‹ Chez nous et chez nos voisinsChapitre 13 sur 34 · BYRON ET LE BYRONISME · texte numérisé non relu

BYRON ET LE BYRONISME

La vérité est une perle qui aime l'abîme.

OU sont les neiges d'antan ? demandait le vieux poëte Villoadans une de ces inspirations touchantes qui relèvent un peu son œuvre et sa mémoire. Ne pourrait-on pas dire de Byron et du byronisme, de cette superbe tourmente littéraire,qui ébranlait jadis l'atmosphère des âmes, et qui a fait place au calme plat : où sont les orages d'antan P O Manfred ! ô Child-Harold ! ô Lara ! rêveurs de l'abîme, éconduits par les générations positives, le grand vent de votre désespoir n'aurait même plus raison d'une sensitive, les coups de foudre de vos lamentations so-

ciales ne trouveraient plus d'écho ; ces larmes chimériques que le genre humain répandait avec vous, sont taries dans tous les yeux : le ciel et la terre ne vous appartiennent plus. Les satisfaits de la vie ont démodé les mécontents. Les gens de notre âge éprouvent de la peine à s'émouvoir pour les douleurs réelles, jugez s'ils sont disposés à s'attendrir sur les infortunes factices ! — Il suffisait, il y a trente ans encore, pour réussir dans le monde, de traverser l'espace, en semant autour de soi la malédiction et le sarcasme. Personne, à l'heure qu'il est ne s'aviserait plus de se présenter en persomiag-e au front fatal ; déborder de santé est devenu un signalement moins ridicule ; la pâleur ne vous désigne plus à la sympathie : le vermillon a pris sa revanche; soyez beau comme le jour et feignez de ne pas vous consoler du malheur d'être né^ le bon Samaritain lui-même se détournera de votre chemin ; soyez laid comme le premier par ordre des sept péchés capitaux : l'Envie^ et préférez hardiment l'argile à l'éther^ vous aurez pour vous jusqu'aux petites-maîtresses. Comment voulez-vous qu'une époque si attentive aux terrains. n'ait pas dit adieu aux nuages ?

On fait l'ascension des Alpes en ingénieur, en géomètre, en astronome, mais personne ne serait tenté d'aller, sur le mont Blanc.chercher le secret de l'oubli

et d'y évoquer les génies de la nature ; on interroge les flots.en plongeur sous-marin, en poseur de câble, en chimiste, mais aucun passager de distinction ne s'écrie : « Salut, vagues mugissantes ! dût le mât. près de rompre, trembler comme un roseau, et la voile déchirée flotter à tous les vents, il faut que j'aille, que j'aille toujours, car je suis comme l'herbe marine jetée.du haut d'un roc.sur l'écume de l'Océan, pour voguer partout où l'entraînera le flot, partout où le poussera le soufïle de la tempête. » — On voyage pour ses affaires. ou ses intérêts, quelquefois pour son plaisir, mais on ne parcourt plus l'univers en exilé volontaire. fuyant les ténèbres de son propre cœur. L'ère des pèlerins sublimes est passée, et un jour, l'on pensera plutôt à établir un comptoir, ou un buffet-dans les lieux célèbres qu'à remuer la cendre des souvenirs illustres : peut-être le champ de bataille illustré par Miltiade parlera-t-il davantage aux imaginations futures, quand il s'appellera la gare de Marathon l

Qui aurait dit à Byron, lorsqu'il buvait aux jours d'autrefois : auld lang syne, en se servant d'une expression qui lui rappelait sa chère Ecosse, qu'on referait,plus tard. sur lui-même, la ballade des seigneurs du temps jadis, et que Yauld lang syne s'appliquerait à son régne étincelant de dandy Intel-

lectuel? Mais, peut-être, cette insolence des choses humaines n'eût plus surpris cet orgueilleux. revenu de tous les orgueils; peut-être. ce Brummcl grandiose de la littérature, qui sut aussi bien mourir,que son riviil, le Byron de la toilette^ sut mal sortir de la vie, eût-il méprisé cette gloire si humiliante, puisque la coupe d'un poëme peut n'avoir pas plus de durée, que la coupe d'un habit.

Le byronisnie est tombé, et dans sa chute.il a entraîné la création de lord Byron : le nom du grand poëte est resté suspendu.sur son œuvre à demi écroulée, comme ces inscriptions demeurant, par miracle, intactes, au sommet d'un édifice qui n'est plus que ruines ; on prononce encore. avec une sorte de déférence involontaire, ce nom admiré et maudit ; on laisse au fond des bibliothèques ces poëmes qui,jadis, étaient sur toutes les tables et d'où il semble que le frémissement de la vie se soit retiré. Je ne sais quelle défaveur s'attache à ces conceptions.qui ont joui de trop de caresses ; peut-être les uns trouvent-ils sage de ne pas chercher à revoir ce qu'ils ont tant chéri ; rien n'est plus doux qu'un nom qui correspond à

un type adoré; il flotte dans la mémoire, abstraction faite de la personne : mais la représentation d'un visage flétri détruirait le prestige ; les autres ne se soucient guère de cette muse qui n'est plus aujourd'hui que la vieille maîtresse d'un temps disparu. O poésie de Virgile et de Racine, ô femmes légitimes, vous n'avez pas donné lieu à ces enivrements; mais vous ne connaissez pas ces mépris !

Eh bien ! cette foisje caprice croit se conduire en bachelier et agit en Géronte ; c'est avoir déjà le regard sénile^que de ne pas apercevoir la jeunesse de cette poésie, qui perd sa date, bien plus souvent qu'elle ne l'accuse. L'œuvre de lord Byron ressemble à ces jardins en désordre,qui contiennent cent fleurs fraîches.pour dix fleurs fanées, mais le courant,qui souffle en sens inverse, n'en apporte plus le parfum ; la vapeur du lointain en dérobe l'éclat ; approchez de ces roses calomniées, vous retrouverez leur beauté avec leur senteur. N'affectez pas de ne prêter l'oreille qu'à ces craquements que déterminent, sous vos pas. les branches mortes; ces arbres altiers ont gardé assez de séve.sous leurs cicatrices,pour rejoindre un autre printemps, et ce feuillage, quoique décoloré par places, est encore assez puissant, pour n'avoir pas perdu son murmure.

Je le concède à ces courtisans de la minute qui

sont les contempteurs de tout ce qui n'est pas l'Actualité : l'aspect général du monument byronien n'est plus en corrélation avec les exigences nouvelles; cette architecture s'est condamnée ellemême; les pierres se disjoignent, les murs fléchissent, les colonnes s'ébranlent. dans cet édifice abandonné; aucune piété ne se sent intéressée à réparer les outrages que prodiguent les années au temple dont les dieux sont abolis : la religion du désenchantement ne compte plus. aujourd'hui -.que des hérétiques, mais la poésie ne peut-elle survivre au culte? Le paganisme est rayé du nombre des croyances humaines, mais la mythologie, exilée des consciences, ne retrou ve-t- elle pas une terre promise.dans les imaginations? Aucun encens ne brûlera plus sur les autels profanes du byronisme, mais quelle résonnance.sous ces voûtes prêtes à céder! quelle grandeur, dans cette perspective menacée ! quelle majesté .dans ce découronnement! quel faisceau de lumière on formerait. avec ces rayons épars! quels charmants accidents de sculpture. ou de végétation. rachètent ces parties ingrates et ces effondrements ! ce nid de roses ferait aimer la lézarde ; ce fleuron lapidaire retient l'artiste. qui passait indifférent; l'ouvrage de Byronle plus voué aux ténèbres et à l'oubli. fait l'effet de ce cachot de Ghillon.

OÙ la lueur du jour arrive au captif • à travers une fente. des antiques parois. Dans cet interstice, un oiseau s'engage, se pose, puis, aussi familier que sur un arbre, se met à chanter. « Il était venu pour m'aimer, alors qu'il n'y avait plus personne au monde, pour m'aimer comme lui ; Je ne sais s'il était libre, mais je connaissais trop la captivité , cher oiseau, pour désirer la tienne ! Il finit par s'envoler, en me laissant doublement seul, seul comme un nuage isolé dans le ciel.par un jour radieux, alors que. dans le reste du firmament, brille un azur sans tache, sorte de menace déplacée suspendue dans l'atmosphère,alors que le ciel est bleu et que la terre est riante. «

Ce visiteur aérien, qui se rit des gardiens et apporte l'éclair de la vie dans le néant, c'est le génie de Byron, même aux heures de disgrâce, illummant ce qui^de son œuvre.est déjà rentré dans la nuit. Enfermez-vous dans la plus massive de ces légendes. devenues prisons. après avoir été palais, à quelque intervalle inespéré, vous verrez battre l'aile du poëte, et quelques notes sublimes vous consoleront de tout ce qui ne vous répond plus.

