CHAPITRE XIV
soutenir que nous nous sommes égarés. Il nous faudrait nous diriger vers la Noutchakoh, qui passe par Natléh ; et, malgré le respect qu’ils ont pour ma boussole, ils ne peuvent croire que c’est là que nous tendons, d'autant plus que certain sauvage qui assure avoir visité ces parages ne leur a jamais parlé des difficultés que nous avons rencontrées.
D'un autre côté, nos provisions s’épuisent; il faut nous mettre à la ration.
Dimanche, 22 septembre. — Obligés d’enfreindre la loi du repos dominical, nos gens descendent le canot, tantôt le traînant dans l’eau du rivage, tantôt le laissant aller à la dérive retenu par une longue corde, assez souvent le his sant par dessus quelque pointe de terrain, là surtout où il serait par trop exposé à se heurter aux brisants.
Pendant ce temps, je descends, fusil en main, le rivage en aval de notre campement et reviens les mains vides et sans avoir vu le bout du rapide.
Pourtant, toute peine a sa fin ici-bas, et, vers deux heures de l'après-midi, la rivière devient navigable. Il n’est que temps que tous ces retards finissent : nous faisons maigre chère, et, pour tout diner, mes trois pagayeurs se partagent un poisson crevé qu'ils ont ramassé dans un remous de la rivière.
Un nouveau lac est en vue.
— C'est Le lac d’où sort la Noutchakoh, je le reconnais, s'écrie Thomas qui dit l'avoir visité dans son enfance.
Du reste, le croquis de carte qu'un Indien nous a fait à notre départ confirme cette assertion.
Le cœur est donc à la joie; un vent favorable — trop favorable même, à cause de sa violence — s'offre à nous faire voler sur la crête des vagues qu'il soulève. Nous en profitons pour traverser en deux heures et demie un lac
de quinze milles de long.
Nous sommes enfin sur la Noutchakoh, c’est-à-dire sur le chemin de Natléh, pensons-nous. Quel bonheur!
Or voilà que soudain, l'horizon s’élargit encore, et un autre lac s'offre à nos regards.
— Qu'est-ce bien? Où sommes-nous ? s’écrient en chœur mes compagnons déconcertés.
Thomas lui-même ne sait plus que penser , et les doutes sur l'identité de notre route de revenir, et les propos inquiets de recommencer. Nous savons qu'aucun lac ne vient interrompre le cours de la Noutchakoh,et cette nappe d’eau que nous avons sous les veux, qu'est-ce donc ?
Etendus le soir sur notre couche de rameaux de sapin, nous nous endormons avec ces pensées inquiètes.
23 septembre. — Entrons enfin dans la Noutchakoh. Parlerai-je du terrible rapide que nous avons sauté ? Inutile: je n’en pourrais rendre toute l'horreur.
Les oies et ies canards sauvages peuplent les anses et les remous du fleuve, mais il semble que nous ne devons les voir que pour avoir la chance de les manquer et par là ressentir encore plus cruellement les élreintes de .a faim.
Mes guides sont désormais en pays connu. Nous pouvons donc aborder sans tâtonnements et prendre le chemin dans la forêt qui nous conduira au lac Sainte-Marie,sur les bords duquel se trouve un village, Pelkatchék, que nous devons visiter. Ce portage nous fera aussi éviter un rapide de sept milles sur la Noutchakoh qu'aucun canot n’affronterait impunément.
Nousdinons par cœur, eten route pour Pelkatchék !
Vers quatre heures du soir,nous rencontrons le sous-chef de ce village qui vient nous souhaiter la bienvenue. C’est le premier être humain que nous voyons depuis deux semaines. Aussi mes compagnons, malgré leur jeûne forcé, se sentent-ils tout ravigotés. Quant à moi, qui souffre depuis ce