‹ Chez nous et chez nos voisinsChapitre 19 sur 34 · LES VIEILLES VILLES. I · texte numérisé non relu

LES VIEILLES VILLES. I

ture des ouvrages les plus oubliés de Saintine. On ne veut plus aujourd'hui de romans historiques sérieux, et il n'y a guère que la Chronique de Charles IX qui ait trouvé grâce devant le public; mais, après Cinq- Mars, cette belle étude d'un grand talent, un peu trop délaissé aussi, on peut citer Une maîtresse sous Louis XIII de Saintine. Saintine, comme on le sait, était un érudit, avec la nonchalance d'un ignorant; pour rien au monde.il n'eut montré les épines de la science ; il se contentait d'en offrir les roses, roses un peu fanées, mais dont le parfum n'est pas trop envolé. Oubliez que vous êtes en 186 5 et ouvrez ces pages. qui ont vu tant de librairies : vous trouverez le roman le plus nourri comme intérêt, le mieux mené comme action, avec une agréable couleur du temps et une solidité de facture que je souhaite à de plus fringantes publications. Le lecteur n'est pas ébloui, mais il n'est pas dupé; le livre ne contient pas d'épices, mais aucune falsification ne le déshonore. Ce n'est pas le tapage de la mauvaise vie élégante, c'est la régularité de la bonne vie bourgeoise.

Vous plaît-il de voir Saintine s'élever plus haut.? La sévère et brève chronique du Mutilé vous le représente dominant les conditions de l'intérêt facile: ce n'est pas l'amour, c'est l'horreur qui fait le

l3o CHEZ NOUS ET CHEZ NOS VOISINS.

sujet de ce tableau.digne de Ribeira. De sanglantes railleries poursuivent Sixte-Quint ; le pape a fait longtemps la sourde oreille ; il se tâche. à la fin et ordonne une arrestation générale, promettant la vie sauve à celui qui s'avouera coupable. Un jeune poëte, beau et fier, se dénonce. Sixte-Quint observe la lettre de sa parole, mais il en viole V esprit; il fait arracher cette langue qui a blasphémé contre lui, couper ces mains qui ont osé tracer des vers outrageants, et il rejette dans la rue ce tronçon humain de vingt ans qui n'est plus, pour ses admirateurs de la veille, qu'un objet de dégoût et d'effroi; il erre, \q Mutilé, avec cette éternelle torture, de sentir qu'on lui a fait comme l'ablation de son génie; il erre en paria, lui qui aurait pu marcher en triomphateur, jusqu'au jour oti, apprenant la maladie mortelle du pape, il rentre dans Rome. Admis ^ avec quelques pèlerins,à baiser les pieds du saint-père, il s'approche du lit du mourant, et, les yeux étincelants, lui montre ses moignons nus et sa bouche vide. Sixte-Quint s'épouvante; il veut appeler, mais lui aussi est muet; il veut faire un geste, lui aussi est privé de l'usage de ses mains ! la paralysie le cloue à son expiation; la victime et le bourreau ne peuvent pas même se maudire . La puissance et le génie se rencontrent dans leur néant. Le Mutilé

LES VIEILLES VILLL;S. i3i

regagne la campagne, on traque cet être informe cl on le tue; et le poëte promis au bonheur et à la gloire meurt, sans laisser sur terre ni un nom, ni une œuvre, ni une tombe. La Muse de la désolation a inspiré Saintine ; tout l'effet du récit serait perdu, si, cédant à son vrai tempérament, il s'attendrissait; d'ailleurs, l'horreur molle serait insupportable, dans un pareil tour de force. Saintine a revêtu une triple armure pour achever ce livre, qui semble, par places, buriné avec la pointe d'un glaive.

Avec quel bonheur il retrouve sa sensibilité ! Au fond, comme sa nature aimante se sent mieux à l'aise dans ces causeries narratives, oU son cœur peut se présenter en négligé ! Saintine n'est pas parfait, tant s'en faut, et le sens plastique, si développé aujourd'hui, lui manque, à beaucoup d'égards; mais il a le mérite,si rare à présent.d'appartenir à cette race d'écrivains dont Walter Scott est le type le plus complet, et qui se mettent-tout de suite,en rapport sympathique avec leurs lecteurs. 11 est très-aisé de ne pas toujours admirer Walter Scott, il est impossible de lui refuser son affection. Les plus pressés lui pardonnent sa lenteur, les plus précis sa diffusion, les plus corrompus son innocence, parce que tous le chérissent malgré eux, ce vieux baronnet si

l32 CHEZ NOUS ET CHEZ NOS VOISINS.

aimable, si expansif, et qui entre si bien en communication avec vous.

