THEOPHILE GAUTIER
SriRITUALISTE
Il y avait un néologisme que Théophile Gautier chérissait comme un enfant gâté et que ses disciples caressaient pour plaire au maître : c'était le mot : truculence ; la truculence, en littérature, c'est l'élément farouche et superbe-qui ne pactise pas plus avec les vertus modestes de la civilisation, qu'un pirate.avec un douanier ; être truculent, c'était se déclarer partisan du terrible contre le modéré, de l'outrance contre la juste mesure, de la révolte contre la discipline. On défilait ainsi fièrement devant toutes les idées reçues ■ avec un brevet d'irréconciliable de la littérature et de l'art.
Précisément, la qualité qui nous a toujours le plus frappé,dans ce poëtadoublé de prosateur, qui s'ha-
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billait de ses ailes quand il ne s'en servait pas pour planer, c'est l'opposé de la truculence.^ c'est la suavité.
En effet, avant d'éblouir, un livre de Théophile Gautier désarme, repose, lénifie, opère en vousmême une sorte de détente délicieuse ; un souffle d'une mansuétude presque balsamique entretient comme une précieuse égalité de température dans ce pays de la rêverie ; tout fracas est amorti, dans ces pages harmonieuses ; les angles s'arrondissent, au point de devenir une caresse pour la main ; les mouvements les plus impétueux de ce style sont veloutés, comme les ondulations du roi de la race félinesous sa robe ; une souplesse moelleuse empêche même d'apercevoir les muscles ; la grâce recouvre la force, au point de faire un jeu de ce qui, pour d'autres, est un travail; personne, plus que Théophile Gautier, n'était équilibré pour comprendre les délicatesses du high-life, car on peut dire qu'il avait créé comme le comfort littéraire; sa pensée n'a pas seulement la splendeur, elle possède l'efficacité d'un tapis de Smyrne ; le poëte a toujours peur de froisser votre quiétude, et, par instants, il fait l'effet d'un bon Samaritain du sybarltisme.qui s'en irait, discrctement.visiter si les roses n'ont pas de plis ! Quand on entre dans l'hôtel idéal de Théophile
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Gaulier, des le seuil franchi, l'on se sent dans un lieu de refuge contre toutes les mesquineries et toutes les vulgarités ; je ne sais quelle sensation de prévenance choisie vous accompagne et vous enveloppe; la muse de Théophile Gautier a le respect de ses hôtes ; et en même temps, elle n'abandonne jamais le noble orgueil du sanctuaire qui est son domicile d'élection; volontiers elle présenterait aux visiteurs, comme à l'entrée des mosquées, des pantoufles consacrées,pour pénétrer dans l'intimité de l'édifice. Il y a.dans la manière de Théophile Gautier .une espèce de gravité orientale. qui lui sied à ravir. Sa phrase, ample et lente, observe un cérémonial presque tombé en désuétude, aujourd'hui qu'on préférerait-sans pudeur, le patois d'un télégramme à la pompe de Bossuet, et le style retroussé au style à robe longue. Théophile Gautier n'a rien voulu changer à sa démarche, même dans le siècle de la grande vitesse.
Le Beau éternel n'a pas besoin de se commettre avec ce personnage si infatué de lui-même qui usurpe si souvent le nom de Progrès, et auquel on a la faiblesse de ne plus même demander ses passeports.
Dans cette résidence mystérieuse comme un harem et invitante comme une maison européenne^
lout est combiné à souhaiLpour le plaisir des oreilles et des veux ; la mondanité la plus stricte s'y allie sans eftbrt à l'art le plus raffiné ; les bruits grossiers expirent au dehors, de même que les objets grossiers ne trouvent point place dans cette collection d'élégances ; tout y est à son jour.comme à son diapason, et les pas du poëte sont si légers -qu'on entendrait ainsi que dans Namouna :
au fond de la baignoire
Glisser Tcau fugitive, et d'instant en instant. Les robinets d'airain chanter en s'cgouttant.
Voulez-vous faire vivre votre cerveau de la vie horizontale ? des divans spirituels régnent tout autour de ces pièces.si commodes dans leur magnificence ; êtes-vous fatigué des luttes Journalières ? livrez-vous au poëte ; il semble que ce style agile et patient ait créé comme le massage de l'esprit.
Mais il n'y a pas que la matérialité de ce milieil ambiant .qui respire l'affabilité ; Théophile Gautier se pique d'être farouche, et de cacher un caractère de fauve.sous son vernis de civilisé ; au fond, la nature de son tempérament littéraire est la bonté, une bonté placide et un peu olympienne, comme celle du lion qui jouerait avec un jeune chien. N'irritez pas trop.cependanLson dédain débonnaire ; par moments, un son rauque, qui est comme un prélude de
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rugissement, ou bien encore un éclair de la prunelle, vous avertit qu'il a nom lion et que cette même griffe qui badine. pourrait labourer jusqu'au sang. Mais il est très-rare que ce talent, qui se suffit superbement à lui-même.se jette sur autrui ; que fait au roi des déserts la stérile agitation des foules ? Il préfère le calme éthéré au courroux terre à terre ; l'attitude de Majesté au repos est celle qui sied le mieux à sa qualité. Théophile Gautier a la longanimité des forts ; et si tant de chétivités trouvèrent grâce devant lui, c'est qu'il ne croyait pas devoir, pour si peu. troubler la sérénité de son indifférence compréhensive. On sent que ce contemplatif a dû méditer ce mot. si dissolvant- de "Voltaire : Tout le monde a raison !
