CHARLES DICKENS
Avant toutes choses, il convient de caractériser l'œuvre de Dickens d'un mot, qui expliquera.d'ailleurs. l'immense prestige de son talent : un talent mitoyen du génie. A-t-on jamais réfléchi à la somme d'égoïsme et de sécheresse que cachent tant de livres fêtés, don Juans abuseurs des consciences, disant au Bien : C'est toi que j'adore ; au Beau : Je ne vis que pour toi, et n'aimant qu'eux-mêmes? Que de fois,en lisant ces productions de luxe, où il n'est question que des petites misères des gens trop heureux, nous avons été tenté de refaire une parole célèbre et de dire : a La littérature n'a pas d'entrailles ! »
Eh bien! parmi les écrivains du dix-neuvième siècle, on peut avancer que nul n'a eu plus d'en-
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trailles.que Charles Dickens ; ses plus saillants défauts, l'inégalité de composition, la monotonie des procédés, la lenteur de développement, sont rachetés par cette qualité maîtresse : une tendresse profonde ! Personne n'a été plus homme et moins auteur; dans le royaume de l'esprit, c'est le cœur qui l'a fait roi. Il y a. dans Dickens, une sensibilité exquise et robuste, qui vous touche et vous fortifie; c'est le bon Samaritain des romanciers; il s'intéresse, d'instinct, à tout ce qui souffre et à tout ce qui est molesté ; les déshérités de la vie, les pauvres, les humbles, les faibles ont en lui un protecteur naturel. Les autres conteurs ne s'étaient guère occupés que des grands. Dickens semble dire : « Laissez venir à moi les petits ! r> Et il défend leur cause sans prétentions d'apôtre, sans indignation de rhéteur, sans haine suspecte, avec une bonne humeur qui désarmerait leurs ennemis ; il ne déteste que deux choses, mais il les déteste avec toute la vigueur de sa verve : c'est l'hypocrisie et la cruauté. M. Squeers, le féroce maître d'école, et le patelin M. Pecksniflf, voilà ses deux bêtes noires; au premier il reprend •> pour l'en fustiger» les verges dont il abuse sur les enfantSj au second il arrache son masque,avec une patience que Molière n'aurait pas eue pour Tartufe. Toute dureté le révolte, la moindre bonté le sub-
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jugue; sa morale, c'est qu'un peu d'affection vaut mieux que toutes les vanités de ce monde. Il n'a pas la prétention d'un niveleur, mais il a le même respect pour les infimes de la société ^^ue pour les chétifs de la nature. Dickens a toujours peur de froisser une âme délicate dans un homme d'une condition misérable, comme il se tut reproché, en se promenant dans son jardin de Gadshill, d'écraser une créature aussi insignifiante,qu'une bâte à bon Dieu.
Aussi les choses et les êtres semblent-ils répondre à son ardente sympathie.par une confiance sans bornes ; il a été donné à Dickens d'entendre le plus mystérieux bruit des cœurs, comme de pénétrer les secrets des sources cachées; l'orage et son confident, le vent qui gronde, pour les autres. lui dit.tout bas -à l'oreille ses plus douces pensées ; la pluie fouette le reste des mortels, lui fouette la pluie, à force de bonne grâce taquine et de spirituelle lutinerie ; comme le maître puissant de la Tempête et du Roi Lear, Dickens est en communion pratique avec la création tout entière; comme lui il vous intéresse à un brin d'herbe, autant qu'à un chêne altier ; à son exemple, il fait sortir de son cerveau tout un monde sinistre ou bouffon, horrible ou enchanteur, suivant qu'il lui plaît; chez tous deux on sent que les hom-
mes sont égaux. devant leur force observatrice; mais, pour Tun. comme pour l'autre, un mendiant est aussi sacré qu'un seigneur, et je comprends trèsbien que dans toutes les oraisons funèbres des journaux anglais soit revenue la comparaison, hasardée au premier abord, très-rationnelle au fond, de Dickens avec Shakespeare. Byron est un poëted'un souffle plus impérieux que Dickens, mais il ne s'occupe que de lui; C/iild-Harold, Caui, Don Juan, c'est la littérature du moi. Ce qui, au contraire, frappe chez Dickens. comme dans Shakespeare, c'est une admirable impersonnalité; ils s'oublient perpétuellement pour les autres : aussi se souviendra-t-on toujours d'eux, car on pourrait dire aux écrivains : a Oubliez-vous vous-mêmes et vous ne serez jamais oubliés ! »
Enfin, dernier trait de similitude, Dickens et Shakespeare, malgré leur intense saveur nationale, relèvent. pour ainsi dire, moins de leur pays. que du genre humain; Walter Scott se rattache au continent,par sa méthode de narration et le choix de ses sujets ; Byron, par l'élément classique qui entre dans la composition de son romantisme. On perd de vue qu'ils sont Anglais, tant ils sont Européens. Je prends ici les deux personnalités les plus éclatantes, parmi les prédécesseurs de l'auteur de
Pickwick, Dickens et Shakespeare, au contraire, sont des insulaires.qu'on ne possède complètement que chez eux; la senteur vivace de leur production, V ùdor di genio franchit le détroit, comme le parfum des pêches mûres vous arrive par-dessus les clôtures d'un jardin ; mais le fruit n'a tout son goût,que cueilli sur l'espalier.
