PROSATEUR
A part les saintes comme Madame Elisabeth et les martyres comme Marie- Antoinette, la Révolution française, ce long massacre des innocents, n'a pas eu de victime plus pure qu'André Chcnier; si cette exécutrice des hautes œuvres n'avait frappé que ses ennemis, nous nous inclinerions devant cette logique de la haine ; mais sur combien de ses plus généreux amis ne fit-elle pas descendre le couteau ! En conduisant André Chénier à la guillotine, elle immolait son chantre le plus harmonieux et le plus délicat; nul n'avait salué avec un enthousiasme plus sacré ce renouveau social ; la Révolution tuant André Chénier, c'est comme si le Printemps égorgeait
le rossignol ! André Chénier fut le rossignol de la sublime nuit du 4 août !
Quelle monarchie régénérée, quelle noble république on eût pu rêver avec ce groupe d'hommes jeunes, convaincus, ardents, reniant le passé avec tant de franchise, épousant le présent avec tant de loyauté; André Chénier, les frères de Pange, les frères Trudaine, et tant d'autres, tout une génération au sang plein de richesse et qui prononçait le nom de la Liberté comme on prononce le nom d'une amante adorée !
De cette garde d'honneur, de cette incomparable élite, la Révolution fit une fournée, et le plus brillant de tous^ André Chénier, put s'écrier prophétiquement :
Toi, vertu, pleures si je meurs !
Hélas 1 ces larmes-là ne devaient plus tarir : depuis quatre-vingts ans, il a pu y avoir chez nous des accalmies, mais cette admirable sérénité entrevue par nos pères à l'aurore de 89 ne s'est jamais rétablie, et l'honneur français porte encore le deuil de cette monstrueuse déception.
Dans tous les temps, sauf sous la Terreur, où l'on arrachait l'enfant des entrailles de la mère pour mieux punir le défaut de civisme, on a fait grâce du
bourreau à la femme enceinte ; cette clémence-là, ne i'imagine-t-on pas pour les poêles qui portent tout un monde (de créations nouvelles et exquises! André Chénier produit l'effet d'un rosier stupidement tranché par la faux au moment où il allait donner les fleurs les plus rares ; quelques-unes de ces grâces ont pii s'épanouir, mais les plus beaux poëmes sont restés en bouton; et pourtant, a tant d'années de distance, dans l'herbier où on les a recueillis^ ils exhalent encore une senteur latente et délicieuse. Hermès, Su:{ant7e, l'Art d'aimer, promettaient un fécond initiateur; André Chénier était le voyageur idéal qui allait montrer aux timides les routes inconnues, lorsqu'il fut assassiné lâchement au détour du bois sacré.
La renommée d'André Chénier est une renommée posthume ; le doux éclat dont il brille aujourd'hui comme poëte, il ne le connut pas de son vivant; la gloire du grand frère empêchait d'apercevoir cette pure clarté comme le soleil ne permet pas de discerner l'étoile, sauf sur les hauts sommets ; mais l'altitude de la critique en 91 n'était pas suffisante pour une si délicate reconnaissance, et André
Chénier, dont les contemporains ne discernèrent pa le génie, put s'écrier sur l'échafaud, avec une modestie sublime, en portant sa main au front : « J^avais pourtant quelque chose là! »
Aujourd'hui, le grand frère^ c'est lui. L'œuvre de Marie Chénier est rentrée dans l'ombre, et les poésies d'André Chénier dominent ces vers jadis fameux comme une radieuse constellation domine ce 'qui appartient à la terre ; malgré toutes les noires fumées qui obscurcissent le ciel, il n'y a pas un regard un peu amoureux de son plaisir qui n'ait salué en passant ces élégies et ces idylles si bien groupées, d'un feu si vif et si neuf; ces innombrables fragments qui apparaissent au delà, n'est-ce pas comme la voie lactée du poëte? n'est-ce pas des pierreries de la muse qu"on pourrait détacher ce diamant?
Le courroux d"un amant n'est point inexorable. Ah! si tu la voyais cette belle coupable, Rougir et s'accuser et se justifier, Sans implorer sa grâce et sans s'humilier. Pourtant de l'obtenir doucement inquiète, Et les cheveux épars, immobile, muette, Les bras, la gorge nue, en un mol abandon. Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon ! Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche. Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche,
André Chénier, c'est la Grèce retrouvée en passant par Tibulle.
