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CHAPITRE XII

Nous étions au commencement de septembre. Or il ne faut pas oublier que nous sommes « au pays de l'ours noir » et que, vu la grande quantité de saumons qui s’échouent annuellement le long de nos cours d’eau et dont Martin se repaîl, septembre est, par excellence, la saison de la chasse : à l'ours.

Il le savait, le chef de notre village quand il nous quitta pour descendre lentement la rivière du lac Stuart. Moïse Taya — c’est son nom — était'alors un homme encore robuste, bien qu'il eût vu près de soixante printemps : caractère naturellement irascible, comme le prouvent ses nombreuses sorties d'autrefois dans lesquelles le coutelas et le fusil jouaient le rôle principal, mais cœur sans rancune, et maintenant chrétien plein de foi, puisqu'il est depuis deux ans un des rares communiants de l'endroit.

Fatigué de la pêche au saumon, notre grand chef avait donc échangé le harpon contre le fusil, et, nous quittant un lundi matin, avait donné à entendre qu'il chasserait l'ours pendant au moins une semaine.

- Or, j'étais occupé à quelque travail de cabinet quand, deux jours après, j'entendis ma porte s'ouvrir doucement. Me détournant au milieu d'un mot, je me trouvai en présence d’une figure défaite et comme accablée sous le poids de quelque grande inquiétude.

C'était mon chef dont je ne pouvais m'expliquer la présence.

— Eh bien ! Taya, te voilà donc de retour ? lui dis-je.

— Oui, Père, me répondit-il, presque sans lever les yeux.

— Je croyais que tu serais au moinsune semaine absent.

— Hélas ! il m'est arrivé un malheur.

— Qu'est-ce ? -

— J'ai tué un homme.

— Comment! Voudrais-tu dire que toi, encore néo-

- phyte, tu as versé le sang de ton semblable ?

— Cen’est que trop vrai, balbutia mon interlocuteur.

— Par exemple, voilà qui est sérieux. Et qui donc astu tué ?

— Je n’en sais rien.

— Comment ! Tu n’en sais rien ?

— C’est ou bien Joseph, ou bien Jean-Baptiste Thayælli.

C'est-à-dire que c'était ou bien le plus influent, ou bien l'un des plus influents de la tribu entière !

Il me raconta alors que, descendant la veille au soir avec sa femme la rivière qu’un épais brouillard dérobait aux regards, il avait cru entendre, sur le rivage,un bruit comme celui d’un ours qui se régale de carcasses de saumons. Puis un point noir s'était quelque peu détaché de a quasiobscurité, et mon chef lui avait envoyé une double charge de fusil. Le prétendu ours avait fait un bond en l'air, et trois paroles entrecoupées étaient venues glacer le cœur du chasseur maladroit.

— Mon beau-père, que fais-tu comme cela? ... Oh! mon Dieu ! .…. De l'eau bénite ! …

Et la tribu des Porteurs comptait un membre de moins.

Le chef fut si interdit qu’il n’eut même pas la présence d'esprit d’aller s'assurer de l'identité de sa victime involontaire.

Il était venu trouver le prêtre pour prendre son conseil et se mettre sous sa direction. Le souvenir des anciens jours était resté vivace chez un homme de son âge. Il savait que le sang réclamait le sang et son instinct sauvage lui disait que, à raison du rang social du défunt et de sa nombreuse parenté, un miracle pouvait seul le mettre à l'abri de toute inquiétude, d'autant plus que ses propres antécédents étaient de nature à faire croire à un crime délibéré.

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