Cette neutralité altière a fait quelquefois croire à l'insensibilité intellectuelle de Théophile Gautier. Eh bien ! donnez à ce virtuose, impassible en apparence, un de ces thèmes qu'on ne peut aborder qu'avec la science du cœur, vous verrez pleurer la statue; nul n'aura plus de fraîcheur et plus de maternité dans la tendresse; seulement le poëte de marbre mettra autant d'affectation à cacher ses larmes,que d'autres aies répandre; ce qu'il condamne, c'est l'âme qui se laisse voir sans voile ; dans l'ordre moral, ce païen abhorrait le nu. Je ne serais pas
surpris qu'à son insu il se fût peint lui-même sous les traits de Guy de Malivert.dans ce roman de Spirite, qui contenterait à la fois Balzac et Swedenborg. Je ne suis pas de ceux qui déploient plus d'ardeur à scruter la vie du moindre des contemporainsque toute l'Europe éclairée à fouiller les ruines de la Rome antique, et je ne fais qu'un cas médiocre des autobiographies; on prétend aujourd'hui ne plus regarder les hommes supérieurs.qu'en déshabillé; il semble qu'on ne sache plus goûter que des sensations de valet de chambre; mais le portrait est si ressemblant, que, pour le besoin de la cause, je ne résiste pas au plaisir de le mettre sous les yeux.
Spirite définit Guy de Malivert à lui-même. « A première vue, dit-elle, on eût pu vous accuser d'une certaine impartialité dédaigneuse.qui ne mettait pas beaucoup de différence entre un lézard et un homme, entre la rougeur d'un coucher de soleil et l'incendie d'une ville ; mais en y regardant de près, à des jets rapides, à des élans brusques, aussitôt arrêtés, on pouvait deviner une sensibilité profonde, contenue par une pudeur hautaine qui n'aime pas à laisser voir ses émotions.
« Toutes les emphases sentimentales, larmoyantes et hypocritement vertueuses vous faisaient horreur, et, pour vous, duper l'âme était le pire des crimes.
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Cette idée vous rendait d'une sobriété extrême, dans l'expression des pensées tendres . ou passionnées. Vous préfériez le silence au mensonge.ou à l'exagération sur ces choses sacrées, dussiez-vous passer, aux yeux de quelques sots, pour insensible, dur et nîéme un peu cruel. »
Le livre ne fait ici que répéter.avec plus d'autorité,ce que disait le critique : Voulez-vous être plaint et secouru, ne vous adressez jamais aux philanthropes, frappez à la porte des fanfarons de sécheresse !
Pendant que nous essayons d'établir la véritable personnalité de Théophile Gautier, n'oublions pas la plus misérable de ces querelles d'Allemand cherchées au talent par l'ignorance-ou par l'envie. Que de fois, blàmant.dans le poëteles douceurs que son indigence lui refuse, le faux bon sens littéraire n'at-il pas crié à l'idolâtrie du monde physique, et appelé matérialiste Thomme coupable de rendre la matière sensible à l'esprit ! Il est certain que.chez Théophile Gautier.la descriptivité joue le rôle d'une faculté maîtresse, parce qu'elle est un don extraordinaire; tout ce qui est extérieur vient se placer
avec tant d'amour sous la plume de l'écrivain, qu'il sert avec sensualité ce fruit doré.qui lui tombe dans la main. 11 voit les choses en peintre et non pas en géomètre ; pour lui il n'existe pas que des grandes lignes, ces roules royales du récit; l'humble sentier l'intéresse autant que la voie de première classe. Il dirait volontiers : Laisse^ venir à moi les petits détails. Mais il a droit de s'arrêter si complaisamment aux accidents du chemin, parce qu'il vous intéresse à un brin d'herbe ou à un caillou, plus qu'un romancier philosophe ne vous intéresserait aux vanités de son héros. Il saisit l'élément visible-ou palpable avec un tel bonheur, que la nature n'a pas un secret pour cette merveilleuse optique.
Les valétudinaires de la langue, qui mettent de l'eau dans leur encre et continuent d'appeler sobriété leur mauvais estomac, ne comprennent rien à ces déhces du dessin et de la couleur; ils ressemblent à ces gens qui se croient sages-parce qu'ils sont médiocres, et qui disent : Avec un canapé, six fauteuils et une table, qu'a-t-on besoin encore d'autre chose pour un salon? C'est peut-être, là.l'idéal du campement, ce n'est pas précisément l'idéal de l'installation, a Je ne comprends que les chaises de paille, » disait un jour un de ces gourmets du brouet noir qui ignorent qu'il y a des luxes moins pédants que
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certaines simplicités. Théophile Gautier, lui, ne croit pas que la cliaise de paille soit le dernier mot de l'ameublement ; il est naïvement persuadé qu'il n'y a rien de trop riche et de trop beau pour le regard; ces riens qui font hausser les épaules aux Spartiates, il les sème à profusion,en Athénien prodigue. Ses pénates littéraires diffèrent du logis de ses contradicteurs, comme un hôtel ou tout est tendu en étoffes précieuses, diffère d'une maison 011 les murs grelottent. sous un papier à six francs le rouleau. Visitez, en eftet. un de ces intérieurs qui n'admettent pas l'intervention de l'art dans la vie familière, je comprends qu'au bout de cinq minutes, un énorme ennui vous saisisse. Ce buffet d'acajou aux moulures rapportées, cette garniture de cheminée.qui court les étalages, celte hideuse moquette à bouquets de roses, à la fois fanés et criards, ne sont pas dignes d'occuper un seul instant votre attention. Je comprends que vous négligiez cette coupe de Chine moderne, aux montures de bronze verni -^-pi semble découpé à la mécanique, et vous avez bien raison d'oublier le verre bourgeois pu vous buvez du vin d'occasion.
