LES VIEILLES VILLES. I
nom une rapsodie et une œuvre d'art; autrefois Eugène Guinot existait en trois personnes. Était-il auteur dramatique? il s'appelait Paul Vcrmond-^ passait-il au Courrier de Paris? vous n'aviez devant vous que Pierre Duraiid; écrivait-il une nouvelle ? il redevenait Eugène Guinot. Il avait bien raison. Pourquoi l'artiste qui veut faire de l'industrialisme n'imite-t-il pas son exemple ? Il serait si doux de ne pas reconnaître,dans le procréateur d'un mauvais vaudeville, le père d'une excellente comédie ! Péché caché est à moitié pardonné.
J'admire avec quelle facilité on raye souvent du nombre des ouvrages vivants beaucoup de livres qui n'ont que le tort de ne pas porter le millésime de l'année courante. Je me méfie de ces décès littéraires,qu'on décrète sans vérification ; vous exhumez , par hasard.quelques-uns de ces infortunés volumes, si légèrement enterrés, et vous êtes tout surpris de leur trouver encore de la chaleur et du souffle; c'est ce qui arrive, avec Saintine; on peut comparer son œuvre à ces villes qu'on appelle mortes, parce qu'elles n'ont pas l'insolente activité des cités jeunes, mais qui, pour ne plus comporter qu'une existence
recueillie et comme détachée du mouvement général, ne sont pourtant pas des catacombes.
N'avez-vous jamais eu la curiosité de visiter ces centres perdus.dontla civilisation se détourne : Caudebecou Carentan, par exemple? Il y a plus d'herbe, il est vrai, que de passants dans les rues, et beaucoup de maisons y paraissent vides. Je ne sais pourtant quelle bienfaisante sensation de douceur vous attire vers cette solitude : on respire si bien, dans cet air qu'on ne se dispute pas ! on s'écoute si distinctement, dans ce silence ! Puis un frais visage apparaît à une fenêtre; une cloche sonne; une porte se referme,sur un vieux couple qui s'aime encore ; les oiseaux chantent sur ce pignon vermoulu ; les pariétaires font une parure à ce mur qui s'effondre; un rayon de soleil descend sur toutes choses, et vous sentez comme battre discrètement le cœur de cette localité défunte; et quand, huit jours après, vous quittez ces murailles vénérables, votre regard pénétré cherche le clochera l'horizon. Elle ne compte plus, cependant, cette abandonnée dont vous avez bien voulu vous occuper, mais qu'importe que ni la mode, ni l'industrie ne lui fassent plus l'honneur de la nommer, elle vit encore pour vous, la ville morte, et c'est assez pour elle !
C'est une impression analogue que cause la lec-