Mais s'il ne reste plus rien à apprendre sur le poëte, en revanche le prosateur n'est pas assez connu; et quoiqu'il soit bien difficile de glaner après Sainte-Beuve, on peut encore étudier avec fruit l'homme politique dans André Chénicr. L'homme politique, c'est Irop dire, André Chénier n'est pas un homme politique, c'est un citoyen indigné qui prend la plume, comme on prend la parole contre les bourreaux barbouilleurs de lois. Et ce que Sainte- Beuve ne pouvait prévoir en i85i, c'est le merveilleux regain d'actualité que les événements devaient faire à ces écrits de combat; la Révolution redeve. nant à la mode, chacune de ces pages, qui datent du goût de 91, semble inspirée d'aujourd'hui, tant elle s'adapte d'une façon saisissante aux choses et aux personnages du temps présent.
Les œuvres en prose d'André Chénier vengent les poètes de cet ostracisme injuste qui les bannit des affaires com.me Platon les bannissait de la République; tout ce qu'on peut faire pour eux, quand ils sont de qualité supérieure, c'est de maintenir la définition célèbre : « Le poëte est chose légère, ailée et sacrée. » Mais les admettre aux conseils d'un gouvernement au même titre que les autres citoyens, serait une inexcusable imprudence. Asse^ de lyre comme ça^ criait brutalement à Lamartine la grande
voix du peuple après les premières ivresses de la révolution de Février; la grande voix des salons emploierait une forme de mépris plus élégante, mais dans le fond elle ratifierait cette méprisante injonction, comme si M. Thiers et ses amis n'avaient pas plus perdu la monarchie de Juillet que Lamartine, comme si M. de Polignac n'avait pas été plus fatal à la Restauration que Chateaubriand.
Eh bien! nous souhaitons aux hommes d'Etat la netteté de vues, la fermeté de décision, la prescience exacte des faits et des idées qui caractérisent le simple auteur de l'Oaristys et de la Jeune Captive j pour prendre le premier et le dernier chant du cygne; comme tant d'autres esprits généreux, André Chénier crut d'abord à toutes les promesses de 89 ; elle était si belle et si invitante l'aurore de ce jour où le soleil devait se coucher dans une mer de sang! on croyait de bonne foi voir surgir une seconde fois l'âge d'or, l'antique Monarchie et la jeune Liberté se donnaient un baiser de paix aux applaudissements d'une nation aussi jalouse de son roi que de son indépendance, et André Chénier ne fit que partager au premier moment l'illusion universelle.
Mais le premier dégrisé, peut-être, fut ce poëte qui justifia si bien la noble définition que Lamartine faisait de la poésie : la raison chantée. Ressem-
blant à ces maris pleins de foi qui croient avoir épousé une femme digne d'eux et qui s'aperçoivent qu'ils n'ont affaire qu'à une malheureuse capable de les déshonorer, il répudie la mère et garde prcs de lui les enfants ; c'est-à-dire que, pour rester mieux fidèle aux principes, il se sépare énergiquement des hommes. André Chénier voulait cette chose si noble : la Régénération, et non pas la Révolution, cette chose brutale comme le mot lui-même ; le jour où il découvrit qu'on le trompait, il ne pactisa pas une heure de plus avec l'ennemi. Quels prophétiques avertissements n'adressa-t-il pas à ses contemporains ? Nous pourrions, nous autres, en faire encore notre profit.
a Je ne conçois pas, dit-il dans ses Réflexions sur l'esprit départi, comment tant de personnes et même des législateurs se rendent assez peu compte de leurs expressions pour prodiguer sans cesse ces noms augustes àQ peuple, de nation à un vil ramas de brouillons qui ne ferait pas la centième partie de la nation; mercenaires étrangers à toute honnête industrie, inconnus et invisibles tant que règne le bon ordre et qui, semblables aux loups et aux serpents, ne sortent de leurs retraites que pour outrager et nuire. »
Elle dure encore cette hideuse comédie qui consiste
à appeler le peuple la troupe ambulante de l'émeute, comme on appelle surtout travailleurs les gens qui refusent de l'ouvrage, car la devise de la démagogie est : Paix sur la terre aux hommes de mauvaise volonté ! Le chariot de Thespis de ces histrions-là, c'est le tombereau traditionnel oti l'on promène les faux cadavres, car, dans ce mélodrame-là, on est encore moins tué qu'à l'Ambigu.