Les premiers clients de Dickens, ce sont les enfants, les martyrs les plus intéressants par rang de date, la fleur des opprimés ! Comme il les venge, ces pauvres petits étres.qui ne naissent à la vie,que pour souffrir! Quelle place d'élite il leur donne. dans ses récits : il a des enfants de dix ans qui vous captivent comme de grandes personnes. Avez-vous parfois, visitant des voisins de campagne.^ortis pour un instant, été reçus par une toute petite fille qui vous fait gravement les honneurs de la maison, et qui se sent heureuse de jouer à la dame ? c'est un peu l'impression que nous font certains chapitres de Dickens : les grands-parents sont absents, et ce sont les enfants qui vous font les honneurs de ses plus belles pages.
Olivier Twist est, comme on sait, l'histoire d'un
enfant trouvé, qu'on accable de mauvais traitements; enfin, un jour. on insulte sa mère devant lui : l'agneau se révolte et devient lion. Il a déserté le dépôt de mendicité ; en passant devant une ferme qu'il connaît, il aperçoit un ancien petit camarade.en train de sarcler l'herbe.
— Il ne faut pas dire que tu m'as vu, Dick. Je me sauve ; on me bat et on me tourmente. Je vais chercher fortune si loin de là, que je ne sais oU. Comme tu es pâle !
— J'ai entendu les médecins dire que j'allais mourir, répondit l'enfant, avec un léger sourire, et je suis bien content de te voir. Mais ne t'arrête pas, ne t'arrête pas !
— Oui, mais je veux te dire au revoir, reprit Olivier Twist. Je te reverrai, Dick, j'en suis sûr, et alors,tu seras bien portant et heureux.
— Je serai heureux, dit l'enfant, quand je serai mort et pas avant. Le médecin a raison, Olivier, car je rêve souvent du ciel et des anges, et de douces figures.que je ne vois jamais, quand je suis éveillé. Embrasse-moi;, ajouta-t-iLen grimpant sur la petite porte et en croisant ses petits bras autour du cou d'Olivier. Adieu, mon cher ami, que Dieu te bénisse !
Cette bénédiction sortait de la bouche d'un enfant, mais c'était la première qu'Olivier eût jamais
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entendu appeler sur sa tcte. Au milieu des épreuves de sa vie, il ne l'oublia jamais.
La bénédiction d'un vieillard ne vous inspirerait pas plus de respect. En parlant de tout ce que Dickens a fait pour renfance, je devais commencer par la scène où il l'a rendue presque auguste.
Quelles admirables scènes de comédie précédant la fuite d'Olivier Twist, car ne prenez pas Dickens pour un larmoyeur; il connaît la source secrète des pleurs, mais il y arrive, par la route du rire. Il enveloppe l'indignation dans la plaisanterie.
Le pauvre Olivier Twist atîamé, car il n'a eu qu'une portion dérisoire d'un infect gruau, s'approcha,l'écuelle à la main, et vint en redemander ; le chef devient pâle et s'appuie sur la chaudière. pour se contenir; les vieilles femmes qui servaient d'aides, demeurent saisies d'étonnemcnt et les enfants.de terreur.
« Le conseil siégeait en séance solennelle, quand M. Bumble (le bedeau chargé de la surveillance de l'asile) se précipita dans la salle.tout hors de lui et, s' adressant au président, lui dit :
ce Monsieur Limbkins, je vous demande pardon, monsieur, Olivier Twist en a redemandé !
« Ce fut une stupéfaction générale; l'horreur était peinte sur tous les visages. )^
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On enferme le coupable, et dès le lendemain, comme madame Sowerberry, la ménagère de l'hospice, déclare qu'Olivier est fou, le perspicace M. Bumble répond : « Ce n'est pas de la démence, c'est la viande ! Vous l'avez nourri outre mesure. Madame, vous avez fait naître en lui une âme et un esprit artificiels. »
Et le reste du chapitre continue, sur ce ton de gaieté, qui serre le cœur. Dickens excelle à déguiser l'Adversité en habit de Folie. Il semble qu'il dise à l'élégie la plus poignante : 'Vous soupiriez, j'en suis bien aise; eh bien, dansez maintenant!
Le petit David Copperfield a perdu son père ; sa mère, une créature douce et passive, se remarie; elle épouse un homme d'une extrême dureté, qui vient avec sa sœur, méchante comme lui, prendre les rênes delà maison. David aura, ainsi, deux bourreaux pour un ; on commence par le battre ; sa mère, qui n'a pas la force d'interposer son autorité, se borne à se boucher les oreilles .pour ne pas entendre les coups; enfin. quand le plaisir des verges est épuisé, M. Murdstone et miss Murdstone songent à mettre leur victime en lieu sûr ; ils ont en vue une bonne pension oîi l'on n'est pas tendre pour les élèves, car sur la route,un garçon d'auberge, demandant à Copperfield où il se rend, s'écrie,sur sa réponse :
— Oh! mon Dieu! c'est justement là qu'on a brisé les côtes d'un petit garçon; il était encore tout jeune, il avait à peu prcs... Voyons, quel âge avezvous?
— Je lui dis que j'avais huit ans et demi.
