CHAPITRE VIII
Je me rabattis alors sur le français, je veux dire le français du pays tel qu'il est parlé par les métis canadiens et autres serviteurs de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Je parvins à me faire comprendre ; mais hélas ! comme les Bossuet et les Massillon durent tressaillir d’indignation dans leur tombe!
Il faut dire que ce français des montagnes, comme on l'appelle ici, est un parler ineffable. Sa phraséologie est presque celle des langues indiennes; les mots seuls sont plus ou moins français. Qu'on me permette d’en citer un exemple. Traduisons donc la phrase suivante en bon français, comme ne craindraient pas de dire nos métis :
-« Quand le Fils de Dieu se fit homme, le démon était maîlre de presque tout le monde. Beaucoup étaient orgueilleux, beaucoup étaient adonnés à la luxure et presque tous se livraient à d'autres désordres. Quelques-uns seulement étaient justes, et ceux-là se trouvaient en Judée, le pays du peuple de Dieu. »
Voici maintenant comment on doit s'exprimer pour se faire comprendre :
«L’bon Dieu son garçon quand çà i devient la même chose comme nous autres, le Yâble c’lui-là quasiment tout le monde son bourgeois. Y en a il est faraud, yen ailest fou, puis quasiment lous i fait pas bon ene aut’sorte. Rien que que’ques-uns il est comme i faut: c’lui-là il est dans la Judée, l’bon Dieu ses gens son pays. »
J’eus de la peine à me faire à ce français ; aussitôt que je pus bégayer la langue des indigènes je la parlai, au risque de faire rire des faules que je ne pouvais manquer de faire au commencement. Rien n'égaie un sauvage comme un mot mal prononce, surlout s'il prête à contre-sens.
Je fus donc content de ma première mission chez les Babines du lac.
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-Mais ma seconde visite me donna lieu de croire que la persévérance n’est pas leur vertu distinctive. Pourtant, au dire de ceux qui les avaient conuus avant moi, il y avait eu progrès, puisqu'ils n'avaient repris leurs anciennes coutumes, jeux, sorcelleries et diableries que trois semaines avant mon retour au milieu d'eux.
Mais voilà qu’arrive de New-Westminster (1) l'ordre d’abolir complètement et à tout jamais les restes Jes anciennes fêtes ou festins de cérémonie qu’on leur avait laissés ad duriliam cordis.
Pour le ccup, ce fut un émoi indescriplible. I] faut connaître les Babines pour se faire une idée du tapage qu’ils sont capables de faire quand ils y metteni de la bonne volonté. Qu'on s’imagine deux cents personnes ou plus parlant à tue-tête, gesticulant comme des possédés, chacun voulant se faire entendre au-dessus de son voisin, voix d'hommes et voix de femmes, toutes criant plus fort les unes que les autres. Tel est le concert dont je füs gratifié au sortir de l'église après que j'eus annoncé la décision de Monseigneur. Le tapage fut tel que les chiens, épouvantés, se mirent de la partie, et entonnèrent des hurlements plaintifs qui furent continués par toute la gent canine, quatre ou cinq cents chiens! jusqu'à ce que quelque individu plus sensé que les autres, s’apercevant du burlesque de la scène, parlit d’un formidable éclat de rire qui trouva écho chez les jeunes gens et calma un peu l effervescence de la foule qui s’écoula lentement.
Je dois excepter le chantéman ou chantre d'office (2), sauvage d'humeur plus que paisible qui passe pour très peureux etnon moins avare, ce qui en fait la risée même des enfants. Au lieu de rentrer chez lui, il vint me trouver tout tremblant pour se plaindre de ce qu’au plus fort de la ba-
(1) Résidence du Vicaire apostolique.
(2) C'est celui qui entonne les chants que continue la foule, récite les premiers mots de-chaque prière, etc.