Chez le poëte de Spirite , tout a une valeur, tout offre une curiosité ; sur ces tissus éclatants et soyeux, les moindres objets s'enlèvent, avec une vigueur de
ton incomparable; ce fauteuil n'est pas seulement fait pour s'asseoir, — utilitarisme hète.que ne connaissaient pas nos aïeux, — il sait encore vous réjouir par ses ramages et vous ravir par sa forme; le dernier ustensile qui traîne sur cette bizarre étagère a un prix, pour l'amateur : ces verres de Venise, si légers qu'ils semblent faits de mousse cristallisée, vous invitent à les remplir -pour les porter à vos lèvres; ces pagodes de faïence enluminée, qui se hérissent sur ces dressoirs. vous font rêver de pays fabuleux; vous vous oublieriez des journées entières dans cet élément fantastique, imprévu, fastueux, qui à chaque pas. vous captive, vous domine.ou vous amuse. Cette fête des yeux, c'est la littérature pittoresque de Théophile Gautier. Il est permis de ne pas faire cinquante kilomètres à l'heure .quand on est dans un musée. Si vous voulez jnaintenant . me transporter sous un de ces toits qui ne recouvrent que les types du matériel banal de tout le monde, je consens à m'interdire la moindre distraction. Il y a des mobiliers si ingrats, que c'est déjà trop que le commissaire-priseur les décrive, après décès !
Ce qui a donné le change sur la vraie nature de Théophile Gautier, c'est sa toute-puissance descriptive; de ce qu'il était le plus prodigieux objectif qui
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ait paru dans toutes les littératures, de ce qu'il reproduisait la réalité des choses avec une telle couleur et une telle précision. que ses récits de voyage dispensent d'une exploration personnelle, on a conclu que Théophile Gautier ne reconnaissait que le monde plastique et désavouait le monde moral. Le meilleur de son œuvre proteste contre cette calomnie; on ne peut. pourtant pas, pour plaire aux puritains qui voudraient qu'on regardât tous les objets avec un voile vert, refuser les dons de la Providence. Ce n'était pas la faute de Théophile Gautier si ses petits yeux noirs, un peu bridés et qui semblaient distraits -valaient les cent yeux d'Argus. Ouvrons son œuvre.au hasard : quelle idéalité .dans ses types de femmes ! quelle chaste figure que la Calixte des Roués innocents, que la comtesse Labinska d'Avatar, que l'Isabelle du Capitaine Fracasse !
Précisément, à qui n'est-il pas arrivé, comme à nous, de rouvrir ce roman Louis XIII qui, pensions-nous, n'avait plus rien à nous apprendre? Comment se fait-il qu'après la première ligne, nous nous sentions attiré de nouveau à ces pages buissonnières, et que nous reparcourions. plus affriandé que jamais. ce Château de la misère, si fleuri par la verve du conteur, que cette ruine de ruines sourit à l'imagination. plus qu'un édifice tout neuf? Pour-
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quoi ces longueurs nous semblaient-elles si courtes? Quelle sève printanière trouvions-nous donc à ces plantes parasites ? C'est qu'il y a, n'en déplaise aux condensateurs du récit, des végétations utilitaires cent fois plus ennuyeuses^que les herbes folles qu'ils voudraient arracher dans le Jardin enchanté de Théophile Gautier. Un plant de légumes alimentaires parle moins aux yeux, que les liserons qui s'enroulent paresseusement autour d'un tronc d'arbre,en laissant pendre leurs clochettes; et la senteur de ce domaine en friche est plus pénétrante, que l'émanation du sol régulièrement remué ; c'est qu'enfin, il y a deux matérialismes : l'un innocent, sous ses airs d'ivresse subversive, l'autre pernicieux, sous son aspect moralisateur ; on s'attarde . avec Théophile Gautier. aux festons et aux astragales! mais, grâce à Dieu, on ne parleuians ses livres, ni d'argent;, ni d'obligations de chemins de fer, ni de ces misérables moyens de parvenir ^ui représentent, pour tant de gens. le fond de la sapience humaine.
Mais le sic vos non vobis est la fatalité de ce monde. 11 y a plus d'essence d'idéal,dans Avatar, l'un conte si joli de forme et si précieux par le conienu,qu'on pourrait le porter sur soi comme un flacon), que dans ces romans très-pressés qui sont le Manuel du prosaïsme, et qui se posent en traités
de vertu. Mais, en France, on vous pardonne bien des éclaboussures quand on a des bottes de sept lieues ! A vatar est le roman de la chasteté conjugale, écrit par une plume qui semble tombée de l'aile d'un séraphin ; au rebours de ces livres, qu'on a peur de laisser traîner dans un salon, il serait à souhaiter que l'ange gardien des femmes mariées allât déposer sous leur oreiller. ce talisman de vertu.