— Tout juste son âge. Il avait huit ans et demi, quand on lui a brisé sa première côte ; huit ans et huit mois.quand on lui a brisé la seconde, et, ma foi ! c'était fini !
Le malheureux David n'a eu jusqu'ici l'existence tolérable.que grâce à l'affection de la servante qui l'a élevé, la bonne Peggotty. La veille du départ, Peggotty veut revoir son cher petit maître, mais il est sous clef, et elle lui dit.à travers la porte :
a — Davy, mon chéri, si je n'ai pas été tout à fait aussi intime avec vous.dernièrement. que j'aurais dû l'être, ce n'est pas que je vous aime moins. C'est parce que je croyais que cela valait mieux pour vous et pour une autre personne aussi. Davy^ mon chéri, m"écoutez-vous et voulez-vous m'entendre?
— Oui, oui, Peggotty, dis-je,en sanglottant.
— Mon trésor, reprit-elle.avec une compassion infinie, ce que je veux vous dire, c'est qu'il ne faut jamais m'oublier, car je ne vous oublierai jamais, et je soignerai tout autant votre maman. que je vous ai jamais soigné, Davy ; et je ne la quitterai pas. Le
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jour viendra où elle sera bien aise d'appuyer sa pauvre tête sur le bras de sa vieille, de sa stupide Peggotty, et je vous écrirai, mon chéri, bien que je sois très-ignorante. Et je... je...
Et Peggotty, voyant qu'elle ne pouvait m'embrasser, se mit à embrasser le trou delà serrure. »
Ce baiser sur la serrure.donné par une femme du commun, qui a une inspiration de patricienne, est une trouvaille de génie. Et quelle émotion vraie dans chacune de ses paroles; avec quelle bonne grâce elle s'appelle « la stupide Peggotty ! » Comme son humilité vous touche, quand elle ajoute : « Bien que je sois ignorante. « Enfin /)n sent les larmes qui lui coupent la parole, et l'on serait tenté de pleurer avec elle. Toute la scène est d'une adorable sensibilité.
Lisez encore le pathétique récit de la mort du petit Dombey; Dombey père est une de ces âmes dures que Dickens extrait de la société anglaise, comme on extrait des blocs de marbre d'une carrière : tout l'orgueil et toute l'ambition du négociant reposent sur la tète de ce iils,pour lequel il oublie sa fille; le roman a pour titre une formule de raison sociale : il s'appelle Dombey père et fils; on ne s'attend guère au coup de théâtre que nous réserve le premier volum.c; ce tils,tant caressé meurt,
et la tombe refait de lui ce que le berceau en avait fait : un ange. Voilà Dombey père seul au monde, car il a, pour ainsi dire renié son autre enfant.
Leçon terrible donnée aux parents injustes qui placent tout leur bonheur sur une seule tète ! Un dénoûment complaisant arrange l'affaire. Dombey redevient le meilleur des pères. Mais on sent que Dickens est entraîné à cette faiblesse de romancier, par sa bonté naturelle. Les hommes tout d'une pièce. comme Dombey, ne se refont pas. La pierre dure ne s'amollit pas comme la cire.
Si vous voulez mieux savoir encore quel rôle Dickens sait faire jouer à l'âge le plus tendre, ouvrez le Magasin d'antiquités : vous y verrez l'histoire d'une Antigone de huit ans. qui est un modèle de dévouement et de courage. Si la gloire du romancier devait être contestée un jour, si l'oubli menaçait son nom, ces délicieuses petites figures.qu'il a peintes avec un sentiment si paternel . s'interposeraient pour lui rendre quelque chose du culte qu'elles ont reçu de lui, et Dickens. inquiété par les hommes, serait sauvé par les enfants.
Vous n'avez qu'à laisser croître cette précieuse
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graine de baby- si amoureusement semée par l'écrivain, pour avoir la plus exquise floraison de héroâ et d'héroïnes de rom.an ; un conteur français rougirait de vous présenter ses personnages importants, à l'âge où on ne pense qu'à les coucher, et craindrait de commencer son récit. dix ou quinze ans avant la date légale de l'intérêt. Dickens prend les garçons sur les bancs de l'école, et les filles h leur première poupée, et les conduit, sans qu'ils soient un moment insupportables, à leur majorité ; on éprouve, à regarder ce petit monde prendre peu à peu un rôle sérieux dans la vie. le même charmequ'à voir grandir une jeune famille. Cet itinéraire de l'enfance à l'adolescence est comme le pèlerinage favori de l'écrivain; il aide le lecteur luimême à pénétrer. avec l'auteur. dans les régions les plus sombres, car il les traverse sur une route toujours en fleur.