Je dirai ensuite aux visiteurs sceptiques : Sachez ne pas regarder la cité de Byron.au grand soleil de l'actualité ; contemplez-la pour ainsidire.au clair de

lune du souvenir, et vous verrez se reproduire.pour cette construction grandiose, qui compte encore plus de trésors que de poussière, ce mirage nécessaire, qui reconstituait, pour Manfred. la magnificence de la Rome antique. — « Et toi, lune errante, tu brillais sur tout cet ensemble! tu répandais une ample et tendre clarté.qui adoucissait l'austère rudesse et les tristes sentiers de ces ruines, et comblais, en quelque sorte, les vides opérés par les siècles, laissant la beauté à ce qui était beau, et rendant beau^ ce qui ne l'était pas ! »

Résistez à ce premier mouvement,mêlé d'ingratitude et de légèreté et qui vous pousse à dire, en retrouvant silencieuses une œuvre et une renommée accoutumées à tant de bruit : Encore un poète à la mer! Prenez garde, le prestigieux nageur que le peuple de Venise appelait le Poisson anglais, le grand seigneur, qui, jaloux de Léandre et plus heureux que lui, traversait l'Hellespont.en se jouant des flots, — lorsque vous croyez le noyer, vous ne faites que le rejeter dans son élément !

L'Océan ! voilL peut-être -la passion la plus persistante de ce demi-dieu, plus mobile que l'onde

et qu'on appelait lord Byron. a II aimait, a dit un de ces derniers historiens, à se sentir porté sur la mer, image de l'infini, et à s'y bercer sur les flots en regardant le ciel. Il y avait du triton en lui: ne pouvant voler sur terre, à cause de l'infirmité de son pied, il prenait une orgueilleuse et voluptueuse revanche à vivre sur l'eau, pareil au cygne qui glisse comme un trait et qui battrait. en vain, la terre.de ses avirons ailés; il eut le fanatisme nautique, la folie de l'eau ! »

La poésie de Byron se ressent de cette amoureuse liquidité, elle a cette éternelle variété, dans l'éternelle monotonie qui caractérise l'Océan. Elle lui a pris son amertume.en même temps que ses aspects : tantôt c'est la sérénité qui la gouverne, et l'on voit à peine blanchir.au dernier plan, l'écume de ses vers ; tantôt Ja houle des idées s'empare d'elle, et ces strophes.tout à l'heure paisibles. déferlent avec tumulte. Elle n'est janiais plus voisine de la tempête qui la soulève en sursaut.qu'au moment même de la torpeur qui l'aplanit, et l'on voit la nef lyrique s'abîmer, pour rebondir à des hauteurs vertigineuses. La perpétuelle digression de Byron, c'est le caprice inconscient des vagues; ne demandez pas de but précis.ou de voie frayée à cette fluctuation. qui. à chaque instant.fait et défait son œuvre. Comme l'Océan

encore, la poésie de Byron recèle des profondeurs imprévues. à côté de récifs à fleur d'eau; il y a. icijuste de quoi porter une feuille d'arbrisseau, et là. vous compterez cent brasses de philosophie ; comme lui, elle semble toujours avoir le même horizon, mais la diversité de ses teintes corrige cette apparente fixité ; elle étincelle dans son immensité, puis s'assombrit soudain, passant d'un vert intense à un glauque argenté, d'un gris d'acier à un bleu de lapis. Plus impétueuse au début et à latin, plus apaisée dans le courant du récit, de même que l'Océan est plus clément, au large. que près de ses rives, et semée pareillement d'épaves sinistres, débris de croyances, bonheurs naufragés, et çà et là surnageant comme une bouteille scellée, une stance mystérieuse, où se trouve la désignation d'un bien perdu.

Les Lakistes n'avaient initié à leur sentiment exquis des objets extérieurs qu'un groupe de contemplateurs : la gloire de Byron a été de populariser cette poésie discrète. Wordsworth, Coleridge et leurs disciples n'étaient guère que des amants platoniques de la nature, Byron en a été l'impérieux Sigisbée ; il l'a prise modeste, pensive et recueillie.au bord des lacs du Westmoreland, il l'a installée en pleine société, lui faisant épouser sa fougueuse personnalité.

la pénétrant dans toute son essence; Jouissant avec elle de sa beauté la plus latente, raftichant,pour ainsi dire, et l'imposant au vulgaire, qui ne se souciait ni des levers d'aurore, ni des couchers de soleil. Comme ce don Juan extrahumain se plonge avec ravissement dans le milieu sensible! comme il se dissout dans l'univers, ou comme il le recompose, en luimême ! Protée d'un autre ordre, il luit avec l'étoile, il saccade avec l'ouragan, il s'insinue avec la brise, il vibre avec l'abeille, il s'ouvre avec la fleur. Quelles sérénades il vous a chantées, ô splendeurs de la création !

Ses personnages, il les lance .comme lui-même, dans le vaste univers; ils ne sont que le cortège de son individualitéjnsatiable de mouvement, de péril et de spectacle. Si Conrad, Lara, Alp, Manfred^ Don Juan, Child-Harold, ne sont pas le même homme, ils portent le même uniforme de désolation moqueuse,quand il s'agit de la société, de juvénile enthousiasme-quand ils ne sont plus en tête-à-tête qu'avec la nature; ils sont les vassaux de la pensée de Byron. Tous, gens du Midi, comme du Nord, ressemblent à ce héros du poëme de Vile, t. bercé au souffle impétueux des vents, enfant de la tempête par le corps et par l'âme ; ses jeunes yeux s'étaient ouverts sur l'écume de l'Océan ; depuis lors.il avait

regardé l'abîme comme sa demeure, le géant confident de sa pensée rêveuse, le seul mentor de sa Jeunesse. »

Byron et sa suite se replient toujours sur euxmêmes, avec une morosité inquiète, mais comme ils se dilatent avec félicité, dans ce qui n'est plus du domaine social !

Alp, le renégat de l'Adriatique, va assiéger Corinthe, mais le poëte rêvcpour lui.sur la plage : a II est minuit; sur les brunes montagnes. le disque delà froide lune verse ses rayons; la mer roule ses flots d'azur; le ciel bleu s'étend là-haut. comme un autre Océan parsemé de ces îles de lumière qui rayonnent d'un éclat si éthéré. Qui n'a pas.souvent, après les avoir contemplées, ramené à regret ses regards sur laterre-ou souhaité des ailes, pour prendre son vol et se mêler à leurs éternelles clartés! »

Les Lakistes représentent le culte sédentaire delà nature; lord Byron incarne en lui le génie voyageur de l'Angleterre ; l'irrésistible élan qui emporte aux quatre coins du globe, depuis le robuste chasseur de renards,jusqu'à la plus délicate figure de keepsake, cette race dont la patrie est le monde et pour laquelle le sol natal.seul, serait la terre d'exil, pousse le poëte à accorder sa lyre à toutes les latitudes : il fut leTyrtéc de cette phalange de touristes militants qui s'en

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vont pieusement à la conquête des grandes impressions locales de l'art et de Thistoire.

Homme de l'extrême Nord et ayant dans les veines du sang de ces dompteurs de vagues, qui, pour monter leur barque d'osier, choisissaient un jour de tempête (il prouva bien qu'il n'avait pas dégénéré d'eux. pendant cette traversée terrible, où, drapé dans son manteau et souriant au milieu de l'anxiété universelle, il jetait comme un élégant défi au naufrage), lord Byron obéit, cependant, à cette fascination communejque le Midi exerce sur les organisations de son pays. L'Hellénisme et la Latinité n'ont gardé nulle part de dévots plusferventsquedanscette famille anglo-saxonne, placée pourtant à l'antipode moral et physique de ces civilisations évanouies ; on dirait que ces fils du dix-neuvième siècle ont encore peur de s'entendre appeler bwbares. par les ombres grecques et romaines. Oxford est comme une forteresse garantie par l'antiquité-dans le monde moderne. Les langues vivantes n'y meurent pas ; mais les langues mortes y ressuscitent. Pindare et Horace, Virgile et Homère se défendraient là contre ces pédants de l'ignorance qui voudraient rayer de l'éducation contemporaine ce mot si noble, les humanités.

Les Anglais ne les accueillent que comme des étrangers, mais ils en font les hôtes du foyer ; ces

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témoins d'un autre âge. qu'ils maintiennent dans leur intimité, les charment précisément par le contraste bien tranché; doux spectateurs, ils les reposent de leur rude activité; ils leur parlent de quiétude, au milieu même des affaires : ils représentent l'harmonie idéale. au milieu des discordances de la vie réelle. Les maîtres du temps d'Auguste, sur le bureau d'un sujet de la reine Victoria, c'est le grandlivre du loisir, à côté du grand-livre du travail. Ils sont le passé léger. qui atténue le poids du présent ; l'espace maussade s'enchante. autour d'eux, comme un cabinet de comptable se transfigurerait par la présenced'une belle statueauxlignes pures. Supposez la "Vénus de Médicis présidant à un prosaïque dépouillement d'écritures, une fleur de grâce n'émanerait-elle pas. insensiblement- du marbre suave, pour s'imposer à l'aridité des chiffres ?

