‹ Chez les sauvages de la Colombie Britannique [microforme]Chapitre 166 sur 178 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

le lac est peut-être moins large, et alors nous traverserons.

Nous continuons donc du même côté; mais le lac, au lieu de se rétrécir, ne fait que s’élargir. Si bien que mes compagnons, désespérant du succès pour aujourd’hui, abordent sans rien dire, et allument un grand feu comme pour camper. Sans vouloir me gendarmer contre eux,

j'essaye de leur inspirer un peu du courage que: ma témé-

rité ordinaire me fait ressentir.

Ils se résignent à tenter la traversée. Rament-ils vigoureusement ces braves Indiens ! Et comme le silence est bien gardé! Ballottés par les flots comme si notre nacelle eût été une coquille de noix, attendant à chaque instant qu'une vague plus traîtresse que les autres nous engloutisse, ils en élaient réduits, comme ils l'ont plus tard avoué, à ne « pas se sentir les membres ».

Et pourtant, le croira-t-on ? j'ai la témérité de les faire arrêter juste au milieu du lac pour en sonder la profondeur. À 646 pieds, je ne trouve point de fond !

Il fait nuit quand nous nous réfugions dans un recoin d’une grande baie.

Notre premier soin est d’inspecter la place pour nous assurer que nous ne nous sommes point fourvoyés. Nous trouvons bien les traces d’un ancien campement, mais point de chemin. Ensuite, il nous faut allumer un grand feu pour sécher nos couvertures et autres bagages qui semblent avoir fait la traversée plutôt dans l’eau qu’en canot.

19 septembre. — Forte gelée ce matin qui nous a empéchés de faire les paresseux.

John, rôdant aux alentours, vient de trouver un chemin de canot, preuve évidente que nous ne sommes point égarés. Nous transportons d'abord notre bagage, puis tratnons le canot, jusqu’à une pièce d’eau directement au sud

de celle que nous quittons, ce qui n’est pas très difficile, puisque le portage n’a qu'un mille et quart.

On nous a annoncé un grand lac et nous n'avons sous les yeux qu’une pièce d’eau de proportions assez modestes que je baptise Thomas, du nom de mon premier compagnon.

Mais voilà qu’au détour d’un cap, nous découvrons une magnifique nappe d’eau enclavée entre un demi-cercle de montagnes. Ce sont les monts Cascades, dont les flancs recèlent, d’un côté un glacier couleur d’émeraude, et de l’autre une neige éclatante qui scintille aux rayons du soleil. A portée d’une population civilisée, ce lac, par le nombre , des touristes qu'il attirerait, ferait la fortune de ses riverains. |

Malgré ses charmes exceptionnels, il nous faut avancer sans perdre de temps dans une contemplation oiseuse. Laissant la grande baie à notre droite, nous nousengageons dans une espèce de large canal entre deux montagnes dont l’une tombe presque à pic dans les eaux bleues du lac. Puis, les rives s’écartent graduellement, et bientôt une trouée profonde à droite laisse entrevoir une seconde grande baie limitée par la même muraille gigantesque, je veux dire la chaîne des monts Cascades.

Cette immense langue de terre, où se dressent rochers et montagnes, n’est pas un promontoire comme nous le pensions de prime abord. C’est bien une île : l’île « sur laquelle l'ours nous échappe », comme font remarquer mes compagnons d’après ce qu’ils ont entendu dire. Elle a au moins deux lieues de long.

Mais voici l'ouragan qui gronde à l’horizon ; une rafale qui nous surprend manque de nous faire chavirer ; une grêle tempêtueuse crible la surface du lac, et, comme complément au tableau, la neige, mais une neige drue et chassée par le vent, nous fouette la figure et obscurcit

l'horizon. Abordons.

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20 septembre. — Traversons le lac de bonne heure, tandis que le vent n’est pas encore trop fort. Je jette la sonde dans un détroit sans trouver de fond, bien que ma ligne ait 995 pieds de long ! Evidemment ce lac ne se desséchera pas d'ici quelque temps.

Chemin faisant, nous admirons les horizons toujours nouveaux offerts par ce lac aux baies multiples que Thomas, en retour de mon compliment d'hier, veut absolument appeler lac Morice.

Vers le soir, nous nous laissons emporter par son déversoir, mais devons bientôt faire un portage pour éviter un rapide par trop tumultueux ; puis nous entrons dans un nouveau lac auquel je donne le nom du P. Lejacq, mon prédécesseur à N.-D. de Bonne-Espérance.

Une question sérieuse se pose à nous ; ne sommes-nous pas menacés de la famine? Ne serait-ce que par mesure de prudence, nous tendons nos ficets avant d'aller nous o“cher.

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