Spirite est le plus adorable pendant d'Avatar : on ne fait pas résonner plus mélodieusement les cordes aiguës de l'idéalité ; on ne passe pas^du monde positif au monde impalpable .avec une habileté plus consommée. Spirite commence de façon à désarmer les sportsmen les plus blasés, et finit de manière à séduire les ultra du mysticisme ; on dirait un solide.se changeant en fluide par une gradation insensible. Gomment Guy de Malivert, qui est un épicurien et non pas un illuminé, arrive-t-il à s'éprendre d'une vision fugitive -qui lui apparaît dans un miroir de Venise? comment son ouïe devientelle assez fine, pour percevoir le son d'une voix d'outre-tombe ? comment sa main robuste obéit-elle
à rimpulsion inappréciable d'un bras invisible? c'est ce que Théophile Gautier vous fait comprendre et accepter. quand vous lisez Spirite: vous vous avancez sansdéliance^ans ces chapitres si rassurants d'aspect, comme on monte. sans peur les marches d'un clocher à jour; puis, arrivé au haut de l'aiguille dentelée. qui finit la cathédrale immense, on est pris comme d'un mouvement d'épouvante.quand on regarde l'abîme béant au-dessous de soi, et Ton n'ose plus redescendre; de même, quand on est arrivé au terme de Spirite, on n'a plus le courage de regarder en arrière : le ciel est si près. que la terre vous fait horreur; et, pour ne pas retomber, de si haut, on s'envolerait volontiers. avec le poëte.
Ce que j'admire dans Spirite, comme dans Avatar, deux productions qui font partie d'une série intitulée : Le Fantastique en habit noir, c'est le tact infini du conteur; on n'efHeure pas -d'une main plus vierge, les hermines de la pensée; on ne traite pas- avec une diplomatie plus brillante - les graves questions transmondaines. Théophile Gautier se cabre parfois en théorie- contre les jougs de la vieille raison classique; en pratique, personne ne se soumet aux régies éiernelles.avec une docilité plus fine; son rêve secret serait, peut-être, d'être un Attila romaniique, semant le renversement sur son passage;
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en réalité, personne n'a plus de goût que lui dans le sens le plus français du mot, et personne n"a la compréhension plus subtile des convenances; c'est cette sociabilité de gentlema)! qui fait de lui le plus sur des voyageurs; au lieu de prendre un malin plaisir, comme tant de snobs, à troubler la transparence des eaux étrangères, il évite de froisser, même d'une ride légère. la surface d'une civilisation qu'il regarde, et sa déférence lui vaut de pouvoir la refléter,dans ses plus intimes profondeurs. D'ordinaire le Français prétend être cachet, Gautier se borne à être cire, mais une cire de la pâte la plus inaltérable dans sa malléabilité, et de là vient qu'il nous rapportait des empreintes si savantes et si fidèles.
Il eût été bien facile à Théophile Gautier, trèsmordant à ses heures, de persifler ce domaine du spiritisme, qui est le rendez -vous des plaisanteries vulgaires ; en artiste au-dessus des incrédulités hargneuses, Théophile Gautier a préféré chercher, dans ce bric-à-brac de la métaphysiqueJes éléments d'une synthèse coquette; il s'est donné le plaisir de faire trouver vraisemblable ce qui répugnait aux esprits forts; il a charmé.à la fois.dans Spiriîe.lcs colombes et les vautours, et il a si bien rapproché les distances,que la porte du fumoir d'un viveur, finit pai s'ouvrir sur le paradis !
Disculper plus longtemps Théophile Gautier de ce crime de matérialisme qui trouve aujourd'hui tant de circonstances atténuantes, ce serait faire injure à sa mémoire, mais nous tenions à présenter au lecteur un Théophile Gautier spirituahste,.moins connu du public, et si nous avions un conseil à donner à la calomnie têtue, ce serait de ne plus tirer au jugé, quand elle veut abattre les gens. Comment ne sait-elle point que les prosateurs doublés d'un poëte ressemblent à l'oiseau, dont le buisson peut être la résidence passagère, mais dont la vraie patrie est la région éthérée? La puissante imagination de Théophile Gautier le faisait planer au-dessus de toutes les sensualités, et à l'instant où on l'aurait soupçonné de plonger dans le bourbier terrestre, cet audacieux rêveur eût pu donner la main à un aéronaute; les deux vers qui terminaient son fameux prologue d'ouverture de l'Odéon.me sont souvent revenus à l'esprit quand on lançait du petit plomb sur l'auteur des Jeune France :
Car il est des chasseurs qui font la lâcheté. De tirer sur un aigle ivre d'immensité.
