CHAPITRE XII
et, le soutenant pendant que le chasseur épuisé visait le gibier :
— Mon Dieu, ayez pitié de nous, fit-elle intérieurement.
Un coup de feu retentit, le caribou fit un bond, puis retomba à la renverse sur la neige congelée.
Dieu avait entendu leur prière.
De la foi à la crédulité, il n’y a pas loin. La seconde est simplement un excès de la première. Et, puisque nous en sommes aux traits caractéristiques de nos sauvages, nous pouvons bien dire qu'ils sont naturellement naïfs et non moins crédules. Les preuves en sont nombrecses ; je n’ai que l'embarras du choix. -
— Une idée qui me tracasse depuis longtemps, nous dit un rustique ca nous abordant : puisque les prêtres ne se marient point, ils ne peuvent se perpétier. Alors d’où viennent-ils donc ?
Le brave homme croyait tellement le prêtre un être à part dans la créalion qu'il lui supposait une généalogie toute particulière.
De l'importance et du savoir du prêtre, nos indigènes ont une idée extravagante. Ils l'interrogent sur les questions les plus ardues, et s’il répond par une profession d'ignorance :
— Et pourtant {u es prêtre ! lui diront-ils d’un air d'in crédulilé.
Certains des moins instruits, tels que les Babines et les Tsilkohtines, le considèrent quelque peu à légal d'un sorcier de premier ordre à peu près maître de la vie et de la mort. Quand j'élais chez ces derniers, comme, à défaut d'église, nous faisions nos exercices de piété dans la loge du chef, il m'était assez facile de me rendre compte des absenees, et je tenais à ce qu’elles fussent le plus rares pos-
sible. J'avais même la réputation d’être, sous ce rapport, d'une sévérité presque excessive.
Si, par hasard, je m'apercevais qu'un certain nombre de mes ouailles manquaient au rendez-vous, je demandais leur nom. Ordinairemeut on me répondait par un silence de mort. Si j'insistais, le plus hardi me disait au nom de tous :
— Nous aimons tous nos compatriotes. Comment pouvons-nous te les nommer pour que tu marques leur nom sur ton papier et qu’ils meurent aussitôt ?
Cette crainte superstitieuse, les Porteurs et les Babines me l'ont aussi manifestée quand je leur ai demandé de les photographier. On se rappelle qu'ils croient à l'existence d’une seconde âme dont la manifestation extérieure précède de près la disparition, et par là même pronostique la mort, de l'individu. Il y avait, surtout chez les Babines, des types de vieux sauvages que j'aurais voulu reproduire dans le présent volume. Je les priai, les suppliai de se laisser photographier :
— Non, non, non, me dirent-ils ; nous n’y consentirons jamais. Ne savons-nous pas que ta boîte mysiérieuse arrache la seconde âme ! Nous ne sommes pus si pressés de mourir.
Et ils riaient d’un air qui semblait dire :
— Nous ne sommes pas encore si bêtes que tu le crois.
À travers le prisme de cette naïveté enfantine, leurs notions physiologiques deviennent on ne peut plus curieuses. Les maladies, par exemple, sont pour eux autant d'êtres concrets — on dirait des microbes — fabriqués à volonté par des personnes mal intentionnées.
J'ai déjà parlé de la grippe et de ses ravages parmi les Babines du Rocher-Déboulé. Or sait-on' qui fut la cause, j'allais dire l’auteur, de cette maladie ? Le ministre protestant avec lequel j’eus la discussion rapportée au chapitre dixième !
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