Ne dirait-on pas qu'André Chénier pressent notre époque, quand il flétrit cette nombreuse et effrayante race de libellistes sans pudeur qui, sous des titres fastueux et des démonstrations convulsives d'amour pour le peuple et pour la patrie, cherchent à s'attirer la confiance publique, gens pour qui toute loi est onéreuse, tout frein insupportable , tout gouvernement odieux ', ils haïssent l'ancien régime y non parce qu'il était mauvais, mais parce que c'était un régime ,• ils haïront le Jiouveauj ils les haïraient tous, quels qu'ils fussent.
(c Selon eux, les ministres du roi sont des perfides et l'Assemblée elle-même est vendue et conspire. Ainsi, tout ce qui fait des lois, les explique et les fait exécuter est ennemi et coupable ; nous ne devons nous fier qu'à ceux qui nous agitent, qui nous aigrissent contre tous, qui nous mettent des poignards dans la main.»
Les temps sont-ils changés et le vieux cri de : Nous sommes vendus ! n'est-il pas encore un des cris de Paris ? Ah ! le dicton fait jadis pour les femmes est aussi vrai pour les choses ; la beauté passe et la laideur reste : le régne du génie n'est qu'un éclair, le règne des sots est une éternité.
Ne dirait-on pas que ce passage est écrit pour l'heure présente :
« L'Assemblée nationale est la dernière ancre qui nous soutienne et nous empêche d'aller nous briser. La révolution qui s'achève (hélas ! elle ne faisait que commencer) est grosse des destinées du monde. •>■> Et André Chénier développe éloquemment l'idée qu'il appartient aux Français que la liberté ne soit pas calomniée et renvoyée parmi les rêves philosophiques; qu'on y prenne garde, si les folies et les perversités prédominaient, le spectacle de la France s'élèverait comme un épouvantail sinistre pour protéger partout les abus et mettre en fuite toute idée de réforme et d'un meilleur ordre de choses ; la vérité, la raison, l'égalité, n'oseraient se montrer sur la terre que lorsque le nom français serait effacé de la mémoire des hommes.
La prophétie ne s'est-elle pas en partie réalisée.' La Révolution française a pu être un flambeau, mais elle a été un de ces flambeaux qui mettent le feu; il
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ne faut pas confondre la contagion de la lumière avec la contagion de l'incendie ; la cause de la vraie liberté, si facile à gagner, pour peu que nous eussions le sens politique, reste compromise depuis quatre-vingts ans; nous gardons nos faiseurs d'émeutes, mais les autres peuples, plus avisés, gardent leurs rois.
Quel bon sens dans cet article Sur le choix des députés à la prochaine Législative^tt qui parut au Moniteur !
a Une haine suffisante contre la cour et l'ancien régime ne me semble pas suffire pour un représentant du peuple. J'exigerais davantage; c'est un voile sous lequel on peut facilement couvrir des inimitiés et des exigences particulières ; on peut douter que ceux qui ont applaudi aux outrages et aux meurtres soient ceux qui ont le mieux senti l'inestimable bienfait de l'égalité. »
N'avons-nous pas de nos jours de prétendus Français qui, après s'être déchaînés contre le sang versé au 2 décembre, excusent presque les horreurs de mai 1871 et hochent la tête en murmurant : Iljy avait une idée dans la Commune ?
Ceux qui veulent servir leurs animosités personnelles ont aujourd'hui comme autrefois un moyen bien simple; en déclamant convenablement contre
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les crimes des Tuileries, ils font oublier qu"cux-mcmes sont crimihels,
André Chénier se rencontre ici avec un honnête homme comme lui, un penseur qui voyait les choses de la terre d'aussi haut qu'il était près du ciel, Joseph de Maistre. « Si l'on nous dit, par exemple : j'ai embrassé de bonne foi la révolution française par un amour pur de la liberté et de la patrie, j'ai cru en mon âme et conscience qu'elle amènçrait la réforme des abus et le bonheur public, nous n'avons rien à répondre. Mais l'œil pour qui tous les cœurs sont diaphanes voit la fibre coupable, il découvre dans une brouillerie ridicule, dans un petit froissement de l'orgueil, dans une passion basse ou criminelle le premier mobile de ces révolutions qu'on voudrait illustrer aux yeux des hommes, et pour lui le mensonge de l'hypocrisie greffée sur la trahison n'est qu'un crime de plus. »
C'est demain, à la tribune, qu'on pourrait encore développer cette utile réflexion d'André Chénier :
oc Une simple équivoque suffit à tout ; la constitution étant fondée sur cette éternelle vérité : la
souveraineté du peuple, û n'a fallu que persuader aux tribunes de club qu'elles sont le peuple. »
N'avons-nous pas connu le temps où la rue Grolée se croyait supérieure à l'Assemblée de Versailles ?
