CHAPITRE VIII
bles, même sous le rapport matériel. Ces fêtes appauvrissent l’amphitryon : le fruit de plusieurs années d’épargnes et même de privations est dissipé en un jour. L'homme sera en haillons, la femme jeûnera, les enfants iront nus ; peu importe ! il faut tâcher de surpasser un tel en libéralité, il faut se faire un nom : celebremus nomen nostrum (1).
Au point de vue spirituel, ces fêles sont tout aussi blâmables. Elles sont le rendez-vous del’orgueil etde plusieurs autres péchés capitaux. La colère s'y trouve quelquefois, l'envie assez souvent, la gourmandise presque toujours. De plus, les agglomérations d'Indiens qu’elles nécessitent sont loin d’être favorables à la morale.
Ensuite, elles ont leur côté superstitieux : elles sont considérées comme le seul moyen efficace d'honorer la mémoire des ancêtres et d'assurer le repos à leurs mânes. Ce sont pour les sauvages les équivalents de nos services pour les trépassés.
Peut-on tolérer de pareilles idées ?°
Enfin ces rassemblements sont toujours l’occasion d'une autre bacchanale qu’il me reste à nommer: la thél'sœlrwes ou sortie précipitée. C’est une sorte de démence feinte et superstilieuse dans son origine, alliée à la /ycanthropia des anciens, au loup-garou de France,au ghoule de Perse et au warhwolf des Teutons. Une bande de jeunes gens en costume adamique se précipite en dehors d’une loge, poussant des cris sauvages, répétant des chants incohérents, dans un état de folie apparente. Ils s’élancent sûr les passants qu'ils essaient de mordre et dont ils voudraient manger la chair; puis, ne réussissant pas, ils se jettent sur un chien et le dévorent tout cru.
Sont-ce là des mœurs de chrétiens ?
Non, assurément. Aussi, dès les premiers rapports que les Babines eurent avec le prêtre catholique, les traits les
(1) Rendons notre nom célèbre. Gen., XI, 4.
plus condamnables de ces fêtes avaient-ils été prohibés sous peine, pour le récalcitrant, de n'être pas admis au baptème. Mais la prudence conseillait alors d'agir avec circonspeclion, de peur de briser le roseau en voulant le faire trop plier. On leur avait donc laissé ce qu’on appelait les « petits festins », fêtes apparemment assez inoffensives, dont les détails étaient gouvernés par des règlementsrestrictifs que chacun était bien averti de ne pas enfreindre.
A mon arrivée dans le district ces mesures étaient assez bien observées par les Porteurs et les Babines du lac. Quant aux Babines du Rocher-Déboulé, qui sont en commerce presque quotidien avec les sauvages kitiksone tous païens forcenés, après un essai de plusieurs années, ils étaient retournés à leur vomissement, en sorte que, après maintes tentatives infructueuses de les faire revenir à résipiscence, mon prédécesseur les avait abandonnés à leur sort.
La question de ces fêtes semi-païennes n'eûl peut-être pas à elle seule poussé à une telle extrémité. Mais il faut dire qu'une autre de leurs anciennes coutumes, celle-là absolument intolérable, leur était également chère. Je fais allusion ici au chamanisme qu'ils tenaient de leurs ancétres.
Là il n’y avait pas à hésiter. Nemo potest duobus dominis servire (1), a dit la Vérité. Or les Babines pensaient autrement. La prière quotidienne, l'observation de l’abstinence, le baptême des enfants et la confession des baplisés leur paraissaient d'excellents moyens de gagner le ciel ; mais ils ne les croyaient point incompatibles avec l’invocalion du diable par l'entremise du jongleur quand le bon Dieu ne
(1) Personne ne peut servir deux maitres. Math., VI, 24.