CHAPITRE XI
verres coloriés. À chaque extrémité du village, un autel avait été dressé sous un élégant baldaquin.
« La cérémonie commença par un service solennel et la bénédiction donnée par Mgr Dur’eu. On a rarement vu un spectacle plus frappänt.Les multiples rangées C2 fidèles à genoux, l’autel resplendissant d’une infinité de lumières dans la pénombre du crépuscule, les ornements du pontife et de ses assistants, tout se combinait pour former un tableau digne du pinceau d’un Rembrandt ou d’un Murillo. L'effet produit par les chants était également grandiose. Le soprano un peu criard, quoique musical, des femmes et des enfants, alternant avec la basse puissante des hommes, avait quelque chose de religieux et de solennel.
« La fonction une fois terminée, les sauvages se portèrent vers leurs canots, décorés de lanternes de couleur, et la procession seforma. Au lieu de se mouvoir à la rame, les canots étaient remorqués deux à deux par le steamer Etta- White ; il y en avait cent cinquante-quatre dans la procession, el l'effet de: lumières réfléchies par les eaux était vraiment féerique. Deux fanfares indiennes avaient pris place dans le défilé et jouaient les bons vieux airs de l'Église catholique. Quand les fanfares cessaicnt, les sauvages chantaient des strophes sur ces mêmes airs, et c'était merveille que ce dialogue dans le silence de la nuit.
« Après un parcours de deux milles, la procession se replia sur le village où elle fut saluée par le canon, comme elle l'avait été à son départ. Le steamer Muriel, accosté d’un grand chaland, était bondé de spectateurs, sanscompter que tous les bateaux et les conots de la ville avaient été réquisitionnés et couvraient la baie. »
Voilà pour le fait extérieur.
Ce que le journal protestant ne vit pas et ne put dire, c’est l'âme de la fête, le mobile religieux qui donnait la vie etle mouvement à tout : la foi, l'amour, la piété de nos
bons catholiques pour le Cœur Sacré de Jésus, roi et centre de tous les cœurs.
Au retour, en .effet, tous les canots, avec leurs statues et leurs nombreux fidèles, se groupèrent en un immense demi-cercle autour de la statue du Sacré-Cœur, que des feux de Bengale faisaient resplendir au haut de son trône comme une apparition de Jésus, Sauveur du monde, environné de sa gloire.
Après le chant du cantique de consécration à ce divin Cœur, Monseigneur couronna la fête, en donnant solennellement la bénédiction pontificale à ses enfants ainsi groupés autour de lui.
Il était onze heures du soir.
Nous avons entendu le rédacteur du News-A dvertiser déclarer que cette procession nocturne avait eu lieu à l’occasion du Corpus Christi, c'est-à-dire de la Fête-Dieu. Cette légère inexactitude, bien pardonnable chez un protestant, eût été presque une vérité s’il l'avait appliquée à la fête du lendemain dont le point principal fut la procession du Saint-Sacrement. C'était le jour de la communion générale qui avait clôturé la retraite, et je ne puis passer sous silence le recueillement extraordinaire pas plus que l'éclat decette belle procession. Les anges m'en voudraient, car il y avait de quoi édifier les séraphins eux-mêmes.
Le très Saint-Sacrement était porté, sous le dais, par Mgr Durieu précédé de longues files d’enfants en uniforme, d'hommes el de femmes portant les bannières de la garde d'honneur. Des centaines d’oriflammes, aux chiffres de Jésus et de Marie, flottaient au vent. Des jeunes gens en soutane et en aube faisaient l'office les uns de thuriféraires, les autres de fleuristes, et s’acquittaient de leurs fonctions
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avec une piété angélique et une précision que n'auraient pas surpassées Les séminarisles les mieux exercés.
Au moment de la bénédiction donnée aux reposoirs, pendant que toutes les têtes étaient inclinées en adoration devant l’auguste Sacrement de nos autels, le canon saluait à sa manière le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs bénissant son peuple.
Comme résultat pratique de toutes ces fêtes, je conslaterai que nous fimes quinze baptêmes d'enfants et donnâmes douze cents communions.
Une dernière remarque, pour montrer quel esprit anime ces pauvres sauvages à l'égard du prêtre. J'étais à réciter mon office en compagnie du R. P. Lejacq dans la maison de notre hôte quand, tout à coup, nous sentimes littéralement vibrer le sol sous les pas précipités d’une foule qui accourt dans une même directiou. Si j'avais été chez mes Babines, j'aurais cru à quelque batailleau village. lei, rien de cela. Tout cet empressement et ce pacifique tumulte étaient causés par l’arrivée inattendue du R. P. Coccola, un inconnu cependant pour les Skwahomich qui accouraient pour lui toucher Ia nain !
Est-ce à dire que ces sauvages aient toujours été dans de pareilles dispositions ? Tant s’en faut, et leur missionpaire a même eu de très sérieuses difficultés à vaincre dans les commencements.
A qui faut-il attribuer cet heureux changement ? Après Dieu, à la prudence, à la sagesse, à la méthode d’évangélisation de Mgr Durieu, notre évêque actuel.
Car, bien que la grâce soit la principale motrice dans loute conversion et la cause première de la persévérance, il n’en est pas moins vrai que la sagacité humaine, le tact uni à la prudence et à la fermeté ne sont jamais à mépriser. N'est pas missionnaire qui veut, et surtout le succès dans le travail des âmes-ne s'attache point aux pas
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Village des Sichals.
du premier venu, spécialement quand il est question de sauvages.
Une fois qu’on s’est bien rempli des particularités de leur caractère, il faut suivre à leur égard une marche toute spéciale, un code sui generis, pesant d'avance l'effet d'une mesure, prévoyant la portée d’une parole sur leur esprit borné. Sens forcer aucun principe théologique, on doit généralement viser à plus pour être sûr d'obtenir moins ; en d’autres termes, ilest toujours prudent de demander le superflu afin de pouvoir compter sur le nécessaire.
Mgr Durieu, dès ses premiers rapports avec les tribus indiennes, a basé sa conduite sur ces principes, et c'est là,. en grande partie, ce qui en a assuré le succès.
Pour nous convaincre que les merveilles que nous avons admirées chez les Skwahomich ne sont pas le fait d’un seul village, nous n’aurions qu’à nous transporter chez les Sichals, leurs voisins du nord. C'est ce que je fis en 1890, en compagnie de six de mes sauvages qui n'en pouvaient croire leurs yeux. Le but de ce nouveau voyage élait d’assister à la bénédiction solennelle de la nouvelle église,magnifique édifice qui ferait honneur à plus d’une ville de France.
Il n'entre point dans mon plan de donner de grands détails relatifs à ces autres néophytes pour le moins aussi fervents que ceux que nous venons de quitter. Je ne dirai rien de la mission que nous leur donnâmes et des fêtes splendides qui l’accompagnèrent, pas plus que des consolations que nos auditeurs nous firent éprouver. Je ne veux relever qu'un détail, parce que ce détail s’est reproduit depuis à l'occasion de toutes les grandes réunions chez les sauvages de la mer et duBas-Fraser, je veux dire la procession de la Passion et la scène finale qui en est le couronnement.
Chacun sait le rôle que la célébration des « mystères » jouait au moyen âge. Tout le monde a entendu parler de
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