C'est David Copperfield que nous voyons, au premier chapitre, partir pour l'école. les yeux gros de larmes, et qui finit sa confession — n'y a-t-il pas^dans cette histoircun peu d'autobiographie? — en parlant.à son tour.de ses enfants et de ses amis; sa vieille tante, celle qui lui résumait ainsi la morale au début de sa carrière : a Ne faites jamais de bassesses, ne mentez jamais, ne soyez pas cruel;
écartez ces trois vices, Trott, et j'aurai bon espoir pour vous, « sa vieille tante est toujours là, clic porte seulement des lunettes d'un numéro plus ibrt; mais, malgré ses quatre-vingt-deux ans, elle est toujours droite comme un jonc, et par un beau froid. elle fait encore ses deux lieues à pied. tout d'une traite. C'est le propre de l'Angleterre, contrée conservatrice par excellence, d'accorder à la vieillesse la même sollicitude qu'à l'enfance. Chez nous, le roman ne souffrirait pas plus d'octogénaires.qu'il ne tolérerait de bambins : la vie moyenne de nos personnages fictifs est de quinze ans à peine; apparaître, briller et s'évanouir, barbon à cinquante ans, vieille femme à quarante, c'est là l'économie habituelle du roman français ; notre littérature d'imagination est le royaume des éphémères. Nous portons, même dans le monde réel, cette horreur peu généreuse de la longévité; un homme qui ferait son siècle deviendrait. pour nous. un objet de scandale, et il y a des fils qui diraient volontiers à leurs pères : Place aux jeunes !
Qui a-t-il épousé, ce petit Copperfield, que nous laissons chef de famille ? Il a épousé, en secondes noces, s'il vous plaît! cette jolie petite enfant que son père, M. Wickfield, lui présenta, quand elle avait neuf ans, en disant: « Voilà ma ménagère.
ma fille Agnès »; cérémonial qui inspira alors. à David cette réflexion : « Quand j'entendis le ton dont il prononçait ces paroles, quand je vis la manière dont il tenait sa main, je compris que c'était elle qui était le but unique de sa vie. Un panier en miniaturepour contenir son trousseau de clefs.pendait à son côté, et elle avait l'air d'une maîtresse de maison assez grave et assez entendue pour gouverner cette demeure. »
Dans Bleak-House , c'est Esther Summerson avec qui nous faisons connaissance, au moment oti elle se console, auprès de sa poupée, des rigueurs de sa marraine. « J'étais si timide, dit-elle, que je n'osais ouvrir mon cœur qu'à Dolly; mon intelligence n'a pas la moindre vivacité, mais pourtant, quand j'aime quelqu'un, elle semble s'éclairer de mon amour. » Cette pauvre Esther Summerson est une fille naturelle^ et sa marraine lui fait sentir cruellement la fausse position qu'elle occupe dans le monde : <c II vaudrait mieux que vous n'eussiez pas de jour de naissance et que vous ne fussiez pas née; votre mère fut votre honte, ainsi 2fue vous êtes la sienne. »
Et la malheureuse petite fille n'a qu'une ressource, c'est d'aller raconter son chagrin à sa poupée et de la baigner de ses larmes. Ce joujou, qui devient un
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confident sérieux, prend quelque chose de touchant; la poupée britannique a la fierté d'une personne véritable : Tout est bien qui finit bien est la devise du roman honnête. Nous prenons congé d'Esther sur cette scène conjugale. qui a la douceur reposée d'un paysage anglais.
— A qui pensiez-vousj chère petite?
— Curieux que vous êtes ! j'ai presque honte de vous le dire : eh bien! je pensais à ma figure d'autrefois.
— Et qu'est-ce que vous en pensiez, ma diligente abeille?
— Qu'il aurait été impossible que vous m'eussiez aimée davantage, même si je l'avais conservée.
— Dame Durden, me dit Allan.en m'offrant son bras, vous regardez-vous quelquefois dans la glace.''
— Vous le savez bien, car vous m'y prenez quelquefois.
— Ne voyez-vous pas. alors, que vous êtes plus jolie que vous n'avez jamais été ?
Et la modeste Esther ajouta :
«Je ne le savais pas^ et je ne suis pas bien sûre que ce soit vrai. Mais je sais que mes petites filles sont charmantes, que mon mari est dune beauté pleine de distinction, et qu'il est inutile que je sois jolie, même en supposant que... »
Le livre finit sur ces points.qui réservent la pensée intime de la jeune femme. Qui sait si.dans leur for intérieur, les violettes n'ont pas leurs frissons de vanité ?
Les Grandes espérances, c'est la légende d'une éducation mystérieuse. Un jour, un pauvre apprenti de village rencontre, au détour d'un bois, un forçat évadé et mourant de faim ; il partage avec lui sa soupe. Le misérable est touché de recevoir la première marque de sympathie qui lui arrive. peut-être depuis sa faute, et surpris de trouver une compassion.là où il s'attendait aune traîtrise, cetAlcestedu bagne est guéri de sa misanthropie par cette main innocente, qui le réconcilie avec l'humanité. Il émigré et se régénère par le travail, gagne une fortune et s'arrange pour faire élever dignement le bon Samaritain de six ans auquel il doit de recouvrer l'estime de lui-même ; ce n'est que quand le bienfait est complet, que le protégé apprend quel est son bienfaiteur. N'y a-t-il pas une grande et belle idée, dans cette rédemption de Phomme par l'enfant? Ce n'est. peut-être. qu'un rêve, mais c'est un rêve de père.
