CHAPITRE XII
me sache pas plus de pouvoir auprès de Dieu qu’un autre, nombre de clients s'’imaginent, à tort ou à raison, devoir à mon intercession telle ou telle faveur qu'ils m’avaient chargé de demander. D’autres, qui n’ont point été exaucés, seraient portés à s’en prendre à moi de leur insuccès. La foi transporte les montagnes. Développée comme elle l’est chez nos sauvages, elle ferait même d’autres merveilles.
Arrivé un printemps au village de Stony-Creek, je trouvai tout le monde, moins -quatre personnes, atteint d’une espèce de fièvre typhoïde. Après quelques jours de résidence au milieu d'eux, comme je me disposais à partir pour un autre posté, je reçus la visite d’un jeune homme qui m'offrit une peau de lynx comme honoraire d’une messe à célébrer pour son oncle très grièvement malade. Je partis et dis la messe à son intention au Fort-Georges. La mission finie, j'eus à repasser par le village ravagé par l'épidémie. Quelle ne fut pas ma surprise de voir venir à ma rencontre, monté sur un cheval fougueux, mon Patrick naguère encore aux portes de la mort. Sa figure pâle et défaite disait assez la gravité de la maladie dont il était revenu ; mais, par ailleurs, il se disait parfaitement guéri. Or tous ses compagnons d’infortune gisaient encore par terre. Cette faveur fut très remarquée des sauvages. D’autres, accordées presque à l'insu de tout le monde, n’en paraissent pas moins extraordinaires.
Thœnnæyéh était un père de famille encore catéchumène. Il avait déjà passé plusieurs jours d’un hiver rigoureux à la recherche du gibier sans rien pouvoir trouver. Comme il le disait plus tard, l’orignal et le caribou semblaient le fuir ; les lièvres même (1), que certaines années on ren-
(1) Les lièvres artiques, gris en été, blancs en hiver, se nourrissant presque exclusivement de l’écorce d’arbustes conifères, leur chair a un goût résineux qui est loin d’être agréable. Notez aussi qu'ils sont bien plus petits que nos lièvres de France.
contre presque partout dans nos forêts, avaient disparu, et il venait de donner son dernier morceau de viande sèche à sa femme qui allaitait son dernier-né. Quant à lui, il jedaait depuis cinq ou six jours, et ses forces commençaïsnt à décliner sensiblement. Car même un sauvage sent l’elfet d’un jeûne de six jours.
. Trop faible désormais pour les grandes courses sur la montagne, il n’en fouillait pas moins les alentours de son campement, espérant toujours découvrir le gibier qui devait lui sauver la vie à lui et à sa famille. Peine perdue ! On aurait dit qu’une fatalité inexorable les avait condamnés à mourir de faim.
Vint un jour où Thœnnœæyéh ne put plus se lever. Son fusil même ne tenait plus entre ses mains décharnées. Ses enfants gémissaient sous les étreintes de la faim, et personne ne pouvait plus rien faire pour eux. Parvuli petierunt panem et non erat qui frangeret eis (1).
Dans celte extrémité, ils se souvinrent qu’ils avaient au ciel un Père qui leur avait lui-même enseigné à lui demander le pain quotidien. Faisant donc du fond du cœur une prièreque jusque-là ils n'avaient peut-être que formulée du bout des lèvres, ils le supplièrent avec plus de ferveur que jamais de leur venir en aide.
Le lendemain, comme la famille, morne et silencieuse, était couchée faute de pouvoir se tenir debout, la mère crut entendre des bruits de pas sur la neige glacée. Se détournant avec effort, elle aperçul à quelques pas du campement un caribou qui les regardait. Elle se pencha alors vers son mari, puis :
— De grâce, lève-toi et tire cet animal, lui dit-elle doucement.
Thœnnœæyéh essaya de se lever, mais put à peine se tenir assis. Sa femme prit son fusil, le mit entre ses mains
(1) Les pelits demandèrent du pain, et il n'y avait personne pour le leur rompre, Thren., IV, 4.
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