CHAPITRE PREMIER
Fraser.Nous étions, je crois,au 5 avril : le fleuve était libre de glace excepté juste à l'endroit où nous devions le passer. Ce que voyunt, mon cicerone, le P. Guertin, me demanda :
— Vous voyez dans quel état est la glace ; vous sentezvous assez brave pour essayer de traverser quand même ?
— Si vous essa';ez vous-même, je vous suis, répondisje.
S'étant alors muni d’un énorme bâton, il s’en servit pour sonder la glace dans tous les sens, après quoi il se décida à tenter le passage.
Nous arrivâmes de l’autre côté sans accidents ; maisun sauvage qui nous avait rejoints avec quelques chevaux ne put se résigner à risquer le danger et rebroussa chemin. Le jour même nous apprîimes que le pont de glace s'était effondré deux heures après notre passage.
Au jour fixé pour venir nous chercher, deux chefs, avec deux de leurs gens, arrivaient à la mission. Ils m’avaient promis de faire préparer les matériaux nécessaires pour la construction de l’église ; mais, entre ma première visite et l’époque où ils vinrent nous chercher, le meurtre des deux Chinois et les troubles qui s’ensuivirent étaient survenus. L’échauffement des esprits avait fait oublier les promesses faites au prêtre. Il semble même que leur empressement à venir nous chercher provenait moins de leur zèle pour la religion que de motifs politiques.
En effet, à leur arrivée à la mission, ils n’eurent rien de plus pressé que de me parler des troubles qui affligeaient leur pays. Ils me dirent combien ils avaient le cœur maladede ce queles blancs venaient arrêterleursgens pourles emmener au loin dans la maison forte (la prison). Puis, le grand chef Anarèm m'apprit qu’un grand nombre des siens s’étaientenfuis dans laforêtdepeur d’avoir à subirle même sort, et pour mettre un terme àl'incertitude qui pesait sur eux, il me demanda d'écrire... à qui? à la reine tout sim-
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plement. Le brave homme avait appris que les blancs de ce pays avaient pour chef suprême un être quelconque, homme ou femme; qu'onappelait Queen (reine), et il s’imaginait sans doute qu’elle s’empresserait de m'accorder tout ce que je lui demanderais. N'ayant pas de mon influence auprès de Sa Majesté Britannique une aussi haute idée que le chef des Tsilkohtines, je me contentai de lui promettre d'écrire au docteur Powell, le surintendant général des sauvages, si après un mûr examen je voyais que sa cause était juste.
Maintenant, que l’ami lecteur veuille bien quitter un instant les souriants paysages de la « belle France » ; en sa compagnie, nous referons mon premier voyage important chez les sauvages.
Nous sommes au 2 juillet 1883, jour de bon augure ; c’est la fête de la Visitalion de notre bonne mère et l’anniversaire de mon ordination. Ilest déjà neuf heures du matin, ilest temps de partir.
Nous descendons d’abord la vallée de la Mission, longeons le lac. William d’une extrémité à l’autre, et bientôt nous nous trouvons à quelque quatre ou cinq milles du Fraser. S'il y avait un canot sur le rivage, nous pourrions le traverser tout à l’heure ; mais le courant a emporté celui qui s’y trouvait il y a deux mois. Pour pouvoir tra-
‘ verser il nous faut remonter jusqu’à Soda-Creek et allon-
ger ainsi notre route d’une soixantaine de milles.
Inutile cependant de perdre notre temps en regrels superflus. Contre mauvaise fortune bon cœur. Voici la montagne : en avant ! Nous avons, en la gravissant, un avantgoût des nombreuses ascensions que nous aurons à faire pendant le reste du voyage. Nos chevaux font voler la poussière, soufflent avec effort et semblent demander grâce.
Enfin nous voilà sur lesommet. Maintenant,à part quelques ravins qu’il nous faudra franchir, nous aurons un assez bon chemin.
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