Mais Mademoiselle deMaupin l s'écrieront toutes ÏQS prud'hotnmières de France et de Navarre, d'un
ton qui signifie. en argot de boulevard : Je sais oit est le cadavre. Oli! nous le reconnaissons, Mademoiselle de Maupin a été un de ces crimes de Icsebicnséance qui, après cinquante ans, font frémir les Gâtons dans leurs tombeaux de famille, et les Gâtons qui survivent; mais, c'est égal, il fallait avoir un fier front.pour reprocher à un grand écrivain de l'âge d'un sénateur.un si admirable péché de jeunesse! L'avaient-ils lu.seulement.ee livreà propos duquel ils auraient murmuré dcr. linf. , et qui fut. toute la vie. pour Théophile Gautier-une barrière insurmontable; que dîs-je ! une barricade de conservateurs révoltés ! Savaient-ils que cette œuvre abominable contient plus de pages chastes que de pages libertines, et que cette éclatante débauche d'imagination comportait le pardon des lettrés les plus rigides. Hélas! l'eau où se baignaient trop librement les héroïnes de Gautier de i832, mais qui coulait.si limpide sous des saules - si toutfus, a roulé depuis, sous tous les ponts, des flots bien noirs et bien fétides, mais elle compte précisément, parmi ses baigneurs, les intrépides censeurs d'autrefois. Mademoiselle de Maupin, auprès des livres qui font fureur à l'heure présente, c'est presque la source pure, auprès de l'égout collecteur! Enfin , combien ignorent la légende de cette grande
partie de plume pour ainsi dire? combien savent que Gautier n'a fait que transformer en roman. ou plutôt en poëme en prose, une histoire authentique ! Elle a existé. cettS redoutable mademoiselle de Maupiii; elle était d'une bonne naissance et d'une beauté impérieuse et rare; avec le tempérament d'une héroïne et d'un héros, les habits d'homme lui allaient à ravir, et, si elle se trompait parfois de sexe, c'est qu'elle était un duelhste consommé et qu'elle croyait avoir acheté, au prix de son sang, les droits masculins. Une fois, à Marseille, elle enlève une jeune religieuse, en mettant le feu au couvent. Émigrée à Bruxelles. à la suite de cette équipée, elle reprend ses vêtements de femme et devient la maîtresse du Grand Electeur, On se lasse de tout; ce trop heureux mortel, puisque les recueils du temps appelaient la Maupin la nouvelle Sapho, s'avise de lui envoyer une bourse de quarante mille livres en or. par le frère de la maîtresse qui lui succédait. La Maupin fait honte à cet ambassadeur extraordinaire. d'avoir été choisi pour une telle mission et lui jette la bourse à la tête, puis elle part pour. Paris; une autre fois, costumée en cavalier, elle adresse, dans un bal masqué, des galanteries à une dame, escortée de trois gentilshommes ; ils se fâchent, elle les provoque, sort avec eux dans la rue
et les jette tous les trois sur le pavé, puis elle rentre triomphalement dansle bal.oû elle obtient un succès fou. Après un tel exploit, comment ne pas lui refuser sa grâce, au beau temps des combats singuliers? Cette grâce qu'elle avait obtenue des hommes, elle finit par l'obtenir du ciel, car, après d'autres orages qu'il serait superflu d'énumérer, elle entra dans un couvent, où elle fit une fin fort édifiante. Les personnages qui figurent dans le roman portent tous des noms historiques. D'Albert, Sérames, comme la Maupin elle-même, sont de vieilles connaissances de 1Ô96. Comment les merveilleuses aventures et les beaux yeux d'une créatures! étrange. n'auraient-ils pas enflammé un cerveau de vingt ans! Aujourd'hui- les gens sensés ne lisent plus le livre de Gautier. que pour les superbes morceaux qu'il renferme, et non pas pour sa saveur licencieuse . qui serait bien émoussée, à côté des odeurs du Paris actuel, et Mademoiselle de Maupin n'est plus, à l'heure qu'il est.que le plus permis des fruits défendus. J'ajoute que la noix de ce fruit rare est devenue quelque peu coriace et s'est légèrement épaissie; il faut,quelquefois. acheter son plaisir par un certain ennui. Avant d'être un maître indiscutable, Gautier s'est cherché longtemps; j'ai dit plus haut -que son style portait la robe. Eh bien ! il s'embarrasse sou-
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vent dans les plis de cette robe, il a, pour ainsi dire^ des pléonasmes de pensées et des- surabondances d'expressions, qui fatiguent l'attention. Lui .qui devint plus tard si net, si précis, si pondéré, avec une sérénité si égale, se montre parfois, dans ce livre étrange, vague et nuageux, presque novice. Il siffle souvent. comme un voyageur. qui a peur- en traversant une forêt. Il faut dire aussi que le romantisme a été aussi prodigue de faux-jours, que de lumières vraies. On ne peut pas s'intéresser à ce d'Albert, qui ne sait pas ce qu'il veut, qui est amoureux de l'amour et qui ne peut pas être amoureux d'une femme, qui se plaint perpétuellement que l'âme ne soit pas en corrélation avec le corps, tandis qu'il n'est qu'un simple viveur : doléances déclamatoiresqui ne l'empêchent pas d'être fort heureux .entre les bras de sa maîtresse, tandis qu'il prétend être dans le vide. Ces infortunes-là ne nous touchent plus et feraient rêver un monument expiatoire .avec cette inscription : Pas de secours aux blesses.
Les premières poésies de Gautier se ressentent aussi de ses incertitudes et de ce faux système. Albertus n'est qu'un froid cauchemar, qui ressemble, par place, à de l'Alfred de Musset hollandais. La comédie de la mort est une fantaisie tendue de noir, où le poctc a semé plus de larmes d'argent que de
vraies larmes. D'abord-^ cette époque, la barque de Gautier se perdait dans l'énorme remous que produisait le grand navire de Victor Hugo; ce ne fut que plus tard qu'il cessa d'être un disciple,pour faire école? à son tour. Même parmi les pièces détachées de son premier volume de vers, on ne ferait pas un gros bouquet.en cueillant au hasard. Il faut savoir glaner.pour rencontrer ci et là des fleurs simples, charmantes comme celles-ci :
J'aime à vous voir, en vos cadres ovales, Portraits jaunis des belles du vieux temps, Tenant en main des roses un peu pâles, Comme il convient à des fleurs de cent ans.
Ou bien cette jolie pièce . où se trouve cette stance :
Celle que j'aime, à présent, est en Chine, Elle demeure, avec ses vieux parents, Dans une tour de porcelaine fine, Au fleuve Jaune où sont les cormorans.