Avec quelle raison encore André Chénier parle de ces sociétés dont la turbulente activité a plongé le gouvernement dans une effrayante inertie! Chaque jour ces représentants sans mandat invoquent la constitution, chaque Jour leurs discours et leur conduite l'outragent ; ils reçoivent à la face de la France entière des députations, comme s'il n'existait ni Assemblée, ni tribunaux^ ni pouvoir législatif.
N'est-ce pas le vivant tableau de nos derniers clubs que cette peinture? a Là, l'industrie et le commerce sont représentés comme des délits ; tout homme riche passe pour un ennemi public; les soupçons les plus odieux, la diffamation la plus effrontée s'appellent liberté d'opinions; qui demande des preuves d'une accusation est un ennemi du peuple; toute absurdité est admirée pourvu qu'elle soit homicide ; tout mensonge est accueilli pourvu qu'il soit atroce ; des femmes vont y faire applaudir les convulsions d'une démence singulière. »
Ah ! les correcteurs du bon Dieu ont bien raison de soutenir que certains hommes descendent du singe, si Ion en juge par l'esprit de parodie !
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C'est de la Révolution que datent ces machiavéliques leçons au pouvoir, dont nous avons vu le dernier spécimen dans l'élection Barodet; les Suisses du régiment de Châteauvieux s'étaient révoltés contre leurs chefs et avaient pillé la caisse ; la Ville de Paris organisa une fête triomphale pour recevoir les rebelles, et de profonds politiques disaient alors d'un ton capable qu'on voulait par cette démonstration humilieret faire rougir ceux qui jadis s'étaient servis d'eux pour tenir la nation dans les fers.
« A-t-on jamais, demandait André Chénier, entendu rien d'aussi insensé qu'un pareil raisonnement? Pour /aire pièce à un mauvais gouvernement qui est détruit, inventer des extravagances capables de détruire toute espèce de gouvernement, récompenser l'insurrection contre la tyrannie par des honneurs accordés à la rébellion contre les lois. «
Ces démences-là, nous les avons revues; il n'a pas tenu à nos démocrates modernes de faire de toute l'armée française autant de régiments de Châteauvieux !
Le maire de Paris, un Prud'homme en panache, répondait gravement :
« Si la fête ne rencontre aucun obstacle, il est impossible qu'il en résulte aucun mal. «
C'est le raisonnement de ce radical célèbre qui disait dernièrement : « Que les conservateurs se
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tiennent tranquilles, il ne leur arrivera rien de désagréable. »
Il faut lire les admirables réflexions d'André Chénier sur la lettre du maire de Paris à ses concitoyens, cet inepte Pétion qui trouvait que l'esprit public s'élève et prend un nouveau degré d'énergie au milieu des fêtes civiques données à des insurgés, et qui traitait d'esprits sombres et d'intrigants les quelques gens sensés qu'indignait cette lâcheté fériée.
Quel saisissant à-propos encore que l'article sur V Indiscipline des armées l Souvenez-vous, disait Chénier en finissant, qu'une armée indisciplinée n'est redoutable qu'à son pays.
Si Louis XVI, ce saint Louis constitutionnel, avait besoin d'être innocenté, quel témoin à décharge qu'un républicain aussi vraiment pur qu'André Chénier! Touché par la noblesse de l'infortune souveraine, le hardi publiciste se constitue, à partir de l'héroïque journée du 20 juin, le défenseur du plus grand opprimé qu'il y eût en France, le roi des Français! Si l'avis d'André Chénier avait prévalu, si Louis X'Vl dès le 9 août se fût réfugié au milieu des représentants de la nation, et, s'inspirant du mâle discours qu'André Chénier mettait dans sa bouche, eût fait un suprême appel à la justice et au
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respect, peut-être un grand crime eût-il été épargné à l'honneur français.
André Chénier fut jusqu'au bout le courtisan de l'adversité; n'ayant pu sauver la couronne, il essaya du moins de sauver le monarque ; une première lettre de lui dans le Mercure français précéda une seconde lettre suivie de la plaidoirie de de Sèze ; André Chénier fut l'avocat du roi près du public ; mais auprès de ce tribunal-là, comme auprès de la Convention, la sentence était rendue d'avance; et à propos de Capet les voix des clubistes comme les voix des conventionnels prononçaient moitié par peur, moitié par férocité, ce mot sinistre : la mort, la mort!