Keats et Shelley, le poëte païen et le poëte panthéiste^ ravis tous deux, dans leur fleur avant d'avoir pu donner leur fruit, personnifient, dans son expression la plus intense- ce dualisme frappant de l'esprit britannique : le commerce avecles morts aussi familier et aussi pratique-que le commerce avec les

Vivants; un Anglais,dans Pompeï.a Tair de Taire les affaires de l'Antiquité, et se sent aussi à l'aise que dans Piccadilly; on dirait qu'il se regarde encore comme le citoyen d'un monde disparu. L'auteurde ï Hypérion et l'auteur du Promcthée délivré offrent ce phénomène, de contemporains qui, ne pouvant se consoler de n'avoir pas vécu il y a vingt siècles, se Jetteraient, comme saisis d'un vertige chronologique, dans le vide de deux mille ans, pour toucher, fussent-ils pulvérisés par la chute, l'ère enchantée de leurs rêves.

Les Néo-Grecs les plus sincères des autres nationalités se bornent à se pencher religieusement sur l'abîme; fils artificiels qui se sont constitué une parenté honorifique, la tendresse qu'ils ressentent pour Y Aima Mater ne va pas jusqu'à décupler le saut de Leucade. pour aller l'embrasser; ils se contentent d'évoquer des formes consacrées, ils jouissent de la surprise archaïque qu'ils causent, en confiant aux échos modernes des noms antiques que nulle bouche ne prononçait plus; mais leur Avatar classique n'est qu'un jeu de l'entendement ; on s'aperçoit bien vite que leurs bras allégoriques n'étreignent que leurs ombres ; ils ne palpitent pas de l'existence rétrospective qu'ils chantent ; ils ne désertent leur époque qu'en apparence, au fond, c'est elle et ses

personnages qu'ils font reparaître, sous de savants pseudonymes. André Chénier dérobe à la Grèce les rayons choisis de sa grâce, mais la sève française n'en coule pas moins sous cette écorce ionienne.

Gœthe, à force d'objectivité, domine le Paganisme et le Monde Chrétien ; il semble que ce soit offenser sa majesté de poëte.que d'assigner une date à son génie;au degré d'altitude où il se place, le passé et le présent sont le même moment pour lui; il supprime,par un décret de sa pensédes mesures du temps; pour son regard, presque divin, l'univers n'a ni fin. ni commencement. Sa vaste intelligence est comme une des forces de la nature. A la fois pri-mordial et actuel, il semble qu'il quitte Jupiter, au moment où il se tourne vers Jésus. C'est du même pas, dont il traversait l'Olympe, qu'il va frapper à la porte du Paradis. Platon et Ka^t le prendraient indifféremment pour un de leurs disciples. Il est comme le confident impassible des générations opposées; l'Humanité, qui. aux autres semble. scindée en deux phases irréconciliables : le vieux monde et le nouveau, lui apparaît dans sa radieuse unité. Pénétré à la fois de la beauté antique et de la grandeur moderne, il entreprend d'harmoniser ces deuxidéalsen mariant hardiment à l'Hélène de la fable le Faust de la légende.

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C'est le détour mcme qui nous ramène au chemin direct, car Byron intervient ici dans le symbole du grand poëte allemand; le brillant éphémère. qui naît de cet hymen hardi, Gœthe lui donne les traits et les signes de l'auteur de Harold et de Manfred. C'est Byron à qui il a foit l'immortel honneur de songer,quand il personnifie.dans Eiiphorion. le génie qui se consume aux ardeurs de tous les essors. Eiiphorio7i, c'est Tlcare métaphysiquejiontles ailes fondent- quand il veut fixer de trop près la lumière des choses.

A défaut. même. de l'admiration. prête à tourner au culte, le caractère presque grec de la beauté de lord Byron^ sa destinées! fulgurante et si brève, devaient conduire Gœthe à idéaliser le poëte qui avait déjà la figure d'un demi-dieu : les étoiles fixes doivent trouver ua charme orgueilleux à l'élégie des météores.

Shelley s'insurge contre les vainqueurs présents en prenant le parti des grands vaincus de l'antiquité; c'est au nom des mythes anciens- qu'il veut refaire la synthèse sociale; dernier Titan en lutte avec Jupiter, après s'être élevé dans les régions les plus éthérées, il retombe. frappé comme par un choc en retour.de la foudre du maître des dieux ; c'est le révolté du Paganisme, comme Keats en est l'en-

thousiaste; pour Keats. surtout, le monde actuel est comme nul et non avenu ; c'est la Réalité qui devient Chimère : il ne connaît de tangible que l'impalpable; une perpétuelle extase lui ravit la vue du présent et lui rend. dans tout son épanouissement > le passé mythologique.

Quand on traverse les sables des déserts^ un phénomène de réfraction fait soudain apparaître au voyageur las ou altéré, des villes magiques, ou des lacs éblouissants ; un mirage analogue se produit pour Keats. quand il foule cette poussière divinequi fut Vénus ou Psyché, Apollon ou Hercule. Son corps est un anachronisme, il contient son âme. comme un flacon moderne contiendrait cette eau contemporaine de l'ensevelissement de Pompeïqui est restée prisonnière. dans un conduit fermé par le feu : l'œuvre de Keats, surgissant sous les civilisations qui se superposent, fait penser à ces découvertes de villes antiques se révélant dans l'intégrité de leur prestige. Hypérion et Endymion ne sontils pas deux poèmes enfouis par quelque accident du hasard, et que retrouve frais, comme à la première heure, la pioche du bibliophile? Keats se joue si naturellement-dans le milieu rétrospectif! il respire avec tantdc volupté le même air que Platon. ou que Simonide! Tout ce qui serait abstraction.pour d'au-

tres,revêt pour lui une forme concrète ; il entretient, pour ainsi dire, un commerce charnel avec l'antiquité; on voit se reproduire, en petit-ce qui s'était passé -en grand lors de l'éclosion générale du système païen; l'imagination d'un jeune homme refait, à son usage, comme l'imagination d'un peuple adolescent avait créé, pour le besoin commun, tout une Flore religieuse.

La mythologie sort du cerveau de l'Anglais Keats, armée de ses séductions, comme elle avait jadis jailli du front de la Grèce entière ; à force de presser ces visions volatiles, qui flottent autour de sa pensée, il finit par leur donner la consistance de l'être animé. Cette loi de la matière-qui réduit par la condensation les fluides à l'état solide, semble s'appliquer aux opérations de son esprit. Il restitue à la terre et au ciel leurs plus riants génies ; dans les bois et les monts. on entend le pas cadencé des Nymphes; les Syrènes jouant sur les vagues.se remettent à chanter. Quelles mélodies divines ne doivent-elles pas avoir apprises, pendant ce long silence ! Ulysse se ferait encore attacher au mât de son navire- pour trouver la force de résister à leurs accents ; mais aurait-il besoin de faire signe à ses compagnons de le délier? Le poète, au bord des flots azurés, attend que de leur plus neigeuse écume

émerge la blancheur de Vénus. Les trois Grâces, longtemps séparées, reforment leur groupe charmant. Tout se repeuple, tout frémit, tout rayonne, tout attire, et cette clameur lamentable : Le vieux Pan est mort, se change en ce cri d'allégresse : Pan est ressuscité.

Il n'est guère permis d'oublier Keats et Shelley. quand on parle de lord Byron; ces deux rivaux d'un jour que le destin ne lui oppose.que pour les sacrifier à sa gloire, sont comme les épreuves de son rôle et de son caractère. L'un incame son sensualisme, l'autre sa passion de la nature : beaux tous deux. comme Fauteur de Child-Harold, tous deux suspects. également, à une société sévère, à laquelle ils apparaissent comme les anges du désordre, ils le précèdent dans la tombe. sur la terre étrangère, mais avant d'avoir cueilli la palme.

Leur vocation païenne semble leur survivre; les dieux sont touchés de cette dernière fidélité; le monde moderne ne voulait pas de Keats et de Shelley, c'est le monde antique qui les reçoit; l'auteur du Prométhée délivré a des funérailles dignes d'un héros d'Homère. Au rivage même où il avait été retrouvé- après un naufrage, — car Shelley, comme Byron, était dédaigneux du sol et amoureux de l'onde, — son corps, revêtu d'une toile d'amiante,

est placé sur un bûcher, et à la lueur des tiammes, se réverbère dans la mer; Keats dormait déjà dans un cimetière de Rome, à Tombre de la pyramide de Cestius, dans un lit si propice à l'éternel sommeil, que Shelley, à l'une des pages liminaires de son poëme d'Adonaïs, écrivait : « On s'éprendrait presque de la mort, en songeant qu'on peut être enseveli dans cette terre si douce à contempler, »

On s'épuise.à vouloir rebrousser le cours des àgQS, comme on se brise à remonter le courant d'un fleuve; ces deux apôtres du haut naturalisme ancien firent, au point de vue de leur renommée, une faute plus grave que celle de déserter l'opinion en vigueur : ils furent les renégats de leur temps ; en marchant contre le mouvement, ils annulèrent leur propre force motrice ; Shelley se dissipe en vapeur, à force de se détacher de l'élément humain : Keats se dissout-dans cet embrasement délicieux qu'il détermine autour de lui; ils ne regardent pas leur époque, leur époque ne les voit pas; ils sont oubliés, comme ils oublient eux-mêmes; leur substance sans rayonnement brùle.sans éclairer; on dirait la stérile prodigalité d'un feu d'artifice dans le désert.

