point entendues moi-même, ce monsieur remarqua s'adressant au prévenu :
— Îl est heureux pour toi que le prêtre ne t'ait point entendu ; autrementjete condamnais à deux mois de prison. Puis, interprété par sa dame qui parle atna, il commença un sermon sur les droits des voyageurs, surtout des prétres catholiques qui sont tous de grands chefs, dont nos protestants se souviennent encore. Le vieux Wala devint alors aussi humble et son fils aussi doucereux que l’un et l’autre s'étaient montrés arrogants à mon égard. Hâtons-nous d’ajouter que la leçon leur a profité. Lors
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de ma visite de l’année suivante, le terrible Cerbère du temps jadis n’eut pas plutôt appris que j'étais l'hôte de M. Loring devant traverser la Buckley pour me rendre à Moricetown qu'il mit de lui-même son meilleur canot à ma disposition. Puis il vint publiquement chapeau bas, cor contritum et humiliatum (1), me toucher la main, m'assurant qu'il était on ne peut plus heureux de me revoir.
Comme épilogue à notre aventure, j'ajouterai que notre ministre décampa le lendemain même de notre discussion. Un autre lui succéda. Celui-ci fit des piedset des mains auprès des sauvages du Rocher-Déboulé pour qu'ils lui permissent d'ouvrir une école protestante au milieu d'eux. Éconduit d’une loge, il n’entrait dans une autre que pour s’y faire mettre à la porte sans cérémonie.
Ainsi je pus constater que si mes prédications n'avaient pas eu tout l'effet désirable, elles n’avaient pas néanmoins été sans fruits.
Mais n’anticipons pas.
Après une demi-journée de repos chez mon excellent hôte, je me remettaisen route accompagné de ses meilleurs souhaits. Nous avions à refaire, mais en sens inverse, l'ascension de la passe ou col entre les montagnes que nous avions traversées une douzaine de jours auparavant. Le temps était superbe,bien que chaud et un peu orageux, ce qui nous permit de goùter encore les douceurs d’une nuit sans sommeil, lenus en éveil comme nous l’étions par nos implacables petits bourreaux, les maringouins.
Aussi le lendemain étions-nous sur pied de grand matin, la tête lourde et les yeux tant soit peu enflammés, mais d'autant plus pressés d’escalader la montagne au som-
(1) Le cœur contrit et humilié. Ps. L. 19.
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