CHAPITRE XI
Ce à quoi je répondrai que ces manifestations extérieures ne sont que l'écho fidèle et sincère des dispositions intérieures. Chez ces soi-disant sauvages, aucun scandale grave ne vient, on pourrait le dire, attrister le cœur du missionnaire ; ils font tous les jours leurs prières en commun, s’approchent des sacrements tous les mois s'ils le peuvent, observent strictement les règles d’une tempérance absolue, et la plupart sont même de l'Archiconfrérie du Sacré-Cœur et ne manquent jamais l’heure de garde quotidienne.
Après cela, est-il étonnant qu'on se sente bien chez eux et.qu'on soit tout disposé à y dresser sa tente? Bonum est nos hic esse! (1)
Et pourtant, fervents néophytes, il me faut vous quitter pour retourner à d'autres enfants des bois moins favorisés que vous. Adieu donc, bons sauvages ; ou plutôt, au revoir, chers amis, les vrais civilisés du christianisme ! Que votre foi en Jésus-Christ et votre amour pour lui continuent de vous protéger contre la malice des faux sages et contre l’impiélé des pervers ; qu'ils vous maintiennent dans cet état absolument supérieur où vous êtes entrés et où vous avez trouvé le vrai bonheur pour la vie présente et surtout pour la vie future !
Un petit épisode, maintenant, en guise d’épilogue à la digression de ce chapitre, et nous retournons au lac Stuart.
Quelques années après le voyage au cours duquel mon pauvre James me fut si inopinément enlevé, trois jeunes gens du Fort-Georges, ses parents plus ou moins proches, remontaient le Fraser en revenant de Quesnelle oùilsavaient été faire la traite de leurs fourrures. Ils venaient de s’arrêter sur la grève pour leur repas de midi, et l’un d'eux,
(1) Il nous est bon d'être ici. Matth., XVII, &.
nommé Johny, errait sur la lisière de la forêt en quête de bois sec, quand il lui sembla entendre, à quelque distance en amont, un coup de sifflet pareil à celui par lequel les Indiens ont coutume d'appeler une personne éloigr ée.
— Qui peut m'appeler ainsi ? pensa-t-il ; mes deux com- . pagnons se trouvent en aval du fleuve.
Puis, se ravisant :
— Bah! je me serai trompé, se dit-il.
Et il se remit à la recherche du bois sec destiné à alimenter le feu que les deux autres jeunes gens venaient justement d'allumer.
Une minute s'était à peine écoulée qu’un second coup de sifflet, plus fort que le premier, retentit, toujours dans la même direction.
— Décidément, quelqu'un m'appelle, pensa-t-il.
Et il se mit à remonter le rivage, en réponse à la voix étrange qui troublait le silence de ce lieu désert. Or la grève s’étendait devant lui à perte de vue, ec personne ne paraissait. Pourtant Johny était sûr que l'appel n était pas parti de la forêt. Une légère inquiétude s’empara de lui, et comme il s’était assez éloigné de ses compagnons qui, du reste, pouvaient avoir besoin de ses services, il rebroussacheminü et se mit en devoir d'aller les rejoindre.
En ce moment même, un troisième coup de sifflet retentit, toujours en amont et encore plus distinct que les deux premiers.
— On me demande évidemment, se dit mon homme, et, bien que personne ne soit visible, il ne me coûte rien d'aller voir.
Réprimant donc un sentiment de crainte qui menaçait de le gagner, il partit d’un pas ferme dans la direction de. l'appel. :
Personne ! absolument personne |
— C’est pourtant bien d'ici que le signal s’est fait entendre, se dit-il.
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