‹ Chez les sauvages de la Colombie Britannique [microforme]Chapitre 5 sur 178 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

imprudents qui avaient été supprimés avant lui pour se faire une idée de celui qui lui était réservé s’il n'avait cédé à la tempête.

Mais il n’est pas besoin de remonter si haut pour trouver dans leurs annales des preuves non équivoques de leur esprit d'indépendance. Quelques jours seulement après la première visite que je leur fis, deux sauvages, se trouvant un soir à l'embouchure de la rivière tsilkohtine, entrèrent dans une cabane de chélive apparence où vivaient deux Chinois. Après avoir mangé de ce qui leur fut offert de bonne grâce, comme les Chinois, à cause de l’exiguïté de leur logis, refusaient de les héberger pendant la nuit, mes Tsilkohtines se saisirent de leurs fusils, et sans plus de façon, envoyëèrent à leurs hôtes deux balles qui les étendirent morts à leurs pieds.

Puis, non contents de cet exploit, ils parcoururent le pays, volant et pillant chez les blancs ce qui put leur tomber sous la main. On dit même qu'ils avaient formé le projet d’égorger tous les blancs dans la même nuit, ce qui certes ne leur eût pas été difficile. Mais ceux-ci, émus du danger qui les menaçait, s’improvisèrent soldats, et avant même l'arrivée dela police régulière purent,avec l’aide de quelques Indiens mieux disposés, s'emparer par surprise de l’un des

meurtrièrs. Il fallut presque deux mois de courses et de recherches à une vingtaine d'hommes armés avant de pouvoir mettre la main sur le second.

On les amena à Clinton pour les juger,et comme on faisait subir à l’un d'eux l’interrogatoire usité en pareil cas :

— Pourquoi tant de questions ? s’écria Taratsilsinat impatienté ; je vous l’ai dit et vous le répète : c’est moi qui ai tué ce Chinois. Mon père est mort par la corde ; par la corde je veux mourir.

Il était le fils de l’un des principaux fauteurs du massacre de 1863. Pendant ce temps, les frères des prisonniers, sans doute pour perpétuer des traditions de famille, mé-

ritaient, par leurs déprédations auprès des blancs, de se faire arrêter à leur tour. De plus, au cours de son interrogatoire, l’un des deux meurtriers révéla le nom d’un autre Tsilkohtine qui, en 1880, tua un blanc avec sa femme et ses deux enfants et les brûla ensuite avec tout ce qu'ils possédaient (1).

On le voit, nos sauvages étaient loin d’être des saints, et, comme mon Évêque me le faisait pressentir, il me fallut une bonne dose de patience et de bonne volonté pour essayer d’en faire de bons chrétiens. Ce serait aller trop loin cependant que de leur appliquer l’axiome : Ab uno disce omnes. Il y aurait injustice à les croire tous voleurs ou assassins, et le bon Dieu a déjà eu ses élus parmi eux comme partout ailleurs.

Mon premier soin lorsque je fus chargé de ces sauvages, fut de me mettre à l'étude de leur langue. De grandes difficultés m'attendaient dans cette étude, mais la connaissance du dialecte de la peuplade évangélisée est pour ainsi dire une condition sine qua non de succès.

Ce n’est certes pas chose facile que de pénétrer dans les secrets d’une langue inconnue ‘ont le génie diffère autant du français que le français du chinois, pour en découvrir et confier à la mémoire non seulementles mots, maisles règles grammaticales et les idiotismes qui lui sont propres. Cette . tâche me fut grandement facilitée par le concours d’une vieille femme tsilkohtine assez intelligente quis’étaitétablie près de la mission du lac William. Avec elle je pus traduire le catéchisme, quelques prières et quelques chants. Un dictionnaire d'environ six mille mots fut aussi un des résultals de nos études communes.

(1) Ce sauvage fut enfin arrêté en 1892 après maints essais infructueux, et il doit le pardon et la vie à mon successeur chez les Tsilkohtines, le R. P, Chiappini.

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