C'est.au contraire.en fils du dix-neuvième siècleque lord Byron va représenter, à son tour l'Angleterre.auprès de ces grandes sources de l'Antiquité; il se baigne, il ne se noie pas dans la fontaine de Jouvence; il confesse les douleurs nouvelles aux ruines consolatrices. ou aux lieux fameux; il fait tressaillir- au grand vent des idées modernes. tous les sanctuaires classiques, comme au passage de l'ouragan de demain, frémiraient les dernières colonnes de Palmyre.ou les murailles du temple de Thésée; c'est en rêveur romantique .qu'il parcourt la voie sacrée d'Eleusis. Sa coupe antique est la coupe de notre amertume.

Il visite ce qui fut le théâtre du passé, comme on visiterait un cimetière, s'arrétant à tous les mausolées, faisant parler les pierres, méditant sur les inscriptions, cueillant les fleurs anciennes et apportant des fleurs nouvelles ; à lui. plus qu'à personne, vos cendres lui apprennent qu'il n'est que poussière, ô restes des héros et des héroïnes. qu'il mêle à sa vie, comme ces portraits d'aïeux qu'on n'a jamais connus et qu'on interroge.avec des larmes dans les yeux. Cet itinéraire funèbre lui arrache une éternelle prosopopée; il vous interpelle, noms sonores, villes illustres, points de terre immortalisés! il vous réveille tous en même temps, ô souvenirs couchés les

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uns près des autres : on dirait un homme ayant la permission de faire retentir, pour quelques instants, la trompette du jugement dernier. « O Italie! Italie! a s'écrie-t-il, quand le regard te contemple, l'âme tt s'illumine.soudain.de la lumière des siècles ! » Puis il vous invoque pèle-mèle, Venise, Clarens, berceau de l'amour sincère, Florence, Rome^, a cité de l'âme, a Niobé des nations, mère solitaire d'empires expi- « rés, vers laquelle doivent se tourner les orphelins « du cœur. » — Il vous associe dans son évocation^ ombres du Tasse à Ferrare, de Cléopàtre au golfe d'Ambracie, doux fantôme d'Egérie, près de la fontaine qui semble encore la réfléchir. L'exquise statue du palais des Ufïizilui rappelle Vénus. apparaissant à Paris; son imagination ailée franchit. presque au même moment. des espaces sans fin^ et semble se poser à la fois sur les points les plus distants ; elle plane, elle rase le sol;, elle remonte pour se perdre dans la nue^ ivre d'immensité, regardant fixement le soleil et la mort; mais l'aire de cet aigle.qui semble n'avoir pour domicile que le bleu de l'air, c'est la Grèce.

Nul ne se tourne. avec plus de ravissement vers cette terre d'élection ; c'est à elle qu'il revient toujours; c'est elle qui l'apaise^, qui le magnétise, qui l'allège; il ne fit que payer une dette, en mourant

pour la délivrer; il lui avait dû, si souvent.sa propre délivrance ! elle l'avait si amoureusement délié de ses plus lourdes chaînes ! elle avait su faire aimer la vie à cet homme, toujours prêt à maudire ce fatal présent ; esclave soumise, elle ne s'était pas démentie dans sa tendresse, quand cet enfant gâté de l'aristocratie ne fut plus que le plus fastueux des parias.

D'autres, et ceci est à l'honneur de la jeunesse de cœur de lord Byron^ d'autres voient la Grèce aride, dépouillée, vieillie, et ce ne sont pas seulement les ironiques, ce sont de graves voyageurs, comme Christophe Wordsworth qui n'aperçoivent que des rides là où il y avait la fraîcheur matinale. Byron voit sa maîtresse toujours jeune et toujours belle, a Ton ciel est toujours aussi bleu, s'écrie-t-il, tes rocs aussi sauvages; tes bosquets sont doux, vertes sont tes campagnes ; tes olives mûrissent comme au temps oîi tu voyais Minerve te sourire ; un miel pur coule encore sur l'Hymette, et l'abeille joyeuse y bâtit encore sa citadelle odorante. Apollon dore toujours tes longs étés, et les marbres de Mendéli resplendissent encore au feu de ses rayons ; nulle portion de ton sol n'offre un aspect vulgaire. »

Comme il la défend contre l'insulte ! ne dirait-on pas une femme,qu'on outrage, devant son amant, lorsqu'il monte au sommet du Parthénon. pour cf-

facer du marbre le nom de lord Elgin, qui avait ose toucher à ces divines beautés, puis quand il lance, sur le nouvel Alaric.la malédiction de Minerve?

C'est toujours, saisi d'une superstition religieuse. que ce sceptique aborde cette terre sacrée ; il n'en arrive pas.comme Keats,à appeler Diane ; une sainte; mais-le lendemain du jour où il compose son apostrophe au Parnasse, il aperçoit une volée de douze aigles.en se rendant à la fontaine de Delphes, et il espère, comme l'aurait fait un ancien, qu'Apollon accepte son hommage.

La Grèce a.pour Byron.un charme plus touchant encore : par sa configuration, les découpures de ses golfes, ses lacs surmontés de hautes montagnes, ses vallées ombreuses, ses costumes, ses aspects âpres et solitaires, elle lui rappelle l'Ecosse ; il revoit,dans ces crêtes couronnées de neige,ceLoch-na-garr; qu'il préférait aux plaines fleuries de l'Angleterre. La Grèce lui rend limage de tout ce qu'aimait son enfance. Il est heureux,sur ce sein d'adoption, comme un orphelin éprouverait une félicité étrange, à demeurer auprès de la femme qui lui rappellerait les traits de sa mère : la Grèce pour Byron, très-sensible.sous son masque glacé, c'est la patrie idéalisée..

C'est elle qui achève de donner à sa poésie ce caractère oriental.qui perce à travers la saveur britan-

nique : une sorte de langueur lumineuse, efféminée et douce, qui se mêle à ses plus mâles impressions ; l'Orient avait attiré Bvron. depuis le jour où il avait ouvert un livre ; il se délectait de cet air aromatique, de cette sérénité ardente, de ce soleil sans voiles; pour un peu.il accuserait d'hypocrisie la brume de son pays; il reste homme du Nord.au milieu de cette séduction méridionale, car la mélancolie vraie et profonde tient à l'âme, plus qu'au climat ; mais ce courant de mollesse acquise, qui pénètre sa virilité native, communique à cette humour anglaise des grâces exotiques, comme le courant d'eau chaude qui baigne certaines côtes d'Irlande, permet à un sol septentrional de connaître la flore des tropiques !

Il y a des êtres si fatalement marqués pour la lutte, que la mort même, éternel repos pour la multitude, n'est pour eux que le commencement d'une autre agitation; leur ci-gît est presque une dérision; ils sont aussi troublés dans le sommeil de la tombe qu'ils ont peu goûté la paix, pendant leur passage terrestre ; leur destinée semble leur survivre ; on croirait qu'une main vengeresse, renversant la for-

mule du pardon, a inscrit surleurmarbre funéraire: Requiescant in t empestât e !

La carrière de lord Byron fut un orage perpétuel ; il traversa le ciel tourmenté de son époque. en Jonchant de débris de croyances et d'illusions le sol de la vieille société, sans que son oeuvre et sa vie, si intimement confondues, cessassent de gronder un seul instant, — tonnerre au-dessus des têtes, comme Child-Harold, ou tonnerre dans le lointain, comme Don Juan. Les bonnes âmes se signaient aux éclairs de son génie, en appréhendant l'explosion; on eût dit.volontiers.de chacun de ses poëmes redoutés qui formaient comme un dessin de feu dans l'espace, au lieu de : Il vient de paraître, // vient de tomber. Jamais nature n'offrit un plus magnifique spectacle de ses éléments déchaînés : grandeur et infirmité, colère et tendresse, effusion et sarcasmes, appétits de l'infini et enivrements du high life, sauvagerie et raffinements, élans et prostrations, haine de tous les jougs et tyrannie de l'égoïsme, action et rêverie, insociabilité et instincts généreux, forces destructives, à côté de forces créatrices. Sa fin fut violente, comme sa naissance ; et aujourd'hui même qu'il ne se dégage plus d'électricité de ces nuées poétiques. jadis si menaçantes, le souvenir du dévastateur trouble encore les consciences ; sa mémoire n'est pas ab-

3o CHEZ NOUS ET CHEZ NOS VOISINS.

soute, et le nom de Byron est encore ballotté,de l'admiration au mépris.

