CHAPITRE XI
féroces ! Mais surtout, en présence de la mort et de sa victime; victime morte à mon service, soustraite à mes regards, mais toujours présente à ma pensée, tant elle était entrée avant dans mon cœur |
Et ses parents, et ses amis, comment allaient-ils recevoir la nouvelle du malheur qui venait de les frapper ? De par le! code sauvage, ma vie devait compenser la sienne, ou du moins je devais perdre à tout jamais ma liberté.
Ces dernières pensées, bien que se présentant parfois à mon esprit comme un écho des anciens jours, ne me troublaient pourtant pas trop, car je savais qu’avec le baptême nos sauvages avaient reçu la foi et la grâce qui donnent la force de- briser avec les idées d’un autre âge. Mais enfin ces mêmes idées qui, tout récemment encore, avaient cours dans le district, n’en donnaient pas moins la mesure du sacrifice qui s’imposait aux parents du défunt, sacrifice dont j'étais la cause involontaire.
Ceci est tellement vrai que le bruit courut longtemps dans des points éloignés de la mission que je n'avais échappé que providentiellement à la veageance du chef du Fort Georges.
La vérité en est que, au lieu d’avoir à lui relever le cœur et à le consoler par de bonnes paroles, ce fut lui qui essaya de diminuer chez moi la douleur qui m'oppressait.
IL pouvait être dix heures du matin quand je vis deux canots s’avancer sans bruit venant du village. L'un m'était destiné avec trois vigoureux jeunes gens pour rameurs ; le second contenait le père et la mère avec la femme de la victime. Dire l'angoisse de ces pauvres gens, surtout de la mère et de la femme du noyé, en arrivant au lieu du naufrage, me serait absolument impossible. Inutile, de m'arrêter à ces pénibles souvenirs.
Sous l’impression de ce qui venait d'arriver et en face d’un fleuve tellement enflé par la crue des eaux que, même à son état normal, des vagues bruyantes en labouraient la
surface, mes nouveaux compagnons sentirent un moment leur courage défaillir. 11 s'agissait de traverser immédiatement en aval du rapide sans se laisser entraîner et submerger par les tourniquets du fleuve qui ont, aux eaux hautes, une puissance de succion dont un blanc ne saurait se faire une idée. Mes sauvages, eux, ne se faisaient point illusion sur ce point.
— Pour n’importe quelle autre personne au monde nous ne voudrions entreprendre ce que nous allons tenter, me dirent-ils. Tu es le prêtre, l’ami de Dieu ; prie-le pour qu’il nous protège. |
Puis, s'étant munis d'un signe de croix, ils s’abattirent sur leurs rames et quelques minutes plus tard nous touchions sans accident à l’autre rive.
Pendant ce temps, notre premier canot avait fait son chemin et avait annoncé aux quelques habitants de Quesnelle l’accident qui nous était arrivé. J'étais attendu à cette place, et un moment on crut à ma mort. Le télégraphe l'avait même annoncée à Victoria, la capitale de la province, et le « Colonist », le journal du gouvernement, s’en était fait l'écho. Mon arrivée à Quesnelle dut donc mettre de nouveau l'électricité en jeu, et la gazette eut aussi à confesser qu’elle avait parlé trop tôt, ce qui ne déplut pas à mon Évêque qui avait lu la première dépêche au moment même où il allait présider la retraite sur le point de commencer.
Mais l'accident, en me faisant perdre deux jours, m’avait fait manquer le s/age, sorte de diligence qui fait un service hebdomadaire entre Guesrelie et Ashcroft, la gare. du chemin de fer la plus’ rap;rocaée: de notre lointaine Mission. Or un M. Wilson, surintendant des télégraphes de la province, était justement sur le pointde retourner à New- Westminster après avoir inspecté la ligne qui se prolonge jusqu’à Quesnelle, Ce gentleman mit gracieusement sa voiture à ma disposition et nous fimes le voyage ensemble.
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