Quelquefois, comme des filles devenues grandes et que les vieux parents se plaisent à appeler comme au temps où elles dansaient sur leurs genoux, les
héroïnes de Dickens gardent le petit nom de baptême de l'affection; ainsi Amy Dorrit, Tcnfant de la maréchaussée, l'ange de la prison^ui entre en scène dans le livre. à l'âge de huit ans, et que l'auteur ne quitte qu'après l'avoir convenablement établie, entend rester la petite Dorrit. La première femme de David Copperfield, pour se faire pardonner son exquise frivolité, supplie son mari, qui l'adore tout en la grondant, de la nommer sa femme-enfant , comme si elle se mettait sous la protection du passé. Il n'y a, parmi ces chères figures auxquelles Dickens aime à faire la conduite, qu'une seule qui reste en chemin : c'est la Nell du Magasin d'antiquités, l'enfant qui n'a pas le temps de devenir jeune fille, et dont la mort est, comme sa vie, celle d'une petite sainte; son lit était jonché de baies qui mûrissent l'hiver, et des feuilles vertes recueillies dans un endroit qu'elle préférait : « Quand je mourrai, avaitelle dit, mettez auprès de moi quelque chose qui ait aimé la lumière du jour et qui ait eu toujours le ciel au-dessus de soi ! » Charmante, courageuse, noble Nell, elle était morte. sans un murmure, avec un sourire céleste sur les lèvres ! « L'on se rappelle que, lorsqu'elle accompagnait son grand-père, à pied, sur la route, elle marchait derrière lui, pour ne pas lui laisser voir qu'elle boitait.
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Vous retrouvez à chaque instant, chez Dickens, de ces traits d'une adorable tendresse; il semble que ses héroïnes lui rendent en piété filiale ce qu'il leur adonné en affection paternelle. Dans Bleak-House, Esther Summerson^ l'enfant naturelle, se déclare heureuse, par un héroïsme chrétien bien rare, qu'une maladie vienne détruire une ressemblance accusatrice avec la grande dame qui est sa mère. Dans Dombey et Jîls, Florence Dombey, la fille d'un homme orgueilleux, qui n'a de regards que pour sa descendance masculine, ne manque jamais de prier pour lui, et désire mourir.afin de se sentir, au moins une fois. dans les bras de son père. Chaque roman de Dickens contient d'ailleurs, à côté de la vile prose de l'égoïsme, le poëme du'dévouement : dans les Temps difficiles, Louise Gradgrind se sacrifie pour son frère et épouse l'ami de son père, l'honorable M. Bounderby, alliance presque ridicule, mais qui lui permet d'assurer le bonheur de Tom, un véritable enfant gâté.
Les Temps difficiles furent écrits par Dickens, sous les ombrages du château des Moulineaux, à Boulogne. On a souvent reproché au Skakespearc du récit le peu d'unité de ses plans; est-ce le contact du sol français qui agit, cette fois, sur une imagination britannique ? mais Dickens n'a pas de livre
mieux composé, selon notre goût national, que les Temps difficiles. La supériorité particulière de Thackcray sur son rival, comme conteur, vient peut-être d'un plus long séjour chez nous : on sait que l'auteur de la Foire aux vanités et d'Henry Esmond habita Ville-d'Avray pendant assez d'années pour être naturalisé Parisien.
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Si l'absence de méthode est, en général, le défaut du roman anglais, par contre.il offre presque toujours une qualité qui manque souvent au roman français : la religion de la femme. Comparez la production de la littérature anglo-saxonne avec la nôtre, vous serez frappé de l'abîme qui les sépare. quand il s'agit des héroïnes. Le roman français traite avec la femme.d'égal à égal, il lui fait même souvent sentir l'infériorité de son sexe; il pénétre dans son intimité avec la familiarité d'un maître, il l'adule et il la rabaisse : il y a du maître sous ses caresses.
Dans le roman anglais, la femme est restée l'objet d'une sorte de culte ; on l'approche comme une divinité de Keepsake ; l'hommage de la Force à la Délicatesse est au fond des cœurs les plus grossiers ;
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la femme circule. environnée d'une protection tacite dans la littérature anglo-saxonne, comme elle voyage sans avoir à craindre la plus légère persécution. dans les régions les plus suspectes des États-Unis ; évidemment, pour cette race énergique qui eût pu si aisément abuser de sa puissance, une fiction poétique a placé la femme, en raison de sa faiblesse même, au-dessus des êtres ordinaires, comme la gazelle pourrait devenir sacrée pour le lion ; c'est le souffle de la vieille chevalerie, qui domine encore après mille ans. les plus impétueux courants de positivisme, et le roman anglais, nous pouvons en concevoir quelque fierté rétrospective, a gardé précieusement l'idéal celtique, qui présentait la femme comme un idéal de grâce et de suavité. Ses héroïnes sont les légitimes descendantes des enchanteresses de la vie domestique au moyen âge; la charmante et vaillante Geneviève, la douce Enit; EUytt aux blonds cheveux, la passion et sa tendresse incarnées ; la fière dame de la Fontaine; la fidèle Brangien.
Le moyen âge, il faut toujours se reporter à ces fleurs immortelles de sa couronne fanée, quand on parle de l'Angleterre, à la fois si novatrice et si féodale, aussi pieusement attachée à ses antiques coutumes^qu'attentive aux besoins nouveaux ; les sei-
gneurs bardés de fer du onzième siècle reconnaîtraient encore une de leurs compagnes bien-aimées dans les anges féminins dont Dickens lisse les ailes blanches, d'une main si respectueuse et si pure; de même que bien des princes seraient embarrassés, tant il y a de Cendrillons qui, dans ses légendes, perdent leur divine pantoufle, à commencer par la Meg, des Contes de Noël, pour finir par Catherine Nickleby, forcée de se placer chez une marchande de modes et d'être sous les ordres d'une sous-maî* tresse acariâtre, qui déclare avoir le pied plus petit qu'elle.