Les puritains de fine fleur ne quitteraient plus un salon, en l'entendant annoncer; mais on éviterait presque son ombre errante, et l'on ne serait pas loin de refuser à son nom une place d'honneur dans les bibliothèques, comme on a refusé à ses restes une sépulture à Westminster. Fidèle, d'ailleurs, à sa maîtresse, jusqu'après sa mort, l'amant de la solitude eût préféré, de lui-même. à un dernier asile d'apparat, six pieds de terre à l'ombre du chêne qu'il planta à Newstead !

Il n'y a pas longtemps encore, Lamartine, revenant aux impressions premières qui lui dictèrent une de ses Méditations les plus célèbres, ravivait,dans une étude ombrageuse,le vague décri qui s'attache à la mémoire du poëte. Soulevées de nouveau au souffle de la critique, les cendres de Byron risquent de se disperser à tous vents, si une urne définitive ne venait recueillir cette poussière trop remuée et la soustraire aux profanations du hasard !

Il était décrété que le grand poëte devait souffrir, même après lui, de cette hypocrisie, qui fut sa plus implacable ennemie ; puisque Thomas Moore, le dépositaire de ses Mémoires, inventa le cant posthume, en brûlant celte précieuse autobiographie,

LES DANDYS INTELLECTUELS. 3l

dont il ne reste que ce que le feu a refuse ; puisque enfin,la légende veut avoir le pas sur l'histoire, et qu'on persiste encore à faire de l'auteur de Lara un personnage infernal, ce n'est pas une besogne en retard, même à l'heure qu'il est, que de désataniser lord Byron et de rendre à Dieu ce qui est à Dieu.

On eût pu croire la restitution accomplie ^uand, il y a trente-cinq ans, un juge d'une autorité aussi considérable que Macaulay, prononça, sur le prétendu vampire. un arrêt qui a la pérennité du style lapidaire. Le monument du poëte n'aura jamais reçu d'inscription plus profonde et plus précise ; mais les épitaphes les plus belles ont le sort de la pierre où on les grave : si le mausolée cesse d'être entretenu, elles finissent par échapper aux yeux vulgaires ; que de mousse parasite, que de rouille accumulée peuvent dérober. d'ailleurs,à l'attention ces caractères sacrés ! Nous les déchiffrerons en temps-, et lieu-pour en lire les lignes les plus décisives, dans leur piquante gravité, s'il n'est pas défendu d'associer ces deux mots. à propos d'un îWn*^ de la vie privée,défendue par un tory. Il faut la part des influences héréditaires, dans le tempérament de lord Byron. En effet, jamais devanciers n'expliquèrent mieux un successeur. Châtieurs de vagues, plus craints de la mer, qu'ils ne la redoutaient eux-

mêmes, Xerxès Scandinaves, qui fouettaient la lame rebelle ; misanthropes féodaux, couvant, au fond de leur manoir, le dégoût des choses humaines, — Alcestes du moyen âge.qui préparaient Child-Harold ; gens d'épée. toujours prêts à verser au service d'une cause lointaine, leur sang déjà romanesque : toute cette race tumultueuse et sombre, qui à tous ses périls ajoutait ïalea de la durée, puisqu'elle ne se perpétuait. à chaque génération, que par un rejeton unique (semblable, en cela. aux Majestés du règne animal, comme le lion et le tigre, qui ont les moindres portées), cette race est marquée d'un si impérieux caractère d'aventure, que lord Byron se trouvait déjà précipité. par elle, hors de la vie réglée et douce ; il représentait comme le torrent définitif de ce sang qui avait coulé d'âge en âge dans les veines de ses pères; les ancêtres d'un patricien de génie sont souvent responsables de sa personnalité, comme les chrysalides sont responsables du papillon.

Cette filiation qu'on interroge, pour innocenter rhomme,nepourrait-onpasrétudier dans le domaine des idées afin de disculper l'œuvre ? Stendhal a fait observer que le commerce assidu de la Bible développait, chez la nation anglaise^ quelque chose de Tinflexibilité hébraïque ; il était réserve à lord Byron de devenir le bouc chargé des iniquités d'Israël j

cette prédestination le poursuivit jusque dans sa fonction littéraire. Bien avant lui, Werther, puis René et Obennann . avaient inventé ce mal du siècle, qu'on croit être une innovation et qui n'est qu'un héritage, car Gœthe, Chateaubriand et Sénancour ne représentent ici que les fils de Rousseau, et Hamletlui-même. n'est pas encore le patriarche des révoltés, — nostalgie née plutôt du mécontentement intime-que du mécontentement social, malaise de certaines organisations qui contractent comme le vertige de ce néant dont parle l'Écriture, et tombent dans le précipice de désolation sur lequel elles se plaisent à se pencher, impression chrétienne que ne chasserait même plus le retour du paganisme.

La Révolution ne fit pas naître, elle ne fit que généraliser cette disposition de quelques âmes ; elle démocratisa le désenchantement ; elle transforma un groupe choisi d'élégiaques.en un chœur immense de désespérés ; jamais la vanité des biens terrestres n'avait apparu plus claire aux yeux les plus prévenus ! La vie tenait si peu ses promesses ! tant d'anxiétés, pour si peu de joies ! tant de fleurs fauchées! tant de bonheurs engloutis ! tout bâti sur le sable, jusqu'à la maisonnette !

On se rappelle le duc d'Antin^ faisant en une nuit.

abattre une avenue d'arbres séculaires, qui gênait un point de vue pour Louis XIV, afin que le grand roi; son hôte, n'aperçût plus,au réveil, ce qui avait failli borner son regard. C'était de ces surprises que ménageait 9 3. La toute-puissante multitude faisaitelle comprendre que l'horizon de ses haines n'était pas assez dégagé, on trouvait, le lendemain, par terre, des rangées de têtes précieuses : flatterie non moins colossale à l'adresse d'un maître plus attentif encore à ce qu'on épiât ses caprices.

Quand les disparitions effrayantes qui se succédaient coup sur coup dans les affections les plus chères rappelaient aux moins philosophes le vide des choses humaines, quand la Mort en permanence désintéressait de la Vie et que le glas funèbre dominait tous les bruits, comment la httérature de l'amertume et du regret n'aurait-elle pas pris faveur ? Il n'y avait plus sur les lèvres déUcatcs que le mot : hélas ' Elle en fit un longpoëme; la sécurité revint plus tard avec la gloire, mais aucun souffle n'aurait été assez puissant pour sécher promptement un terrain si trempé de larmes, Dans l'église de Saint- Louis des Français, à Rome, on lit cette inscription sur une tombe : Après avoir vu périr toute sa famille., son père, sa mère, ses deux frères et sa sœur, Pauline de Montmorin, consumée d'une

maladie de langueur, est venue mourir sur la terre étrangère.

Maintenant, que l'égoïsme pervertît à son profit cette poésie de la douleur, que beaucoup de gens trouvassent le moyen de se faire plaindre, comme portant le deuil général, quand, au fondais ne portaient que le deuil de leur personnalité; que le dandysme lui-même s'en mêlât et qu'il fût de mode de prendre une attitude gémissante, c'est là la profanation qui accompagne les calamités vraies, comme le vol, accompli à la faveur de l'incendie. En 1822, s'il faut en croire Chateaubriand, alors ambassadeur à Londres, « le fashionable devait offrir, au premier coup d'œil.un homme malheureux et malade; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne : les ongles longs , la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie, un moment, par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal; lèvres contractées, en dédain de l'espèce humaine, cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être. »

Le touchant peut avoir sa parodie, comme le sublime; la convulsion du sol avait déraciné bien des existences , qui s'étaient séchées , comme la plante hors de terre. Il était à prévoir que les imitateurs se

donneraient à plaisir Tair de jeunes tiges meurtries; on voulait être tils du tonnerre et des éclairs, et l'on affichait ses parchemins d'ouragan !

Mais cette souffrance qui n'est pas factice et qui tient, chez les êtres supérieurs, à une noblesse de nature perpétuellement froissée par les mille humiliations de la condition humaine, cette dépravation du goût de la vie qui ferait trouver pleines de cendres les pommes d'or du jardin des Hespérides, cette loi inexorable des tempéraments d'analyse, et qu'on pourrait appeler l'iNAPTiTUDEAUBONHEURjByronnel'apas créée; elle est vieille commele genre humain, cette maladie sublime qui faisait s'écriera Job.sur son fumier :

Périsse le jour où je suis né Et la nuit qui a dit : Un homme est conçu!

Blasphème qui touche à l'hymne ;, suivant l'heureuse expression de l'historien du premier grand poëme de la douleur terrestre. En vaiad'autres faux amis, de nouveaux Eliphaz de Théman, Bildad de Suah,. Sophar de Naama, ces Philintes bibliques, viendront dire aux éprouvés de la vie :

Le sage répond-il par une science pleine de vent^ Remplit-il d'aquilons sa poitrine?

Les Jobs futurs leur répondraient, comme le Job antique :

Vous êtes tous d'insupportables consolateurs.

Seulement,ils ne se repentent plus sur la poussière et sur la cendre.les lamentateurs modernes, et Jchovah ne peut plus, les enlevant à Satan . les rétablir dans leur gloire et leur prospérité.

