‹ Chez les sauvages de la Colombie Britannique [microforme]Chapitre 138 sur 178 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Aussi était-il décidé à fuir avant qu’on eût donné l’éveil. Il voulait aller se barricader dans quelque point reculé de la forêt.

— Garde-toi bien d’une pareille sottise, lui dis-je. Ne vois-tu pas que c’est là le moyen infaillible de faire croire à un meurtre volontaire ? Reste donc ici comme si rien n'était. Si tu t’éloignes, je ne réponds pas de toi.

Je parlai alors à mes ouailles du pardon des offenses, surtout quand ces offenses ne sont pas voulues, etenvoyai un canot à la recherche du malheureux dont le nôm m'était encore inconnu.

Deux jours après on savait que c'était Jean-Baptiste qui était tombé sous le plomb destiné à la bête fauve. Quel désespoir chez la pauvre veuve ! Quels cris déchirants dans sa famille ! Et notez qu’un des frères de la viclime avait trouvé la mort dans une circonstance analogue |

Aussi aycun doute pour ses parents et amis : Jean-Baptisteavait été lâchement assassiné par unindividu jaloux de soninfluence parmi les siens, par un chef qui autrefois ne se lassait pas de menacer de son fusil tout contradicteur importun !

Telle fut la première pensée des proches. Mais, la voix du missionnaire aidant, la raison reprit vite le dessus, et, la foi venant à son secours, on vit chez ces chrétiens d’un jour une scène digne des premiers temps de l'Église. Comme le défunt élait un de nos communiants, et qu’il avait, du reste, reçu le dimanche précédent le Dieu de l’Eucharistie, j’invitai à la sainte table tous ceux qui avaient déjà fait leur première communion. Le lendemain on put donc voir, en face du cercueil, le frère et la veuve de notre regretté Jear-Baptiste à côté de son meurtrier involontaire, et prenant part aux mêmes agapes fraternelles ! Pour qui connaît le tempérament sauvage, tout commentaire est inutile.

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Voilà pour le pardon des offenses tel qu’il est pratiqué chez nos chrétiens. Parlerai-je maintenant de leur piété et de leur esprit de foi ? D'abord je dois dire que la plupart de nos communiants font chaque jour une visite au Saint- Sacrement quand ils sont à portée de l’église. Nombre de curés de France et d’ailleurs n’en pourraient pas dire autant de leurs ouailles.

Nos autres chrétiens moins favorisés assistent quotidiennement à la messe s'ils se trouvent près du prêtre ; sinon, ils font en commun leurs prières du matin et du soir et manquent rarement leur chapelet. Autant de pieuses coutumes qui pourraient s'observer avec avantage ailleurs que dans les forêts de la Colombie Britannique.

Et qu’on ne me dise pas que la routine, plutôt que la

‘ foi, est la cause déterminante de ces pratiques chrétiennes. Pour prouver le contraire, je n'aurais qu’à présenter au lecteur ce vieux sauvage dont le nom authentique était Taltsi (1), mais qui était plus connu dans la tribu sous le nom de l’« Américain ».

Il avait voyagé le vieux bonhomme et il en élait fier. Par une exception jusqu'alors inouïe,ilétait descendu jusqu'aux Etats-Unis, et il ne cessait d’en vanter les merveilles. D'où lui était venu son nom.

Après les merveilles des pays civilisés, ce qu'il prisait le plus était sa propre beauté personnelle du temps jadis,- beauté qui, hélas ! n'avait duré que ce que durent les roses. Grand, sec et osseux, avec une longue chevelure qui lui pendait sur les épaules, il devait à une cécité complète le privilège de pouvoir constamment manier un gros bâton de six pieds de long sans qu’on püt l’accuser

(1) Taltsi est le nom d'une espèce de poisson sans importance économique. Taltsi, dit l'Américain, mourut il y a quelques années.

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