CHAPITRE VI
se relevant brusquement pressé par les autres chevaux qui accouraient sur lui, m’eûl traîné la têle en bas, et, prenant l'épouvante, n'eût pas tardé à me mettre en pièces. Dieu ne le voulut pas ainsi. À peine élais-je à bas que je pus sauter de côté avant même que ma monture eût eu le temps de se relever.
Je n'ai conservé de cet accident qu’une légère douleur à la jambe. Elle se fait sentir de temps à autre, sans doute pour me rappeler la reconnaissance que je dois au bon Dieu qui m'a sauyé si facilement d’un péril imminent.
Aujourd’hui rien de semblable ne nous arrive ; mais il est écrit que nous ne reverrons pas Stony-Creek sans aven- (ture : nos montures paieront pour nous.
La plaine du Fort Georges une fois franchie, il nous faut faire l'ascension d’une côte très raide et très longue qui mène au sommet d'un haut plateau boisé. Naturellement, c'est un pur acte d'humanité que de laisser nos chevaux monter allèges, et nous ne nous ‘aisons pas prier : pour descendre. Comme je suis le moins agile en pareille circonstance, je ferme la marche et prends mon temps.
Hommes et chevaux ont même disparu derrière les plis et replis du ravin que nous gravissons, quand il me semble entendre des cris perçants venant je ne sais d’où ; puis la côte paraît trembler comme sous une détonalion sourde et lointaine. Peu après je me trouve face à face avec mes deux chevaux descendant affolés la rampe escarpée du précipice, le cheval de somme lraînant encore son bât tout disloqué qui le fait ruer et se précipiter sur mon cheval de selle tout aussi effrayé que lui. J'essaie de les arrêter, et je réussis presque à me faire fouler aux pieds.
Je monte alors pour voir ce que sont devenus mes sauvages et quelle peut être la cause de cetie échauffourée. A droite, je tombe sur un de nos sacs de voyage ; à gauche, ce sont des couvertures; plus loin, des chaudières sans couvercle, et, bref, tous nos effets éparpillés le long du
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chemin. Tout s'explique alors. La raideur de la côte et les efforts que le cheval doit faire pour la gravir lui ont fait glisser le bât avec la charge, laquelle a dû tomber de côté, ce qui l’a effrayé, et ses ruades pour s’en débarrasser ont | elles-mêmes épouvanté mon cheval de selle.
Un de mes compagnons part à la recherche des fugitifs pendant que je veille sur uos effets. Une toure s'écoule, puis deux ; puis enfin je le vois revenir avec le cheval cause del accident et un autre que je ne connais pas.
— Mais où est mon cheval? demandé-je.
— Il est là au pied de la côte, tremblaut comme une feuille et sans pouvoir faire un pas,:me dit-il.
— Et ce cheval ?
— J'ai dû l'aller chercher au Fort Georges.
Pensez-y-donc : le meilleur cheval du pays, auquel son maître tient comme à la prunelle de ses yeux, abandonné ainsi ignominieusement dans le bois faute de’ pouvoir avancer | Et son maître qui m'a tant recommandé d’en avoir soin |
On ne lerevit jamais plus ; Liais quelques mois après on rtrouva ses os qui gardaient encore la marque des dents de l'ours qui l’avait dévoré.
Disons-le à la louange de Simon du Fort Georges : non seulement ce sauvage ne m’a jamais demandé de lui payer son cheval, mort si misérablement à mon service, mais il ne m'en a pas même parlé une seule fois depuis. Donner au prêtre c’est prêter à Dieu. Evidemment ce chrétien généreux attend sa récompense d’ailleurs que de la terre.
Une fois sur le point cülminant du plateau, nous avons ce qu’on appelle dans le pays le « chemin du Fort Georges », ce qui est synonyme de casse-cou ou à peu près. Puis, à neuf ou dix milles de là, nous sommes arrêtés par un cours d'eau — Ja Rivière Boueuse — que nos chevaux devront traverser à la nage.
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