C'est, pourtant, du nom de Byron que dans notre âge, on a nommé cette révolte de l'homme contre sa destinée ; et Lamartine lui-même, qui a continué, en repurant.il est vrai, le culte du découragement, redit, à son tour :

Eh! qui m'emportera sur des flots sans rivages.' Quand pourrai-jc la nuit, aux clarte's des orages. Sur un vaisseau sans mâts, au gré des aquilons, Fendre de l'Océan les liquides vallons.'

Mais suivre, pas à pas, dans l'immense troupeau. Ces générations, inutile fardeau, Qui meurent pour mourir, qui vécurent pour vivre, Et dont chaque printemps la terre se délivre, Comme.dans nos forêts. le chêne, avec mépris. Livre au vent des hivers ses feuillages flétris.

ou encore :

Quel crime avons-nous fait. pour mériter de naître? L'insensible néant t'a-t-il demandé d'être.' Ou t'a-l-il accepté;

Le chantre du Désespoir qui accuse le poëtc de Child-Harold, comme l'écho ferait le procès à la voix, Lamartine apporte une pierre tardive à cette lapidation d'une mémoire calomniée; le byro-

nisme, ce devrait être aussi bien Gœthe exaltant le suicide, Chateaubriand lançant.au milieu de son oeuvre de reconstruction et de respect, la note de la rêverie antisociale — [René a. peut-être. fait plus de mal. que le Génie du christianisme n'a fait de bien), — Sénancour- enfin, se consumant, comme le dit. avec tant de justesse. Sainte-Beuve, « dans ses pensées d'amertume, de désappointement aride, de destinée manquée à loisir, de petitesse et de stupeur- en présence de la nature infinie. » C'est aussi bien Lamartine jetant. à tous les lacs, ses doléances de cygne blessé, Musset décomposant toutes choses par l'ironie, et pourtant le byronisme , cette séduisante épidémie, ne compte qu'un malade mis en quarantaine, Byron, et c'est à peine, aujourd'hui, si la libre pratique est accordée à son navire littéraire !

11 est vrai que la fatalité de tous les prestiges devait designer Byron, comme le chef responsable de ce grand mouvement.dont il fut. pour ainsi dire, \Qr César ; sa beauté de médaille antique , son rang supérieur, sa magnificence, son attitude dominatrice, la iascination de sa pensée, le mystère de sa

LES DANDYS INTELLECTUELS. $g

vie, l'aspect légendaire sous lequel son étoile voulait qu'il apparût à l'élite comme au vulgaire.

Lamartine, surpris par le gros temps, près du lac de Genève, est obligé de se réfugier sous un rocher; un immense éclair lui montre un jeune homme pâle, plus attentif à la majeslé de la scène, qu'au péril de l'embarcation; « le yacht où il bravait la tempête, cinglait à travers des montagnes d'écume, la proue sur Genève. comme un goéland, une aile dans la lame, une autre dans le nuage, i

C'était lord Byron qu'il venait d'entrevoir, à une lueur de la foudre, et cette lueur le lui avait imprimé dans les yeux. 11 lui parut beau comme la jeunesse, jouant sa vie avec la mort.

Stendhal Taperçoit.pour la première fois.au théâtre de la Scala, écoutant un sestetto de l'opéra à^Elena de Mayer. «Je n'ai vu.de ma vie, rien de plus beau. ni de plus expressif, dit-il : encore aujourd'hui (1824], si je viens à penser à l'expression qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tête sublime reparaît,tout à coup,devant moi ; j'eus un instant d'enthousiasme. » Le lendemain.il retrouva l'auteur de Parisina écoutant la Mascheroniana de Monti : « Jamais je n'oublierai l'expression divine de ses traits, c'était l'air serein de la puissance et du génie. t> Un soir, on avertit lord

Byron qu'un officier autrichien, de garde au théâtre, venait d'arrêter M . Polidori, son médecin ; la ligure de lord Byron prit.sur-le-champ. une ressemblance frappante avec celle de Napoléon lorsqu'il était en colère. »

Stendhal n'est pas le seul à évoquer un aussi auguste sosie. quand il s'agit de Byron ; l'analogie des physionomies de conquérants a frappé aussi un critique éminent, Philarète Chasles, quand, dans une page d'une haute éloquence, il associe ces trois génies : Bonaparte, — Rossini, — Byron. « La dissonance de noms peut effrayer, dit-il, la différence de leurs supériorités diverses peut rendre ce rapprochement insolite , mais comme séduction, comme gloire et comme puissance, on ne peut contester leur triple empire, w

Le vieux professeur d'arménien de lord Byron à Venise.existe toujours ; il vous parlerait encore de ces longues courses que le poëte, perdu dans ses méditations, faisait, à cheval. le long du rivage désert. La tradition représente aussi le grand capitaine du romantisme s'élançant dans les plaines de Missolonghi,à la tête de son escorte de Souliotes au costume brodé d'or, et dans ces deux visions, qui réveillent, pour le souvenir, l'idée d'une noble image populaire, il semble que la comparaison de Stendhal s'impose de nouveau à l'esprit.

Si l'on voulait complcter l'illusion, qu'on lise, dans la correspondance de l'observateur le plus en garde contre les surprises, le récit de ces improvisations merveilleuses. oU lord Byron tenait tout le monde sous le charme. « Quel divin pocme il nous fit,une nuit^à propos de la vie de Castruccio-Castracani ! Nous l'avions mené voir, au clair de lune. les aiguilles de marbre blanc du dôme de Milan. »

On sait quelle admiration presque jalouse Byron nourrissait pour Napoléon P', et cette ardeur toute françaiscdans la sympathie, ne fut pas un des moindres griefs dont l'opinion hostile put s'emparer, contre le pair d'Angleterre; il était avide de détails sur l'Empereur; et cette curiosité valut à Stendhal plusieurs promenades en tête à tète. avec Byron.dans le foyer de la Scala. « Le grand homme, dit-il, apparaissait une demi-heure .chaque soir, et alors c'était la plus belle conversation que j'aie rencontrée de ma vie. Un volcan d'idées neuves et de sentiments généreux, tellement mêlés ensemble, qu'on croyait les goûter comme une saveur inédite. «

Que de fois, suivant le même témoignage, les Italiens, pourtant si méfiants, s'attardaient à reconduire l'enchanteur dont l'inspiration avait plus d'étoiles que la nuit, — épisode qui fait penser ù Chênedollé et à ses amis, oubliant les heures, suspendus qu'ils

étaient aux lèvres de Rivarol, et quittant avec peine, au clair de lune.rentretien commencé au grand jour.

C'est que lord Byron, outre sa qualité de poëte, était encore un causeur extraordinaire, songeant bien plutôt à remuer des idées.qu'à se mirer dans sa parole, et c'est par là qu'il avait pris Stendhal, si dédaigneux de la phrase et si amoureux de la pensée toute nue. D'après madame Necker de Saussure, Byron avait.pour madame de Staël une valeur inépuisable : il mettait en jeu toute son imagination, et elle créait à nouveau sur les conceptions du poète.

Cette remarque si fine explique bien l'empire de lord Byron ; sa main de patricien n'était pas toujours celle d'un philosophe profond, ou d'un artiste consommé; mais elle excellait à confesser l'instrument tout entier. On eût pu dire deluifomme de Rivarol, cet autre dieu de la conversation : « On n'avait qu'à lui donner la note, le merveilleux clavier répondait à rinstant,par tout une sonate. Pour prendre un autre ordre de comparaison, lorsqu'il n'était pas le feu rêvé, il était la traînée de poudre qui allume tout.en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Même quand Byron se trompe et paraît puéril, il ressemble à l'enfant qui se serait ghssé dans une leur d'égliscpour toucher à la maîtresse cloche : il

suffit d'un frôlement imperceptible- pour produire une rcsonnancc énorme; le sonneur n'est rien : c'est le volume du métal.qui est tout.

C'est ici, par parenthèse, l'occasion de réfuter une critique très-superficiellevdirigée contre lord Byron ; on a accusé l'auteur de /a Malédiction de Minerve^ le fanatique qui, au prix de sa vie, allait eflfacei; d'une pierre placée au haut du Parthénonje nom de lord Elgin, injure rendue à un Vandale, d'être privé du sens des arts plastiques. Le biographe auriculaire que le hasard lui donne à plusieurs reprises, Stendhal, s'était,pourtant, chargé de prévenir cette étrange erreur, tt J'admirais, dit-il, la profondeur de sentiment aveclaquelle un grand poète comprenait les peintres les plus opposés. ISAgar renvoyée par Abraham, du Guerchin, l'électrisa ; de ce moment, l'admiration nous rendit tous muets; il improvisa une heure, et mieux, suivant moi, que madame de Staël. »

La musique exerçaitd'autrepart.une influencepassionnée sur Byron; et lui, ce fanfaron de sécheresse, s'attendrissait,comme une femme, aux accents sublimes des vieux maîtres. Comment cette organisation si vibrante se fût-elle montrée mauvaise conductrice de la poésie des sons ? C'eût été la harpe éolienne, restant muette au passage du vent!

