CHAPITRE XIV
une baie assez profonde où. nous sommes assez heureux pour trouver les traces d’un ancien sentier, celui-là même que nous cherchons.
Là, deux de mes rameurs rebroussent chemin et ramènent le canot de Casimir, tandis que les trois autres, Thomas, John et William, m'accompagneront tout le long du voyage. Or, il ne faut pas oublier qu'aucun d’eux n’a jamais vu le pays que nous pensons parcourir, Il nous faudra donc aller un peu à l'aventure.
Le premier est ce Thomas Thautil dont il a déjà été question (chapitre V).Il est père de six enfants. C’est mon sacrislain et servant de messe à la fois depuis plus de dix ans. Les deux autres sont ses neveux. Ensemble ces trois sauvages forment l'équipage le plus intéressant et sont les compagnons les plus obligeants qui se puissent imaginer. Pour le moment ce seront mes porteurs, puisque nous nous dirigerons à pied vers le lac Cambie, au sud du lac Français.
Mes porteurs (1), ai-je dit, et non pas mes guides ; car sans ma boussole il est certain que leur compaguie ne m'eût pas empêché de faire fausse route. De fait, malgré nos précautions, en dépit des traces toutes fraiches d’un chasseur qui vient de passer par là avec sa famille et que nous soupçonnons être un autre Denys, nous nous perdons complètement dans l'après-midi.
— Nous tendons trop vers l’ouest, dis-je à mes compagnons.
— Mais non, Père, font-ils; vois ce coup de hache donné à cet arbuste il y a une vingtaine d'années ; il prouve que nous sommes dans le chemin.
— Sic’est là un chemin, je puis vous assurer que ce n’est pas celui du lac Cambie, puisque ce lac se trouve
juste au sud du lac Français. Or ma « boîte qui dirige la
(1) Par porteurs, dans ce chapitre et le précédent, j'entends naturellement ceux qui sont chargés de transporter les bagages.
marche (1) » me dit que nous nous sommés fortement inclinés vers l’ouest.
. Nous revenons donc vers l'est; mais, en descendant une colline, un lac très étroit, mais assez long, nous barre le passage. Pour ne pas nous égarer davantage, je donne ordre de camper sur ses bords. Demain dimanche, nous rechercherons à loisir le sentier.
Pendant que nous dressons la tente, tout préoccupés de ce que nous réserve cette forêt où nous nous sommes per- : dus, l’un de nous semble percevoir au loin, par delà les cimes de sapins et dans la direction du sud, des sons dont il ne peut d’abord distinguer la nature. Nous prêtons l’oreille : nul doute que ce soit la note plaintive d'un sauvage. Est-ce un chant ? Est-ce une lamentation ? C’est ce que nous dira peut-être le lendemain.
En attendant, il nous fait plaisir de penser que sette voix lointaine est probablement celle d’un indien campé sur les bords de ce bienheureux lac Cambie que nous aurions dû . voir depuis longtemps.
Dimanche, 15 septembre. — Les hurlements des loups des prairies ont agrémenté le silence de la nuit.
Thomas et William partent à la recherche du sentier, nous promettant.de nous rejoindre à dix heures, au plus tard. Or ce n’est qu’à deux heures et demie qu'ils nous reviennent avec une perdrix qu'ils ont tuée. Ils se sont perdus, mais ont fini par trouver le chemin.
Malgré notre respect pour le repos dominical, nous partons pour le lac Cambie. Comme nous avons perdu près d’une journée par notre aventure à travers bois, il nous faut ménager nos provisions. C’est bien Denys qui nous a précédés tout récemment dans ce portage. Si nous pouvions seulement le rejoindre ! Il nous prêterait probable. ment son canoi.
(1) Ma boussole.