Ou bien. encore, cette inspiration superbe .qui est intitulée les Compensations, et oij l'on sent la griffe du maître :
Il naît sous le soleil de nobles créatures.
Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,
Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures;
Dieu semble les produirc.afin de se prouver; Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, Et souvent, passe un siècle à les parachever.
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H met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse.
Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux. Sans quitter un instant leur pose solennelle, Avec l'œil immobile et le maintien des dieux.
Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle, Tout cède devant eux; les sables inconstants Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.
Ne leur donnez qu'un jour, ou donnez-leur cent ans, L'orage, ou le repos, la palette, ou le glaive, Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.
Leur existence étrange est le réel du rêve;
Ils exécuteront votre plan idéal,
Comme un maître savant, le croquis d'un élève.
Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal, Dont votre esprit.en songe, arrondissait la voûte, Passent. assis en croupe au dos de leur cheval.
D'un pied sûr, jusqu'au bout, ils ont suivi la route Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, N'osant prendre une branche au carrefour du doute,
De ceux-là, chaque peuple en compte cinq ou six. Cinq ou six, tout au plus, dans les siècles prospères, Types toujours vivants dont on fait des récits.
Nature avare; ô toi! si féconde en vipères.
En serpents, en crapauds tout gonflés de venins;
Si prompte à repeupler tes immondes repaires;
Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains. Pour tant d avortements et d'œuvrcs imparfaites, Tant de monstres impurs échappés de tes mains;
Nature, tu nous dois encof bien des poètes!
Mais selon nous, comme poëte, Théophile Gautier n'a été vraiment en possession de sa forme définitive,qu'à partir d' Emaux et Camées (i852). Aussi avons-nous hiitede laisser le Gautier archaïque. pour revenir au vrai Gautier, à celui qui fut notre contemporain et qui survivra aux générations les plus blasées; enfin, au grand écrivain qui a, pour ainsi dire, l'âge de sa statue. Notons seulement un détail curieux; tandis que. dans l'ordre des choses d'imagination.Gautier se laissait emporter par sa fougue, il laissait pressentir.dans la critique le maître sagace qu'il fut plus tard. Ses Grotesques sont, pour ainsi dire, du Sainte-Beuve des Causeries du lundi ; mais cette modération n'était encore qu'un accident.
S'il y avait un charmeur.dans le sens le plus exquis du mot, car Paris, qui se plaît à donner aux princes oublieux de l'étiquette de petites et inutiles leçons, a souvent des favoris qui ne font guère d'honneur à son goût ; — s'il y avait, dis-je, un bienfaiteur de l'esprit-dont le nom dût rester longtemps à l'ordre du jour, c'était bien ce généreux Théophile Gautier, qui a toujours eu le tort pour
les intelligences courtes,de porter les cheveux longs; il y a des niveleurs qui voudraient que les lions, au lieu de garder leur crinière, portassent la tète en brosse !
Si Ton comptait tout ce que l'on doit à Gautier,— que les journaux s'obstinaient à appeler Gauthier avec un //, — Paris serait insolvable; il a inventé la description moderne; il a renouvelé, vivifié, rajeuni une langue qui se parcheminait.-Il a restitué de Thumus à un sol qui ne connaissait plus de terre végétale. Doué d'un œil prodigieux et qui valait le plus puissant des objectifs, il savait reproduire les objets extérieurs avec une fidélité à rendre jalouse la nature, comme une femme irritée d'être surprise dans le secret de sa beauté.
Il restituait, pour ainsi dire, un sens à ceux dont on pouvait dire, comme dans l'Écriture : Oculos hâtent et non vîdebunt. Il relevait de leur cécité spirituelle les aveugles-nés- qui ne savent voir ni un tableau, ni un monument, ni un paysage. Théophile Gautier était, si l'on veut me pardonner cette expression, le grand voyeur pour tous. C'est à lui que revient l'honneur de cet axiome : L'univers est un livre dont on se doit de lire, chaque année, un chapitre, et s'il n'est pas allé jusqu'à la table des matières, c'est qu'on a eu le tort de ne pas le nommer.
comme nous l'avons souvent demandé, ambassadeur extraordinaire auprès des cinq parties du monde. Gautier décrivant le Japon qui s'en va. nous eût rendu le même service que l'éruption de 79 .qui nous a conserve Pompeï.
Quels admirables voyages il a fait faire. sur place à ces voluptueux qui brûlent de parcourir le monde, tout en restant au coin du feu ! Lire Constantinopîe, ou être allé à Constantinopîe, n'est-ce pas la même chose? Gautier posait volontiers pour le pur Africain; fanfaron de goût par caprice, comme par un vieux reste de terrorisme appliqué aux bourgeois, il jouait le capitan de la perversité; il faisait 'semblant de n'aimer que les terrains nus et sans végétation, quand, tout au contraire, il se complaisait à peindre les contrastes les plus violents. Ses tableaux de Russie ont la délicatesse et la frigidité suave du givre sur les branches. Son Voyage en Espagne nécessiterait presque une ombrelle pour le lire, tant l'insolation vous menace à chaque page. Comme conteur, il a redonné aux plus blasés des sursis d'enchantement. Je plains le mortel qui ne serait pas content de sa journée. après avoir lu le Roman de la Momie, ou Militona. Comme poëte, se débarrassant des entraves de l'école, où il se serait éclipsé au second rang, il brille.au premier.£n créant une forme
originale, qui.depuis,a été trop imitée, mais qui n'en a pas moins gardé sa valeur. Ses Emaux et Camées ne font-ils pas penser à ces flacons délicieusement ciselés et pleins avec une goutte d'essence rare, que les femmes portent suspendus à la ceinture ? Les vers de Gautier, c'est de l'élixir dans du cristal.