Je répugne à la théorie, platement matérialiste qui prétend expliquer la révolte de Byron contre la société-, par le secret ressentiment de son infirmité. Il est possible qu'une vieille fille de province prenne une aigreur mortelle de la conscience d'une difformité; nul doute qu'un être vulgaire ne pardonne difficilement à ses contemporains une disgrâce de la nature; mais appliquer ces petits instincts niais à un caractère de l'élévation de Byron, c'est accuser Sardanapale de parcimonie, ou Saint-Simon de goûts bourgeois.

L'homme d'une intelligence supérieure peut souffrir intérieurement de l'accident qui frappe son enveloppe physique, mais une certaine pudeur d'orgueil l'empêche de faire sentir aux autres l'irritation que cause cette blessure éternelle; il rougirait-sinon par vertu, au moins par dignité, de régler son cerveau sur un misérable hasard, de puiser son inspiration à une sourccempoisonnée par une si lâche vanité. Entre gens bienélevés,jenedirai pas mêm&^ntre gens d'esprit, il y a des ridicules corporels -qu'on arrive à ne plus voir, tant il est de bon goût de ne pas les regarder : Scarron en a-t-ii voulu au genre hu-

main.de lui ressembler si peu? Observer la claudication de Byron.quand l'auteur du Ciel et de la Terre,de Manfred el de Ca'in, justifie si idéalement Vos homini sublime dédit du poëte, c'est regarder un héros comme Achille, non pas à la tète, mais au talon ; les sordidités de petite ville ne concernent pas V Iliade.

Si un cœur eût été presque excusable -de garder rancune au sort de ce qu'on pourrait appeler la trahison plastique, c'est bien celui du tils.qui trouvait sur les lèvres de sa méreda première insulte à ce vice de conformation qu'elle eût dû racheter, par un surcroît de tendresse, car il était son ouvrage ; c'était le jeune cœur que glaçait, au moment delà sève, cette parole sans pitié de la première femme qu'il eût aimée sérieusement : Crq^e;^-vo//.y ^2^e 7e me soucie de ce garçon boiteux?

Lord Byron pardonna à toutes les deux : à Tuneil se borna à répondre-avec un doux sourire dans le Difforme transformé : v. Je suis né comme cela, ma mère; » à l'autre, à cette miss Chaworth, devenue lady Musters (alliance qui, en effaçant de sanglants souvenirs de famille, eût fait cesser la réprobation anticipée du nom de Byron , le poëte écrivit, en quittant l'Angleterre ces 5fa«ce.y à Marie, qui vivront tant que le cœur humain palpitera; et c'est

au chrétien.ou au gentleman (à tous les deux peutêtre).qui se vengeait si noblement de l'injure, qu'on ose reprocher la vile rancune de l'avorton ! Sans doute. plus tard. le dandy éprouvait un sentiment de géne.quand il traversait seul un salon.sous le feu de tous les regards; sans doute.il cherchait à dissimuler celte irrégularité dans la marche, qui ne fit pas plus de lui un pervers,qu'elle n'avait fait de Tyrtée un envieux ; mais l'aigle, eût-il la jambe brisée, se souvient qu'il a des ailes, et il s'envole avec sa blessure !

Cette structure fabuleuse,— tête de dieu. commandant à un pied de satyre, — est comme l'emblème de la destinée de lord Byron : le terrassement des instincts inférieurs. par les instincts altiers. Certes, le génie du mal a hanté. plus d'une fois cette organisation étrange, faite d'une moitié de maudit et d'une moitié d'élu, ce Messie de sa race, qui avait vu la griffe deSatan se croiser. sur son berceau. avecla main de l'ange gardien ; mais, si les ténèbresTattirèrent souvent, il sut toujours, par un élan inespéré, remonter vers la lumière. IlfutparfoisLtentéd'étreun méchant; ilne succomba qu'à l'attrait d'être bon; fanfaron de vice, il ne brava jamais.enfaceJa vertu. Les âmes fortes ne respirent que dans la pureté ; Byron étouffa bien vite. dans la fournaise vulgaire. Que de fois ce volup-

LES DANDYS INTELLKCTUKLS. 47

tueux de vingt ans fut un ascète volontaire ! Quel stoïque cachait cet épicurien ! Sous ce Caligula d'une heure, il y avait un Marc-Aurèle d'une journée ; vase d'une forme admirable et d'une matière précieuse, plus fait pour contenir l'encens.que la liqueur profane^ il se replaçait. presque à son insu.au lieu de sa destination.

Il appartenait à ces natures . trop aristocratiques, pour ne pas sentir bien vite que la souillure est une déchéance intellectuelle. Un vrai grand seigneur ne sera jamais un scélérat accompli : que de félonies il regardera comme improperj que de bassesses il dédaignera, de peur de prendre.de sa propre personne, l'idée d'une espèce! Je ne sais quel dégoût l'avertira, de laisser la cruauté à la brute : il se croira impitoyable, et il volera au secours des chevaux qu'un charretier accable de coups. Dieu ne retire pas si facilement ses lettres de noblesse, et il ne nous serait pas malaisé d'établir que, malgré son enseigne satanique, lord Byron fut un fieffé honnête homme.

Quand il rendit le dernier soupir, non plus en corrupteur, mais en purificateur d'âmes, le génie du bien l'avait reconquis-depuis longtemps. Le Byron de Missolonghi rachète bien des fautes du Byron de Newstead.

On veut trop voir, d'ailleurs. la vie et l'œuvre de ce grand proscrit de l'histoire littéraire.à travers cette lueur théâtrale que ses disciples ont eu soin d'entretenir pour participer à l'effet du maître ; les byroniens, cette secte pernicieuse, qui, pour prendre une plaisante expression de Macaulay, avaient fini par extraire de la poésie de l'auteur de Lara un système de morale. dont les deux grands commandements étaient : Haïsse^ votre prochain et ahne\ la femme de votre prochain^ les byroniens en ont imposé sur lord Byron. Il s'en faut que les actes et les écrits du chef exhalent cette odeur de soufre.qu'on s'est complu à signaler aux crédules; marchez sur le byronisme et vous trouverez un fantôme fort débonnaire.

Byron buvaitavec ses amis,dans un crâne monté en coupe : horrible profanation ! Que ferait-on de son indignation- si l'on apprenait qu'en sablant le vin du Rhin.dans un pareil récipient, le malheureux poëte ne faisait que se conformer à un vieil usage anglais? Lamartine repro:he à Byron d'avoir boxé avec Rhuston, un valet favori, au moment même oti avaient lieu les funérailles maternelles. Examinons de yvcs cette féroce insensibilité.

LES DANDYS INTELLECTLl.LS. 49

La veille, il sanglotait dans la chambre mortuaire; le jour de la cérémonie, il affectcTimpassibilité, il se roidit contre la douleur, il entend se livrer à ses exercices accoutumés ; mais ses coups, plus violentsqu'à l'ordinaire et donnés en silence, attestent la lutte contre l'émotion : a au boutd'un moment, l'effort devenant trop pénible, Byron ôta ses gants, les jeta à terre, ct,avec ce visage sinistre de l'homme qui a retenu ses larmes, il se retira dans sa chambre. » Cette sécheresse-là est ellc-moins poignante.que l'attendrissement ?

Byron la pleura. comme on pleure une mère adorée, cette patricienne de sang royal, qui, par malheur pour lui, avait été inférieure à la tâche d'élever un tel fils; cette Ecossaise emportée, dont l'amour ressembla si souvent à de la haine, tant les morsures se confondaient avec les baisers, car Byron eut plutôt l'éducation du fauve-dans un antre, que celle de l'enfant. au foyer domestique. Une femme serait mon salut, répétait-il souvent. Cette femme luimanqua.comme épouse et comme mère : du vivant même de celle qui lui avait donné le jour, il pouvait déjà se sentir orphelin ! Lady Byron, en le rendant père, le sevra à la fois du bonheur du mariage et des joies de la paternité. Il faut être indulgent, quand ils s'égarent, à ceux au.xquels tant de bras pré-

5o CHEZ NOUS ET CHKZ NOS VOISINS.

cieux ont manqué, pour bien continuer la route.

Si Ton peut préjuger de l'homme, par Fenfant, comme les années de collège éclairent favorablement cette physionomie méconnue! Quelle générosité de mouvements, quelle tierté d'humeur ! Cet égoïste fut le plus tendre des amis. Quel trait touchant quand, s'approchant du senior qui molestait Robert Peel, il s'otïrit à recevoir les coups qui restaient à donner! Quel mot sublime,quand il dit à cet autre camarade, qui allait, à son tour, devenir un fag : « Harness, si quelqu'un vous maltraite, prévenezmoi, et je le rosserai, si je puis! »

Cette vocation sacrée4'ètre le champion du faible, Byron ne lui fut jamais infidèle; si, dans sa haine de l'oppression, il ne sut pas toujours distinguer les freins nécessaires des chaînes inutiles, sachons-lui gré même de s'être trompé, pour tant de fois où il eut raison, comme lorsqu'aux environs d'Athènes, apercevant une jeune fille enfermée dans le sac du supplice et qu'on allait jeter à la mer, seul,il disputa vaillamfnent leur proie aux bourreaux.

