CHAPITRE XII
Dépité d’avoir été mis à quia, il se vengea de moi en fabriquant en secret — c’est le mot des sauvages — une maladie dont il lança les éléments aux quatre vents du ciel! Et voilà pourquoi tant de monde mourut au Rocher-Déboulé! Mais le prêtre, qui est plus fort que le ministre, ayant appris le fait par les Babines du lac, pria pour ces derniers, en sorte que l’influenza ne put les atteindre !
C'est cette même naïveté, jointe à un très grand amour de la France, qui faisait dire au chef du lac Stuart, lors de
n0s revers de 1871 :
— Si seulement ce n’était pas si loin, je pourrais aller avec mes gens prêter main-forte aux Français !
Or, il lui aurait fallu beaucoup chercher pour trouver cinquante guerriers à enrôler. Comme les Prussiens ont dû s’estimer heureux de ce que la distance ait empêché notre chef d’aller les annihiler !
Sans remonter à une époque si reculée, ne trouvai-je pas au printemps de 1896 à mon passage à Natléh en route pour la France toute une peuplade éplorée parce qu’on avait vu, disait-on, nn géant haut comme une montagne et chaussé de raquettes de taille proportionnée se promenant silencieux dans la forêt? Il faut aller en Amérique pour trouver pareils géants.
Ayant descendu jusqu’à Quesnelle, au cours du même voyage, je fus accablé de questions par une autre fraction de tribu qui avait entendu dire que le Pape avait prédit trois jours d’une obscurité complète, à laquelle ceux-là seuls survivraient qui se seraient munis de chandelles bénites !
Simpiicité, naïveté, confiance dans la prière, et, dans ces derniers temps, un esprit de foi assez fort pour engendrer le pardon des injures, voilà donc autant de qualités à l'actif de nos sauvages.
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Mais, comme il n’y a point de tableau sans ombres, je dois faire remarquer que nos gens sont naturellement disposés à la paresse, surtout les hommes qui se déchargeraient volontiers sur les femmes de toute autre occupation que celles de manger, boire et dormir.
Au point de vue de la moralité, les Porteurs et surtout les Babines pourraient avec avantage soutenir la comparaison avec plus d’une paroisse de France. Pourtant l’indissolubilité du mariage et les lois de l'Eglise relatives à sa célébration n’ont point encore, pour certains individus, toute l’autorité à laquelle elles ont droit. C’est là, je l'ai dit, notre principale difficulté. Elle nous cause plus d’un désagrément, et, en certains cas extrêmes, elle mettrait même notre vie en danger.
Un des principes élémentaires de théologie concernant le mariage est celui qui ne permet sa célébration qu'entre personnes baptisées. Or il y avait à Stony-Creek un grand gaillard que sa taille avait fait surnommer le Gros Tom et qui, au lieu de se préparer au baptême, avait passé sa vie en dissipation et en débauches. Nommé chef de son village par le premier missionnaire avec lequel il fut en contact, il avait vite été relégué au second rang à cause de son inconduite, et finalement il était devenu une espèce d’outlaw redouté de tous et estimé de personne.
Ne reconnaissant aucune loi au-dessus de lui, bien qu'’animé secrètement d'une crainte superstitieuse pour le prêtre, il avait osé, lui infidèle, prendre comme épouse une femme baptisée. Mes exhortations avaient pourtant décidé celle-ci à le quitter. Mais il n'était pas plutôt redevenu célibataire, qu'il en avait pris une autre également baptisée, et avait juré qu'il ne la lâcherait jamais.
Après force conseils de la part du missionnaire et même quelque recours au compelle intrare de la part de ses proches, cette dernière était également rentrée dans la voie du
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