‹ Chez les sauvages de la Colombie Britannique [microforme]Chapitre 91 sur 178 · CHAPITRE VIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIN

moins portés à regarder en arrière, regrettant plus d’une fois les oignons d'Egypte, je veux dire les grands festins et fêles concomitantes. Les pratiques chamanistiques étaient aussi loin d’être abolies, et l’on avait parfois le scandale de chrétiens déjà admis à la participation des sacrements qui ne se faisaient pas fauté de recourir au jongleur en cas de maladie.

Tel était l’état normal de la tribu babine quand quatre de ses représentants vinrent me chercher vers la fin de janvier 1886. Le télégraphe indigène leur avait depuis longtemps appris l’arrivée d'un nouveau prêtre. Peut-être espéraient-ils secrètement que celui-ci se montrerait plus accommodant que ses devanciers. Quoi qu’ilen soit, ils étaient si pressés de me voir qu'ils vinrent me chercher quelques semaines avant l'époque fixée.

J'eus alors pour la première fois les agréments d’un voyage en traîneau sur la glace de nos lacs. Je passerai à pieds

joints sur ses détails, et me borneraï à noter qu’au bout de

sept jours de marche nous arrivâmes au premier camp babiue, un dimanche, trop tard pour célébrer la sainte messe.

Je fis alors connaissance avec leur insatiable besoin de

parler, surtout de parler fort, et j'avoue que ma première impression ne fut pas des plus favorables. J'avais beau remeltre à plus tard le règlement de leurs différends ; il fallut coûte que coûte qu'ils les exposassent sans me faire grâce du moindre détail. ;

Il faut remarquer entre parenthèses que le timbre de voix babine est si perçant chez les femmes et si cuivré chez les hommes qu'il a le don de vous agacer les oreilles avant que l'individu soit au milieu de sa jérémiade.

Le lendemain, lundi, nous nous remimes en marche pour le village du bout du lac, Hwotat, où ont lieu toutes les réunions des Babines du lac. Cette fois nous étions accompagnés de tous les sauvages du camp que nous venions de quitter. Chaque famille nous suivait, le père poussant

a vec un long bâton le traîneau qui portait les provisions pour le temps de la retraite, pendant que la mère précédait les chiens et les excitait par sa présence. Les jeunes gens, alertes comme tous leurs pareils, faisaient bande à part.

Par extraordinaire, le froid était alors supportable, de sorte qu’on ne signala aucun accident. Il n'en va pas toujours ainsi ; je me rappelle qu’un jour de marche, sur la même partie du lac, six personnes se gelèrent quelque partie du corps, le nez, les joues ou les genoux, avant d'avoir fait halte pour midi.

J'étais nouveau; je fus donc bien écouté, et {ous ceux qui étaient déjà baptisés se réconcilièrent avec Dieu. Ils en avaient besoin. Les jeux avaient repris presque aussitôt après ie départ de mon prédécesseur ; les jongleurs avaient exercé librement leur métier diabolique, et plusieurs autres désordres s'étaient introduits.

— Ne t’en étonne pas, me dit-on ; ici il en est toujours de même. Nous sommes des saiats quand le prêtre est avec nous.; dès qu'il est parti, nous redevenons diables.

Il faut avouer qu’il n’y avait rien là de bien encourageant.

Aussi je dus leur paraître sévère ; je grondai, je tonnai, et j'eus la satisfaction de m'apercevoir à leurs propos que mes coups portaient. ;

Malheureusement, ne connaissant pas la langue, je dus avoir recours à un interprète. Or, en raison de ma connaissance du tsilkohtine, dialecte apparenté, je commençais à en savoir assez pour deviner que certaines de mes phrases élaient traduites d’une manière absolument ridicule.

J'essayai du tchinouk, jargon en usage sur toute la côte du Pacifique, et l'interprète avoua qu’il ne me comprenait pas assez pour rendre correctement ma pensée dans sa langue. Je pensai que l'anglais serait plus facile, mais je ne trouvai personne qui le connût suffisamment pour m'être d'aucun secours.

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