Quand dans les premiers jours de janvier on espéra sauver le roi en faisant décréter l'appel au peuple, André Chénier écrivit une dernière lettre aux citoyens français. Alors comme aujourd'hui beaucoup d'électeurs s'abstenaient de voter. André Chénier faisait habilement remarquer que quand il s'agit d'eV/re on peut ne pas faire usage de son droit, mais que quand il s'agit de juger ^ c'est une dette qu'on n'est pas maître de ne pas payer; il fait appel à tous ceux qui ne croient pas que l'injustice et la violence deviennent légitimes envers un homme parce qu'il a été roi.
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En même temps il adressait à la Convention une pétition pour régler les formes de l'appel au peuple, osant ainsi donner des leçons à la terrible assemblée.
La voix des furies de la guillotine couvrit ces nobles protestations ; et dix-huit mois plus tard le républicain André Chcnier devait rejoindre son roi sur l'échafaud.
André Chénier eût pu dire comme prosateur ce qu'il dit comme poëte : Tarais pourtant quelque chose là. Car de même qu'il laisse des fragm^ents de poëme, il a laissé des fragments de livre. Le style des œuvres en prose d'André Chénier annonce plutôt un orateur qu'un écrivain; ce journaliste sobre et éloquent était plus fait pour la tribune que pour la lecture; l'ardente probité de sa parole eût entraîné bien des irréfléchis, affermi bien des timides, réchauffé les tièdes; son défaut fût devenu un mérite, car il écrit comme on devrait parler.
Citons cependant dans ces papiers, qui sont des reliques sacrées, une page superbe qui peint Thomme tout entier : c'est un portrait d'André Chénier fait d'après lui-même :
« Il est las, dit-il, de partager la honte de cette foule immense qui en secret abhorre autant que lui, mais qui approuve et encourage, au moins par son
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silence, des hommes atroces et des actions abominables. La vie ne vaut pas tant d'opprobre. Quand les tréteaux, les tavernes et les lieux de débauche vomissent par milliers des législateurs, des magistrats et des généraux d'armée, il a, lui, une autre ambition et il ne croit pas démériter de sa patrie en faisant dire un jour : Ce pays qui produisit alors tant de prodiges d'imbécillité et de bassesse, produisit aussi un petit nombre d'hommes qui ne renoncèrent ni à leur raison ni à leur conscience; témoins des triomphes du vice, ils restèrent amis de la vertu et ne rougirent point d'être gens de bien. Dans ces temps de violence, ils osèrent parler de justice ; dans ces temps de démence, ilsorèrent examiner; dans ces temps delà plus abjecte hypocrisie, ils ne feignirent point d'être des scélérats pour acheter leur repos aux dépens de l'innocence opprimée; ils ne cachèrent point leur haine à des bourreaux qui n'épargnaient rien, car il ne leur en coûtait que des crimes, et un nommé André Chénier fut un des cinq ou six que ni la frénésie générale, ni l'avidité, ni la crainte ne pouvait engager à ployer le genou devant des assassins couronnés, à toucher des mains souillées de meurtres et à s'asseoir à la table oti l'on boit le sang des hommes. >•
N'y a-t-il pas là un cri sublime d'orgueil et de
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dégoût mêlés, et André Cbénier n'était-il pas vraiment de la taille de ceux qui peuvent dire :
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là?
Il ne fut pas seul : quelques mois plus tard, il devait marcher à l'échafaud avec Roucher, le poëte des Mois, qui avait mérité la mort rien que pour avoir dit deCoUot d'Herbois, un comédien devenu proconsul : « Il a sauté des tréteaux de Polichinelle sur le char de la Victoire ; » avec les frères Trudaine, des amis de la dernière heure, et bien d'autres honnêtes gens.
Le sacrifice de l'agneau sans tache a lieu parfois pour les hommes.
Ce fut le 7 thermidor qu'il s'accomplit; quarantehuit heures plus tard, André Chénier et ses compagnons de martyre étaient sauvés ; la Providence, jusque là désintéressée de nos souffrances, permettait cette brouillerie de famille qui rendit la liberté aux Français, le coup de théâtre du 9 thermidor, dont l'histoire n'est pas longue, dit Joseph de Maistre, car elle se résume en une ligne : Quelques scélérats firent périr quelques scélérats!