CHAPITRE III
crient et gesticulent à qui mieux mieux, le courant est si fort et les vagues si tapageuses que je n’entends rien, mais je comprends leurs signes. Au lieu d'aller tout droit en biais, il faut remonter la rivière à une certaine distance du rivage, pcs traverser en formant un demi-cercle. C'est encore là de l'expérience acquise à mes dépens. Désormais quand j'aurai à traverser à cheval un cours d’eau que je ne connais pas, je laisserai le guide aller en avant.
Enfin après avoir longé un lac fort bien nommé Thayez (Eau longue), nous arrivons à une chute dans son déversoir où se trouve la pêch?rie. Là, nouvelle déception : pour lous sauvages, nous ne trouvons qu’une famille : un vieillard avec sa femme et deux enfants qui n'ont point suivi leurs compatriotes à la mer.
Ce vieillard est untype. Œstæs (c'est son nom) nous vorait taciturne, ne répondant que par monosyllabes; il a les cheveux blancs comme la neige, ce qui est très rare chez les sauvages même âgés ; les rides de son front lui donnent l’air d’une momie ressuscitée, et le bout de son nez semble avoir une telle attraction pour l'extrémité de son menton, sec et osseux, qu'on lui donnerait vingt ans de plus qu'il n’a en réalité.
Ne pouvant rien faire pour lui et pour sa femme dans une sicourtte visite, je me promets au racins la consolation de baptiser une de leurs petites filles qui m: paraît âgée de mois de sept ans.
— Et pourquoi ne pas baptiser l’autre ? me dit la mère.
— Impossible ; elle a l’âge de raison, je ne puis la bap liser sans instruction préalable, répondis-je.
— Et quel âge doit avoir un enfant pour que tu puisses le baptiser ?
— Moins de sept ans.
— Mais ma fille n’a que six ans, fit sa mère. J’eus beau nier et me montrer incrédule, OEstæs se mit de la partie, et, de concert avec sa femme, me soutint qu’il était de mon devoir de baptiser ses deux enfants, .
Pour ne pas trop les contrister, j'accédai à leur demande, mais je crus prudent d’instruire les deux petites filles des principaux mystères de la foi qu’elles apprirent, du reste, sans trop de difficultés.
J'ai su depuis que la petite fille devait avoir près de neuf ans.
Je n'ai jamais revu ce couple, et j’appris dix ans plus tard que mon patriarche venait d’expirer tout récemment. Comme il n’a depuis reçu la visite d'aucun prêtre, il y a tout lieu d'appréhender qu'il soit mort sans baptême.
: Mais au moment suprême, il fit preuve d’un amour naïf de la pénitence digne d’être récompensé par Celui qui voit les cœurs et juge d’après les intentions.
Sentant sa fin approcher, et ne voulant pas quitter la terre chargé du poids deses péchés, il se fit, dit-on, attacher les poignets ensemble comme un criminel ; puis, après être resté longtemps ainsi garotté, il dit à ceux qui le veillaient :
— Maintenant, détachez-moi; mes péchés me sont remis |
Ulinam voluntas pro facto ei reputetur |
IL'expira peu après.
La manière de prendre le saumon à cette pêcherie diffère de celles décrites au chapitre précédent. La rivière, en se contractant sous l’étreinte des ialaises qui l’enserrent, acquiert une force qui lui a fait creuser au bas des rochers une chute d’une dizaine de pieds. Or, on a simplement jeté au-dessus de cette chute un pont auquel on a suspendu une espèce de crémaillère en treillis de la largeur du courant. Le saumon, qui n’aime rien tant qu'une eau rapide, essaie de remonter la chute en sautant par dessus. 11 se heurte
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