CHAPITRE VII
étonné de se voir ainsi regardé fixement par un être qui semblait le braver, il s'arrêta net, et s’assit en face de Denys. Celui-ci ne le quitta pas un instant des yeux, et, comme il le racontait ensuite, il n’éprouva aucun sentiment de peur.
— J'avais fait le sacrifice de ma vie, dit-il ; j'attendais seulement mon bourreau.
Cependant les instants succédaient aux juélaite l'ours ne bougeait pas et semblait fasciné par le regard de l'homme. Cinq minutes ou un quart d'heure, qui peut le dire ? se passèrent ainsi en contemplation mutuelle, quand soudain le monstre leva les oreilles, écouta avec attention, se détourna, puis aperçut un second adversaire déboucher de la forêt.
C'était le compagnon de Denys qui était désormais sauvé. Dès que l'ours eut vu le nouveau venu debout sur la lisière du bois, il s’en retourna lentement par où il était venu. Ni l'un ni l’autre des chasseurs ne songea à le poursuivre, et jusqu’à ce jour mon Denys passe pour être sorcier.
Ces anecdotes m'ont entraîné loin. Je reviens au lac la Truite et à mes Sékanais.
Durant cette première retraite, je fis une dizaine de baptèmes, bénis six mariages et entendis la confession de quelques personnes — la plupart jeunes gens et jeunes filles -- qui étaient baptisées.
Puis, comme la famine menaçait sauvages et missionnaire, je repris le chemin du lac Stuart.
Cette fois, je ne sais quel accident arriva à mon cheval, superbe animal auquel je tenais béaucoup ; mais le soir de notre premier campement, je constatai qu'il était Lorgne.
Peu ne s’en fallut que son maître n’eût le même sort. Le
lendemain, comme je marchais en têle de la caravane, je fis lever une perdrix qui alla se percher à quelque distance. Nous n'avions d’autre arme à feu qu’un vieux revolver d’énorme calibre que portait un de mes compagnons.
— Vite! vite ! passe-moi ton petit fut, lui dis-je ; elle va’s’envoler.
J'avais déjà été la veille désappointé en voyant s'enfuir une poule que je m'apprêtais à tirer et je voulais au moins avoir la satisfaction d'essayer d'abattre celle-là. Joseph me passa alors son revolver, et moi, ne pensant qu’à l'inquiétude manifestée par le gibier, j'oubliai que j'avais en mains, non pas une carabine avec crosse à épauler, mais un pistolel sans aucun obstacle au recul de l'arme. Je visai de mon mieux, et pan !.…
Une bombe m'’était-elle éclatée dansla tête ? J'entendais comme des roulements de tonnerre ;les oreilles me tintaient comme si quelque géant m’eût souffiété sur les deux joues. Qu’était-ce bien ?
Mes compagnons s'étaient approchés de moi ; je voyais leurs lèvres remuer et leurs yeux m'interroger, mais je n’entendais pas un traître mot. En même temps, je portai la main à la figure. Comment? du sang! Je compris alors : le chien du revolver, dans le mouvement de recul propre à une arme de ce calibre, m'avait dardé l’os immédiatement en dessous de l'œil. Deux millimètres plus haut, et j'étais borgne pour la vie! Gratias agamus Domino Deo nostro.
Je payai assez cher ma perdrix pour que je me donne ici la satisfaction d'ajouter que ma balle lui coupa le cou net.
Le lendemain, j'étais de retour à la Mission, tout prêt à partir pour le lac Babine.
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