On aime à voir ce prétendu sceptique, encore sur les bancs de l'école, se battre contre lord Calthorpe. qui avait fait suivre le nom de Byron de l'épithète d'athée. La foi du compagnon de Shelley a été bien errante, mais il a protesté, toute sa vie. contre l'im-

LKS DANDYS INTFOLLECTUF.I.S. Si

pieté qu'on lui prétait; ainsi, ce mécréant faisait élever,dans un couvent, sa fille naturelle Allegra, et confessait que le catholicisme est, de toutes les religions, celle qui est la plus puissante pour la paix de l'âme. Le Ciel et la Terre, Caïn, que Goethe admirait et dont l'orthodoxie anglicane s'alarma, assez iniquement, témoigj^nt.chez Byron.de cette haute préoccupation des vérités surnaturelles : un sensualiste convaincu que tout est néant.au delà de l'existenceji'auraitpas abordé.avec tant de ferveur le domaine spirituel.

Je veux que Byronait agi. bien souvent en vue de la galerie; mais le nombre des bienfaiteurs honteux (comme il y a les pauvres honteux) est-il donc si considérable ? A ce compte, on rayerait du rôle de l'humanité la moitié des bonnes actions, et tout dévouement public serait une spéculation; mais il faut ajouter que personne ne fut, dans l'intimité, d'un ami plus sûr et plus désintéressé que Byron, et la délicatesse de ses secours se fût otîensée, au contraire, delà moindre publicité. Quand il revit.au bout de quelques années. lord Clare, un de ses compagnons d'Harrow, son cœur battit à tout rompre. On peut dire que, si Byron. à d'autres égards, ne se tint pas toujours dans les régions éthérées, il eut toute la poésie de l'amitié.

On serait d'autant plus malvenu, iut-on Macaulay, à appeler Byron invalide^ et bel homme, que peu de femmes lui firent sentir cette tache à sa beauté, qui est aujourd'hui un titre si important à la défaveur des critiques; Byron fut aimé, et si des ivresses coupables traversèrent sa raison, elles ne la troublèrent jamais; il garda assez intacte, pour pouvoir la donner encore, sans remords, cette fleur de l'amour qu'il avait^dès l'adolescence, cueillie à sa vraie place ; dans le cortège de femmes qu'évoque le nom de Byron, ce sont- en effet, les figures angéliques qui dominent, depuis ces trois Grâces du début, Marie Buff, Marguerite Parker, Marie Chaworth, jusqu'à cette Egérie delà fin, cette amie exquise qui le rendit.pour toujours. à la fraîcheur de ses premières émotions; il y a une grande douceur et un grand respect.dans la façon dont Byron, à quelques boutades près,de misogyne de parade, parle des femmes ; il a pour elles quelque chose de la caresse du keepsake ; elles sont moins des héroïnes de roman,que de fugitives vignettes d'album.

Comme il était sincère,pourtant.quand ce refrain revenait sous sa plume : une femme serait mon salut l Comme sa vie et son œuvre se transforment,le jour où une influence féminine digne de ce nom se fait sentir autour de lui I Comme il se relève, comme

il s'cpure, comme il grandit! Le vulgaire possesseur de Margarita Cogni fait place au plus chevaleresque des suivants; Don Juan retrouve presque sa robe d'innocence ; ces lectures de la Bible avec lesquelles son humble et pieuse gouvernante Marie Gray endormait les souffrances du traitement orthopédique, avaienfdéposé.dans le cerveau de Byron.des semences de grandeur et d'austérité. qui donnèrent alors leurs fruits; il écrit ces compositions oLi il dramatise la Genèse ; il s'inspire de l'histoire de Venise. pour en raconter les glorieuses légendes ; il s'éveille.enfin. ti la vie politique et conçoit l'ambition des nobles causes; Walter Scott, Stendhal et d'autres contemporains s'accordent à penser qu'il y avait. dans ce poète se tournant vers les affaires publiques . l'étoffe d'un homme d'Etat supérieur. La mort a arrêté Byron dans l'œuvre de sa régénération, mais il avait eu le temps de franchir le seuil du temple.

Ne noircissons pas,à notre tounce passé.oii il n'est pas si difficile de voir clair ; on peut se dispenser de s'adresser aux enfers.pour reconnaître l'identité de l'auteur de Child-Harold. L'histoire de Ryron a été l'histoire de bien des favoris, devenus des parias. Byron fut, d'abord, l'enfant gâté de cette société anglaise-dont il se fit une ennemie par sa légèreté presque antinationale, j'allais dire toute française, car

Byron avait peut-être trop lu Voltaire; de là celte fantasmagorie qui grossit ses méfaits : opposition en contradiction avec sa caste, scandales de licence intellectuelle, défis à la respectability. La déplorable issue de son mariage mit tout le monde contre lui. Sans entrer dans une querelle de ménage, nous croyons, avec Macaulay,que « lord Byron n'apasété plus coupable,qu'aucun autre homme qui n'est pas bien avec sa femme. On hua Byron, dit-il, pour avoir été un mari intidéle, comme si quelques-uns des hommes les plus populaires de ce siècle n'avaient pas été d'infidèles maris. «

Écoutons, pour l'édification des incrédules, Macaulay parler deTAngleterre.d'abord :

ce II n'est pas, à notre connaissance, de spectacle plus ridicule, que celui du public anglais, dans un de ses accès périodiques de moralité. En général, les enlèvements, les divorces et les querelles de famille passent presque inaperçus parmi nous. Nous lisons les histoires scandaleuses, nous en parlons pendant un jour, et nous les oublions. Mais,tous les six ou sept ans, notre vertu devient féroce. Nous ne pouvons plus souffrir que les lois de la religion et de la décence soient violées. Nous voulons opposer au vice un rempart. Nous voulons apprendre aux libertins que le peuple anglais apprécie l'importance

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des liens domestiques. A cet effet, nous choisissons, pour l'offrir en sacrifice expiatoire. un infortuné qui n'est pas plus dépravé que cent autres. dont les torts ont été traités avec indulgence. S'il a des enfants, il faut les lui enlever. S'il a une profession, il faut le forcer à l'abandonner. La classe supérieure lui tourne le dos, et le peuple le siffle. Il est, à vrai dire, une sorte de souffre-douleur, un représentant élu des démérites d'autrui, et ses angoisses sont comptées comme un châtiment suffisant qui règle tout pour les autres criminels delà même catégorie. Alors nous contemplons. avec une grande complaisance- notre propre sévérité, et nous comparons.avec beaucoup d'orgueilje haut niveau de la moralité anglaise et le relâchement des mœurs parisiennes. Entinjiotre colère est satisfaite, notre victime est perdue; elle a le cœur brisé. Et notre vertu se rendort paisiblement pour sept autres années. » On voit que les Anglais ont aussi leur Septennat.

« Byron fut l'objet d'une vraie justice de jedwood; il paya pour tous. Le malheureux homme quitta, pour toujours.son pays ; les hurlements de ses accusateurs le poursuivent à travers la mer, le long du Rhin. Par delà les Alpes, ilss'affaiblirentpeuàpeu;sa poésie devint plus populaire qu'elle ne l'avait jamais été. s

C'est ici l'occasion d'indiquer, en passant • que les écrits de Byron ont aussi des circonstances atténuantes à faire valoir; assurément, je ne donne pas ses œuvres pour moralisatrices ; 'mais prenons un de ses poèmes les plus réprouvés, Don Juan, par exemple, qui n'est pas autre chose que la sensualité italienne, narguant le jansénisme anglican ; combien le voisinage du Don Juan de Molière disculpe le Don Juan de Byron !

Le seigneur de la comédie française est un sophiste, qui raisonne le déshonneur; le héros du poëme anglais est un voluptueux, qui se laisse aller à sa fantaisie, mais sans faire la leçon ni aux hommes.ni à Dieu; il n'est pas même un être, il est une chose d'impulsion, atking of impulse. Je ne le cite pas comme exemple, mais enfin-sa jeunesse lui fait pardonner bien des choses; le maître de Sganarelle est un tel esprit fort,qu'on finit par être de l'avis du commandeur. Relisez attentivement les œuvres les plus condamnées de Byron, vous verrez que Belzébuth lui aquelquefois, ramassé la plume, mais qu'il ne l'a jamais conduite.

Si l'on persistait à refuser à l'auteur deChild-Harold le pain et le sel de l'estime, n'oublions pas que ce jeune homme, fauché à trente-six ans, n'avait dit que le premier mot de sa destinée. Souvenons-nous

LF.S DANDYS INTELLECTUELS. Sy

que, sil s'endormit à Capoue, il sut se réveiller à Sparte, et qu'après avoir vécu. Jusque-là, pour luimême, il expia bien des torts d'égoïsme.en allant, sans beaucoup d'illusions, mourir pour la liberté d'un peuple.

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