Saintine est loin de Tauteur de VAntîquaîre, mais je retrouve.dans le disciple, beaucoup de ces grâces du maître ; on sent aussi que. comme lui, il aime l'humanité, non pas en Philinte, qui.au fondne rapporte qu'à lui-même les profits de sa sociabilité, mais en honnête homme. qui a des entrailles pour ses semblables ; il n'est pas philanthrope, il est bon ; il n'est pas flatteur, il est bienveillant ; cette charité qui manque à tant d'écrivains, il l'a dans les veines, et ses livres ne cherchent qu'à consoler ceux qui souffrent, au lieu de se borner à illustrer ceux qui jouissent.

Une preuve de cette sincérité de dispositions.chez Saintine, c'est qu'il excelle à peindre précisément Thomme aux prises avec la destinée; l'infortune le provoque; c'est le bon Samaritain passionné; donnez-lui un prisonnier bien à plaindre, il trouvera le livre le plus attachant .sur l'araignée de Pellisson ; mettez-le en face d'un naufragé. dans une île déserte, il refera Robinson, avec une nouveauté de vues qui imprime la valeur d'un original à ce qui paraissait n'être qu'une copie; la seule vanité que Saintine ait jamais tirée de ses ouvrages, car personne n'était. plus que lui. au-dessus des petites mi-

LKS VIEILLES VILLES. I 33

sères littéraires, c'est d'être le Christophe Colomb du vrai Robinson ; lui, Saintine, si indulgent, a osé critiquer Daniel de Foc qui, voulant étudier ce phénomène.d'une vie humaine menée absolument en dehors de la société, a imaginé de donner un compagnon à son héros. Robinson avec Vendredi, ce n'est plus la créature isolée dans la création, c'est le monde en abrégé; le titre du roman de Saintine maintient énergiquement l'essence de la donnée : Seul/ Seul, mot terrible, que Saintine comprend comme l'Écriture; au lieu de se perfectionner et de se montrer propre à évangéliser les sauvages, Selkirk, le type authentique du personnage fictif de Robinson, s'abrutit, perd le sens des mots et des idées, et retourne graduellement à l'animalité. Qu'a voulu prouver Saintine, qui était bien le cerveau le plus sain et l'cime la plus droite ? c'est qu'en dehors de Tordre éternel établi par Dieu, il n'y a .pour l'homme, que douleur et dégradation. Picciola est une autre leçon de bon sens; un brin d'herbe soigneusement examiné rend la foi à un sceptique; il y a une majesté touchante,dans l'humilité de cette thèse.

On le voit, Saintine est un moralisateur, mais sans pédantisme, sans aigreur, et avec le don d'atteindre l'àme.sans trop blesser l'amour-propre. Les

l34 CHEZ NOUS ET CHEZ NOS VOISINS.

intiniment petits lui servent à prouver les infiniment grands ; ses mille connaissances scientifiques ne concourent qu'à confirmer ses instincts. La nature n'a pas d'observateur plus enthousiaste ; si la pomme qui tombe révélait à Newton la loi de la pesanteur, la graminée qui germe révélait à ce chrétien attentif l'harmonie universelle. Saintine eût pu dire: Je connais les plantes, du ton dont on dirait : Je connais les hommes!

Encherchant.tout à l'heure.les affinités littéraires de Saintine, j'avançais qu'il était de la famille de Walter Scott; même égalité d'humeur, même enjouement, mêmes tours d'écolier faits au lecteur. Un beau jour, Saintine est enlevé par un ami, et conduit au château de Gennapes^en Belgique; chemin faisant.il est dévalisé par des malandrins ; il arrive et tombe au milieu de seigneurs bardes de fer, et qui ne parlent que de Philippe le Bel et des Templiers : c'étaient le châtelain et ses invités , qui s'amusaient à évoquer ainsi le passé .en chair et en os. hi:^ malandrins étaient d'honnêtes domestiques, qui avaient le mot; le lendemain,on se transportait

LES VIEILLES VILLES. l35

SOUS Louis XIII; les Jours suivants Ja débauche d'archaïsme allait de Charlemagne à la Régence ; on loge Saintinedans une tourelle gothique, et c'est de là qu'il data ces séries historiques. qui portent le nom de Récits de la tourelle. Ne croit-on pas retrouver le pendant des Chroniques de la Cannngate?

Mais.à côté de la ressemblance avec Walter Scott, dans la physionomie de Saintine, il y a aussi quelques-uns des traits de Bernardin de Saint-Pierre ; comme l'auteur des Etudes de la nature, Saintine est l'amant le plus pur et le plus religieux des magnificences physiques ; il idéalise le règne végétal, il a pour les fleurs et les arbres une sollicitude exquise; il traite les animaux avec cette affabilité dont La Fontaine a si bien le secret. Albéric Second a- raconté,avec beaucoup de bonne grâce,un Joli trait de fidélité de la part de Saintine : on allait abattre un vieux chêne de ses amis; Saintine supplie qu'on épargne ces ombrages centenaires et il achète l'arbre, pour le laisser vivre.

