CHAPITRE PREMIER
Sans être ni aussi riche, ni aussi compliqué que la langue Porteur, le {silkohtine est une langue très belle, mais excessivement difficile ; non pas, comme le chouchouap, à cause de sa prononciation (bien qu’elle renferme plusieurs sons qui, à une oreille française, ne paraissent pas mal étranges) mais à cause de son génie, de son mécanisme et surtout à cause du nombre et de la variété de ses conjugaisons. Car le lecteur doit savoir que dans cette bienheureuse langue non seulement les verbes, mais les adjectifs et même plusieurs prépositions ou plutôt postpositions se conjuguent. De plus, chaque conjugaison change complètement selon que vous affirmez ou que vous niez, que vous parlez d'une seule chose ou de plusieurs, que vous voulez lui donner une idée de généralité ou de particularité, que le verbe est objectif ou fréquentatif, actif ou passif, réfléchi ou dénotant réciprocité, etc.
Ce n’est pas tout. Vous nesaurez qu'imparfaitement cette langue si vous n’en savez pas la musique. Car, à l'instar des Napolitains, les Tsilkohtines ont une manière de parler qui est un véritable chant. Il m’arriva plus d’une fois de leur demander quelque chose en très bon tsilkohtine sans parvenir à être compris. S'il y avait alors parmi mes auditeurs un-individu plus intelligent que les autres, il devinait ma pensée, répétait ma phrase exactement dans les mêines termes, mais en l’accentuant d’une manière toute différente, en la chantant pour ainsi dire sur un air tsilkohtine.
Ce qui précède doit suffire, il me semble, pour faire connaître un peu les Tsilkohtines et leur langue. Je puis maintenant entrer dans quelques détails au sujet des missions que je leur donnai et de la manière dont ils répondirent à mes elforts.
J'ai déjà dit que ces sauvages avaient été forcément privés de la visite régulière des missionnaires du lac William. La cause principale de cet abandon apparent était
moins la distance qui les sépare de la mission que le fleuve : Fraser qui, à certaines époques, est pour le missionnaire comme une barrière infranchissable. Le Fraser est la grande artère fluviale de la Colombie,et de Soda-Creek au Fort Yale, distance d'environ 400 milles, c’est un véritable torrent, d’une rapidité extrême. Pour le traverser, hommes et bagages doivent se confier à un tronc d'arbre creusé décoré du nom de canot, tandis que le cheval suit à la nage comme il peut. Cette opération, toujours plus ou moins dangereuse, n’est pourtant pas de nature à arrêter le missionnaire. Mais comme, en raison de la nature montagneuse du pays et des énormes couches de neige qui s’y amoncèlent au nord, le fleuve est sujet à des crues fréquentes et très considérables (1), il arrive souvent que le canot que l’on croyait bien amarré est emporté par le courant et alors impossible de traverser. C’est cette considération, jointe à plusieurs autres, qui porta Mgr d'Herbomez à permettre au missionnaire des Tsilkohtines d'aller passer quelque temps chez eux pour les amener à bâtir une église — ils n’en avaient pas encore une seule — et une maison pour le prêtre.
A cet effet, je me rendis chez eux au printemps de 1883 en compagnie du R. P. Guertin, leur ancien missionnaire, et ensemble nous choisimes pour l’église et pourla maison l'emplacement qui nous parut le plus favorable. Je leur déterminai alors le jour où ils auraient à venir me chercher et leur promis que le R. P. Blanchet qui est passé maître dans l’art de construire des églises sauvages viendrait diriger leurs travaux.
De cette visite préliminaire je ne me rappelle aucun incident bien remarquable, sinon que nous dûmes à la bien faisante Providence qui veille tout particulièrement sur le missionnaire de ne nous être pas noyés en traversant le
(1) Incroyable comme cela peut paraitre, en 1894 le Fraser monta de plus de cent pieds en certaines parties de son cours.
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