Cet accent de courtoisie discrète, particulier aux écrivains anglais, dès qu'ils parlent de la femme, devait nécessairement, chez une nature aussi militante contre le droit du plus fort,que celle de Dickens , prendre quelque chose de plus ému et de plus pénétrant ; bien entendu, nous ne parlons pas de ces mégères qui, pour l'apparence et comme pour la réalité, usurpent le nom de femmes, telles que l'impérieuse mistressMurdstone.ou l'acerbe mademoiselle Knag; quand on chante les roses, on ne sous-entend pas les épines, mais ces repoussoirs obligés ne font que mieux valoir, dans leur prestige, ce qu'on pourrait appeler la galerie des femmes de Dickens. Je laissais comprendre, en commençant cette étude, que le
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grand romancier anglais était un hôte généreux,qui avait du pain pour tous les affamés de tendresse, et que ses premiers pauvres étaient les enfants; en pensant aux ctres faibles, c'est par les jeunes filles déshéritées de bonheur, qu'il devait continuer son rôle de consolateur des affligés.
Toutes ses figures féminines sont peintes avec cette galanterie qui vient de l'âme et non de l'esprit; mais il n'en est pas de plus finement choyée que Dora, la première femme de David Copperfield, celle qui s'intitule avec une si coquette timidité : la femme-enfant. Comme nous sommes loin ici.de y Homme-Femme de M. Alexandre Dumas! Pauvre Dora! elle n'est qu'une apparition. dans le roman, et cette physionomie fugitive laisse plus de traces que les héroïnes en pied. Dora, délicieuse tête vide, il cœur charmant : c'est la Frou-Frou de Meilhac et d'Halévy; seulement .c'est Frou-Frou innocente, s'agitant dans le cercle du devoir; Copperfield ne peut pas faire entrer une notion sérieuse dans ce cerveau futile. Shakespeare fait à Dora l'effet d'un fâcheux; ses livres pratiques n'ont pas plus de succès auprès d'elle. David lui achète un beau portecrayon en or- avec un manuel de recettes pour le pudding à l'étuvée.
Ce volume de science sert à Dora à construire un
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piédestal pour Jip, le petit cliien favori qui, se dresse surses deux pattes, et le bonheur de Dora est complet, quand elle lui t'ait tenir ce fameux porte-crayon entre les dents. Comment se fâcher contre elle? Elle passe si gentiment autour du cou de son mari. son frais visage. perdu dans ses boucles blondes; elle a des sourires si câlinsr[u"clle desarmerait un quaker; les voix les plus grondeuses ï appellent petite Jlciir, et on la traite un peu. ainsi qu'elle-même traite Jip. Elle dirait volontiers .comme cette marquise du dixhuitième siècle : « Je suis indomptable .comme une mouche. » Copperfield ne veut pas jouer près de cette ravissante petite mouche le vilain rôle de Taraignee : il se laisse chérir, sans imposer à cette fine organisation les lois de la sévère raison. Mais Dora est une existence trop fragile, pour cette terre : elle ne peut durer que ce que dure un joujou.
Sa fin rachète ses nombreux péchés véniels : i< O mon ami, dit-elle à son mari, en pleurant, pendant que David regarde, avec désolation. fuir ce qui reste de cette vie si inutile et si précieuse, cela vaut mieux comme cela; je crois que j étais trop jeune ; plus tard .vous n'auriez pas pu aimer votre /c^;?i ;??(?enfant comme vous l'aimez maintenant. » Jip, qui se traîne à peine,hors de sa niche chinoise, vient lécher, une dernière fois la main de son maître, car il va
mourir en mcnie temps que sa maîtresse, et Dickens connaît si bien la source sacrée des larmes, qu'il nous attendrit avec l'agonie d'un petit chien. Dora est presque une figure parisienne, et le romancier ûnglais Ta traitée avec une indulgence toute française. Entre la logique Agnès et la Froufrou qui n'a pas plus d'expérience e^ue sa poupée, la raison peut balancer, mais le cœur n'hésite' point. Dora est la revanche prise sur toutes les héroïnes prêcheuses.
Les qualités privées que nous venons d'énumércr et qui nous suffisent, à nous autres étrangers, pour classer un des maîtres du cœur humain, n'expliquent pas l'immense popularité dont jouit presque, dès son début, le Balzac britannique, plus heureux que le Dickens français. Grâce communicative, instinct de l'émotion vraie , amour poétique de la bonté, fertilité de source généreuse, tout cela eût paru. sans doute. des dons précieux; mais Charles Dickens ne serait pas devenu un romancier national, s'il n'avait caressé le sublime égoïsme de la patrie — vertu dont nous nous défions chez nous, — s'il n'avait pas, constamment, parlé à l'Angleterre
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d'elle-mcmc. De plus grands écrivains, parmi ses fils, la négligèrent parfois, Byron oublia presque d'être Anglais, à force de se faire cosmopolite; des conteurs élégants, comme Buhvcr,ne l'entretenaient (quand ils ne se contentaient pas de souvenirs classiques) que d'une coterie, pour ainsi dire,dans la société; il existait, pour le poème. comme pour le roman, un pays légal. Ce fut l'honneur.ou la bonne fortune de l'auteur de Daniel Copperfield de reprendre, avec plus de puissance et de fécondité, la tradition oubliée de Fielding, et d'établir. sur ce sol aristocratique. le suffrage universel en littérature.