Comme critique d'art et de littérature, quels chefsd'œuvre il laisse! Il y a tel de ses feuilletons. qui ressemble à un temple solidement assis "sur ses colonnes de marbre d'une pureté idéale et dorées par le soleil, — les colonnes de ses feuilletons étaient dorées par l'éclatante maturité de son talent. Théophile Gautier a obtenu ce triomphe, auquel Victor Hugo lui-même, malgré l'omnipotence du génie, n'est qu'incomplètement arrivé : un romantique qui passe à l'état de classique. Ingres aurait pu saluer un tableau fait^d'après une de ses toiles.par Théophile Gautier; la prose du critique avait l'impeccabilité du pinceau du peintre.
Il y a des êtres maladifs et des talents incomplets s que la mort, prenant son bien où elle le trouve, fauche, sans exciter une surprise, ou un regret; il en est d'autres qui sont comme des forces de la nature et dont la disparition plonge les plus indifférents dans le deuil et dans la stupeur. Quand on annonce leur soumission à la loi commune, c'est comme si
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Ton apprenait qu'une source essentielle vient de tarir, ou e]u'une principale planète vient de s'évanouir au ciel. Savoir qu'on ne les retrouvera plus équivaut à cette sensation étrange : ne plus apercevoinpar exemple, Fe«M5 à l'horizon.
Théophile Gautier était une de ces expressions de la puissance et de l'éclat; le tombeau vulgaire ne semblait pas fait pour ce maître de la vie, auquel la matière semblait obéir, tant les choses lui disaient avec amour leurs plus mystérieux secrets; tout ce qui rayonne, chante ou palpite, il savait le saisir; toutes les couleurs, il les fixait, et la Création, depuis ses aspects les plus grandioses,jusqu'à ses curiosités les plus minimes, pouvait se regarder, dans l'Œuvre de Gautier, comme dans un miroir sans tache.
Hélas ! l'ingratitude est aussi bien le vice des choses.que des hommes. La nature, qui aurait dû réserver à son peintre si hdéle et à son poète si tendre Ja longue et glorieuse vieillesse de Goethe ou du Titien, l'a frappe à la première heure de la retraite et sur le seuil de la maturité ; Théophile Gautier avait soixante et un ans.
Mais si. depuis quelque temps déjà- la souflfrance avait glissé des fils d'argent dans cette noire chevelure, qui défiait toutes les Dahlas, et entamé les lignes de ce visage d'une sérénité tranquille et lu-
mineuse, le talent de Théophile Gautier était resté d'une incomparable fraîcheur; on chercherait vainement-dans ses dernières productions.ee qu'on pourrait appeler la patte d'oie littéraire ; les muscles de sa phrase avaient gardé une juvénile élasticité; le sang de sa pensée était d'une pureté et d'une richesse qui eussent fait envie aux nouveaux; son style n'avait rien perdu de sa fleur d'épiderme; son imagination ressemblait à un jardin plein de roses, où il n'y aurait pas une tige flétrie, et sur ces fleurs de l'après-midi, on eût pu chercher, comme sur les fleurs du matin, les perles de la rosée.
C'est que ce sexagénaire ne relevait de l'état civil, que pour l'apparence; au fond-il possédait cet âge moyen que l'on prête aux demi-dieux : seulementil avait réglé les fougues de sa première manière, fait de la violence une force pleine de grâce, et fondu toutes les discordances en une suprême harmonie.
Lisez plutôt ces délicieux tableaux du siège où le pauvre grand poëte a été si bon prophète. pour luimême, car il disait^n racontant sa visite à sa maison abandonnée : «Nous montâmes à l'atelier que nous étions en train d'arranger, pour de longs travaux qui ne finiront peut-être jamais. Il n'y avait plus que la tenture à poser, et nous pensâmes à ce grand
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aphorisme de la sagesse orientale : Quand la maison est finie, la mort entre; » et vous admirerez avec nous la suavité de cette touche si égale et si sûre, et la souplesse de cet instrument merveilleux qui trouvait, jusque dans le déchirement de cœur, des notes si émues et si chrétiennes.
Chrétiennes! c'est un mot qu'on prononce rarement .quand on parle de Théophile Gautier, tant on a l'habitude de faire de l'auteur de Fortiinio et d'une Larme du Diable, un païen égaré dans le monde moderne; lui-même afFectait.parfois.de regretter l'antiquité et les dieux, comme il croyait.de bonne foLhaïr tout ce qui n'était pas le paysage africain ; que de fois, en écoutant Gautier développer ses férocités théoriques, on l'eût pris pour un Néron littéraire capable de brûler plusieurs Rome et de tuer bien des Agrippine; ses yeux lançaient des éclairs farouches qui paraissaient indiquer la plus satanique méchanceté; mais nous n'étions pas dupe de ces paradoxes solennels, et nous savions qu'il n'y avait pas d'être meilleur, plus de son temps et plus humain. que ce terrible pourfendeur de toutes les banalités reçues : Gautier était la bonté et la douceur même, et je ne lui sais de pendant que ce compagnon,qui fut son disciple : Gérard de Nerval, cet esprit, d'une si exquise urbanité.