Il faut voir, dans le Vrai Ro b in son ,ayec quelle candeur il se range du parti des animaux, contre la brutalité humaine ! Quand Selkirk s'aventure, pour la première fois. dans l'île habitée de Juan Fernandez, nilesoiseauXjUi les fauves ne fuient devant lui.

a Les grimpereaux noirs et verts, sautillant circulairement autour des troncs de myrtes, s'arrètent.un instant.pour le voir passer, puis reprennent leur route en spirale; le toucan à l'éclatant plumage, au bec monstrueux, le contemple avec placidité. » Un coup de fusil détruit. en une seconde, cette confiance qui rappelle la sérénité du Paradis terrestre ; l'instinct, cette prescience sublime^, révèle à tous qu'un grand péril vient de naître.

Saintine met ensuite, à faire le dénombrement des plantes, la voluptueuse complaisance de Rabelais énumérant les victuailles ; les frénes-mayu, les liquidambars, les cèdres acajou, les violettes arborescentes, les astrances hautes de dix pieds, toutes les raretés des flores du monde, il les nomme. pour les caresser. On dirait qu'il trouve là.personnifiées, toutes les fleurs de son imagination. À la fin d'un des plus persuasifs chapitres de Picciola, il voitdans le parfum des roses, un hommage pour l'homme ^qui est en même temps une indication. Pour qui la rose a-t-elle son arôme? demande-t-il ; est-ce pour la chèvre qui passe près d'elle, sans la respirer ? C'est à nous seuls que s'adresse sa suavité, et Dieu lui apparaît dans une branche d'églantier, comme dans l'aile d'un insecte.

LES VIEILLES VILLES. I Sy

Le public n'a Jamais ni tout à fait raison, ni tout à fait tort; Picciola, cette délicieuse épopée d'une giroflée, demeure le meilleur livre de Saintine, Nous avons voulu seulement avertir que le chefd'œuvre d'un auteur ne devait pas supprimer ce qu'il éclipse. Picciola a vieilli, sans doute, mais ce Mie Prigioni français a vieilli comme ces reines d'une saison.qui sont détrônées par les rivales de l'autre hiver, sans. pour cela.avoir perdu leur beauté; faut-il.pour un pli de rose au front ne plus aimer celle qui a encore des yeux si limpides et une taille si radieuse ? Elle a vieilli aussi .l'épouse qui devient mère ; faut-il qu'on ne trouve plus de charme qu'à la nouvelle fiancée ? Picciola restée jeune, quoi qu'on en dise, malgré quelques pages qui marquent, me fait l'effet de ces femmes qui ne disent plus leur âge, mais qui inspirent encore les passions les plus sérieuses.

A une époque où tout ce qui n'est pas corrosif paraît anodin, on serait tenté de trouver fade cette chaste inspiration. Tant pis pour ceux qui.au miel, préfèrent les cantharides ; je veux cependant faire un reproche à Saintine : il ressemble un peu, dansl'or-

l38 CHEZ NOUS ET CHEZ NOS VOISINS.

dre littéraire, à ces déserteurs de la mondanité^qui se concentrent trop dans leur intérieur; l'esprit de famille, trop exclusif,étouffe ce qu'il y a de vivifiant dans l'élégance; il ne faut pas que le fumet du potau-feu transpire au dehors. Saintine a des mots sans tenue que je ne voudrais pas lui voir, pas plus qu'un vieil habit à un jeune mari; il dira, par exemple, en parlant de ses idées les plus éthérées, qu'elles mijotent dans son cerveau. Mijotent jure avec la chose elle-même. Si Saintine était sorti, ce jour-là, il n'aurait pas rencontré cette expression de petit ménage.

En composant son dernier livre, qui a pour titre la Seconde Vie et qui tient plus du pocme-que du récit, Saintine a prouvé combien son esprit était resté vif et alerte; il semble que les ailes lui poussaient, à mesure que ses pieds allaient quitter la terre; ces pages pleines de parfums et de couleurs étaient les fleurs que le laborieux Saintine plantait sur la tombe où il allait connaître le repos : sa fin fut bien le, soir d'un beau jour; quand il se sentit mourir, il ôta doucement de son doigt sa bague d'alliance et la passa au doigt de sa femme : muet adieu du chrétien résigné.

On dirait qu'en écrivant la Seconde Vie, Saintine pressentait sa disparition. Qui ne se souvient du

LES VIEILLES VILLES. l3g

rcve de ses funérailles, que sa modestie ne lui permettait pas de voir si honorées? Qui a oublié cette adorable fiction : la coupe que chacun laisse après lui, et qui vous ouvre l'entrée du ciel^uand elle est remplie de larmes? Saintine.alors. n'est pas loin des élus, si sa coupe posthume contient tous les pleurs qu'il a fait verser !

Page 1