L'Angleterre se sentit vivre et tressaillir dans les livres de Dickens, depuis les types les plus dédaignés jusqu'aux plus plaisantes personnifications, depuis le garçon d'auberge. ou le balayeur des rues, Jusqu'à l'hypocrite imposant; et comme les viveurs blasés sur le pain blanc. qui trouvent au pain bis une saveur délicieuse, ce mets imprévu et nouveau ranima son appétit; le champ de l'observation était limité et convenu ; on ne promenait les lecteurs que dans un jardin bien peigné et clos de murailles; Quelle délivrance. quand on les remit en pleine nature et qu'on leur rendit Tespace avec ses mille surprises! L'heure sonnait à point pour cette révolution intellectuelle; on bâillait à l'éternelle peinture
du high life : on était fatigué de ces romans d'étiquette.où les moindres comparses ont besoin de Justifier de leurs quartiers de bonne tenue, et qui sonneraient la cloche de Yimproper. si une redingote râpée faisait mine d'apparaître à la fin d'un chapitre,— de même que les chiens de luxe aboient après les gens mal vêtus. U éXém^nX fashionable avait été tellement exploité qu'il crispait les dandys euxmêmes. Grétry disait. après l'audition d'un morceau composé pour les cordes graves : « Je donnerais vingt-cinq louis, pour entendre une chanterelle ! « Les Brummel et les d'Orsay de la curiosité littéraire auraient dit volontiers : « Je donnerais mille guinées. pour rencontrer dans ces galeries d^irréprodiables un homme misérablement habillé ! » L'abus du velours et de la soie préparait à la rentrée en grâce des élofl'es à bon marché. Dickens devait pousser cette réaction salutaire. jusqu'au prestige du haillon.
Les Aventures de M. PicJouîck furent l'ouvrage qui marqua. pour le roman anglais -l'émancipation de réternelle peinture du beau monde ^ on savait sur le bout des doigts tout ce qu'il contenait ; on éprouvait une certaine curiosité à visiter un peu le pauvre monde. M. Pickwick, le Don Quichotte de l'observation, avec Sam Weller, son fidèle Sancho
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Pança, aidés.tousdeux,parle fameux club des Pickn'ickiens, se chargèrent d'être les cicérones du public. Une remarque confirmera ce que nous disons des besoins nouveaux du lecteur : tant que M. Pickwick et ses collègues occupèrent seuls la scène, cette revue mensuelle des ridicules du jour n'obtint qu'un accueil sympathique. La création de Pickwick avait • d'ailleurs^es précédents, ne fût-ce que le poëme du Docteur Syntax à la recherche du pittoresque, et dont la note burlesque se retrouve parfois. dans la fantaisie voyageuse de Dickens. Mais quand Sam "Weller, ou. par euphonic-Sa^z/ve/, opéra son entrée dans cette exhibition d'excentriques, le succès fit explosion.
L'ami Sam, le simple factotum de l'auberge du Blanc Cerf, dans le Borough, un des faubourgs de Londres, eut la gloire d'être, en quelque sorte le Christophe Colomb d'un nouveau monde de personnages. L'Angleterre, qui a toujours eu beaucoup moins le spleen .qu'on ne le pense, se reconnut dans ce type de John Bull sentencieux, loquace, jovial et bon enfant, un Gaulois de la Tamise; c'était bien eile,prise sur le vif dans un représentant de la basse classe, et cette monnaie de billon était peut-être mieux marquée à son effigie. que bien des guinées. Ce cher Samivel, je ne vous le donnerais pas pour
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un élégant, et ses fonctions ne pourraient guère passer pour très-relevces. Au moment oii commence l'odyssée pickwickienne, nousle voyonsiivec un gilet rayé orné de manches de calicot noir et de boutons de verre bleu, un mouchoir d'un rouge éclatant autour du cou, et un vieux chapeau blanc.posé sans façon, sur le côté gauche de la tête, s'escrimant de la brosse entre deux rangées de bottes. La chaussure à faire, c'est si bien l'élément dans lequel tout s'incarne pour lui, que ses hôtes se trouvent représentés à ses yeux par la partie de leur costume placée sous sa direction; et quand on lui demande quelles sont les personnes qui logent dans l'hôtel^ il répond : a II y a une paire de bottes hongroises au n" i3 ; il y a des bottes à revers ici , au rez-de-chaussée, des bottes à la Wellington,au n» 5.» Le dénombrement n'en finirait pas, et pourtant entre deux coups de sonnette, Sam trouve le moyen de faire la biographie de son père, un cocher veuf et assez gros pour être capable de tout ; étonnamment gros, son père ! fameuse tournure, bottes à revers, bouquet à la boutonnière, chapeau à grands bords, châle vert, gentleman fini ! Une fois qu'il est en train de parler, Samivel ne peut pas plus s'arrêter qu'une brouette neuve. qui a une roue bien graissée. C'est cet excellent compagnon. que le profond M. Pickwick se dé-