88 CHEZ NOi:s ET CHEZ NOS VOISINS.
La bonté ! la douceur ! voilà les deux qualités adorables par lesquelles Théophile Gautier était un chrétien . sans le savoir, et comme nous le définissions un jour : un agneau revêtu de la peau du loup; jamais une goutte de fiel.au bout de cette plume.qui eût pu si bien être un stylet! jamais une amertume. dans ces pages écrites, si souvent.au milieu des plus dures épreuves.
Et si de l'écrivain, nous arrivons à l'homme, quel noble exemple de labeur a donné Théophile Gautier ! Nous vivons dans une époque où ceux qui ne font rien s'appellent emphatiquement des travailleurs. A lui seul. Gautier aurait racheté cette antinomie. Il est vrai que les gens qui gâchent du mortier n'appellent pas travailler le fait d'écrire vingt volumes, où on met toute son âme et tout son esprit. Pour l'homme du peuple il n'y a que les occupations manuelles qui comptent, et Balzac, qui s'est donné plus de mal que le personnel de tout un chantier, eût fait, à cesfrères extrêmement séparés, l'effet d'un fainéant.
En même temps, que Théophile Gautier avait le travail aimable ! Il y a des médiocrités hargneuses qui pour écrire à la mécanique, s'enferment dans un cabinet et défendent la porte, quand on les dérange. au moment où ils traçaient ces mots magiques :
— Vraiment? fit le comte.
— Absolument vrai, riposta la comtesse.
Ils prennent des mines de génies. dérangés dans des conceptions sublimes.
Gautier, au contraire, on ne le dérangeait jamais; si,quand il était en train de remplir de sa fine écriture ces feuillets rectangulaires où l'on ne découvre pas une rature, on l'associait à la causerie générale, Gautier gardait toute sa sérénité. Il n'avait pas l'air de dire : On m'a volé mon inspiration! Il se levait, roulait une cigarette et faisait, parfois un feuilleton parlé.
Hélas! dans les derniers temps, combien de fois, après ces besognes. qui se multipliaient sans cesse, il fut pris de vomissements ! C'était le premier avertissement du mal.
Gautier n'a jamais forcé son talent,- mais comme il songeait toujours aux autres avant lui, et qu'il était la providence de tout une famille, il a souvent forcé sa nature ; ce prétendu jouisseur était un ascète.
La mort a été clémentcenvers Théophile Gautier; elle a été douce envers celui qui était si doux ; le pauvre poëte est sorti de la vie. sans avoir conscience du terrible passage ; la veille encore, il souriait à des projets d'avenir; celles qui l'ont soigné avec tant
de tendresseont pu dire : Il est mort comme un saint; dans ce corps usé par le travail il y avait une àme d'enfant.
Gautier n'a eu, ni dans la littérature, ni dans la société, la place qu'il méritait, eh bien ! jamais il ne lui est échappé une plainte contre les injustices qui le diminuaient; ce talent de premier ordre, auquel on a marchandé le premier rang, ne s'est pas irrité des triomphes de la médiocrité; jamais Gautier n'a découragé une vocation.ou froissé une croyance; ce pervers supposé s'est maintenu dans une ignorance presque naïve du mal; ce prétendu égoïste a été le dévouement personnifié; ce faux matériaUste a trouvé les plus fines inspirations spiritualistes.
Malgré son immense réputation, Théophile Gautier a été souvent mal apprécié par certaines gens du monde; je souhaite à des httcrateurs qui ont eu des succès de salon le tact, le goût et le sens parfait de la mondanité,que Gautier a déployée dans ses œuvres. On a dit de quelques romanciers : il semble qu'ils n'aient jamais mis les pieds dans un salon. On pourrait dire de Gautier : il semble qu'il n'en soit jamais sorti. Le cant lui-même serait forcé de délivrer un laisser-passer à son œuvre.
Je ne suis pas de ceux qui aiment à réchauffer des épigrammes; mais, comment l'Académie française
n'a-t-clle pas pensé à l'écrivain qui, depuis près de quarante ans, dans la poésie, dans le récit de voyage, dans la critique, dans le roman, a tant fait pour les lettres? Réserver ses faveurs à ceux qui appauvrissent la langue française et ses disgrâces à ceux qui l'enrichissent, est peut-ctrc un léger manque de libéralisme; si l'Académie craignait une mésalliance, elle aurait pu.au moins, se résigner à un mariage in extremis... ne fût-ce que pour adoucir la fin d'un prince du talent.
Dans un sonnet célèbre, Gautier a comparé les renommées posthumes aux monuments.qui gagnent en élévation, à mesure qu'on s'éloigne d'une ville.
A chaque tour de roue il surgit une aiguille.
Nous ne faisons que quitter la cité littéraire; il ne faudra pas longtemps . pour que la gloire de Théophile Gautier domine d'une prodigieuse hauteur,le dôme de l'Institut !
Il y a une inscription que nous rêverions -dans l'avenir, pour le mausolée du poëte. Nous voudrions qu'un jour, lorsque la génération formée à son école, et qui lui doit une partie de son talent^ lorsque les Taine, les Saint-Victor, les Leconte de Lisle, et tous ceux-enfinqui saluèrent, dans Théophile Gautier, un maître du style et de la couleur, endosse-
ront à leur tour l'habit à palmes vertes, on pût lire sur un des côtés de cette tombe destinée à devenir illustre :