cide à prendre pour serviteur, et quand il a le malheur de parler un peu mystérieusement de ce projet à mistress Bardell, son hôtesse, une veuve e|ui voudrait être console'e, il lui demande si la dépense est beaucoup plus grande pour deux personnes, que pour une seule; il fait l'éloge de celle qu'il a choisie; et voilà madame Bardell qui, prenant cette confidence pour une déclaration délicate, se jette.en pleurant.au cou du philosophe et s'évanouit dans ses bras. Le fils de la veuve survient, et, croyant sa mlère molestée, donne. tête baissée, contre l'agresseur; les Pickwickiens accourent au bruit, s'étonnent et se scandalisent : a Je ne puis concevoir, reprend le locataire intrigué, ce qui est arrivé à cette dame. Je venais simplement de lui annoncer que Je vais prendre un domestique, quand elle est tombée dans le paroxysme oii vous l'avez trouvée. »
La scène est très-plaisante et donne une idée du comique de Dickens. On hoche la tête d'un air de doute, et Sam arrive à propos, pour confirmer l'assertion de M. Pickwick; il dépose son feutre ventilateur tX sa vieille casaque, revêt un habit gris avec des boutons aux initiales du club, se coiffe d'un chapeau noir, avec une cocarde, et voilà Sam en route pour ses nouvelles destinées. « Je ne sais pas^ s'écrie-t-il, si je vais être valet de pied, groom.ou garde-
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chasse, mais vive Pickwick ! » et fouette, Dickens ! L'attachement du brave garçon ne se dément pas^u milieu des plus mortifiantes épreuves; il suit son maîtrcjusque dans sa prison, il refuse de se marier pour rester auprès de lui. Et quand l'illustre fondateur du Pickwick club, fier mais fatigué d'avoir étudié les variétés de Tespèce humaine, laisse à de plus curieux la carrière d'observateur, le fidèle écuyer, cet autre Sancho Pança, qui n'espérait même pas le gouvernement d'une île, se contente du bonheur de rendre plus douce encore la retraite du chevalier Pickwick. Pauvre homme ! que de moulins à vent il avait, lui aussi, pris pour des géants, et comme il notait soigneusement sur son portefeuille de précieux renseignements, tels que celui-ci : a Quel âge a ce cheval, mon ami ? — Quarante-deux ans. — Et combien reste-t-il de temps hors de l'écurie ? — Deux ou trois semaines, à cause de sa faiblesse : il tombe toujours^uand on l'ôte du cabriolet, mais quand il est bien attelé, nous avons une paire de fameuses roues, et pour peu qu'il bouge, il faut bien qu'il marche; il ne peut pas s'en empêcher. y>
M. Pickwick ne représentait qu'une amusante caricature, mais la figure de Sam Weller était rendue avec tant de franchise et de vie, qu'elle devenait une création mère; Dickens venait de trouver sa voie
définitive : l'original dans le populaire. La gloire du modeste Samivel fit bien vite le tour de la Grande- Bretagne.
C'est par ce type de nouveau venu que le rornancier des pauvres, si lu par les riches, préludait à la mise au premier plan de personnages pris hardiment dans la plèbe : Jo, le balayeur de l^oin ail alone's, la plus infecte ruelle de Londres; Trotty Veck, le vieux commissionnaircblanchi sous les intempéries, comme la cathédrale de Saint-Paul, où la pluie, en empêchant les pierres de noircir, dérange ce qu'on appelle Ia patine du temps; Newman Noggs, l'incarnation du dévouement obscur et timide, — le dévouement honteux, comme il y a les pauvres honteux; — Tom Pinch, l'organiste de village, une créature du bon Dieu.qui admire naïvement M. Pecksinifl'e, le plus suave des hypocrites, de même que Laurent chargé de serrer la haire avec la discipline, devait être ébloui de la perfection imperturbable de Tartufe; Smike, le pauvre enfant devenu garçon de peine, dans l'horrible pensionnat du féroce M. Squeers (ne jugeons plus les écoles actuelles d'Angleterre sur ce tableau. peut-être un peu chargé
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des écoles d'autrefois); Smike enfin, le roi des souffre-douleurs, ressemblant à ces malheureux chiens, pour qui tout le monde a des coups de pied, et qui meurentfSans avoir su ce que c'était qu'une caresse; Peggotty, le simple pécheur qui représente , avec tant d'autoritéjes rudes et bonnes qualités populaires; Etienne Blackpool, ouvrier honnête, qui porte, dans une grèvc.la peine de sa loyauté. L'immense charité de Dickens s'exerce plus bas encore que le mendiant.ou l'idiot; elle trouve un encouragement pour le convict .qui reparaît. en lépreux, sur le sol natal, ou pour le forçat qui quitte la patrie. en la saluant d'un premier remords.
Ne craignez pas de vous laisser voir par lui, disgrâces de l'adversité, souffrances des cœurs jetées, pour ainsi dire, au coin de la borne, révoltes étouffées de la conscience, blessures secrètes reçues au service de Dieu ; approchez sans crainte, guenilles ambulantes, dont ne voudrait plus le chiffonnier, martyrs sincères^qu'on n'a jamais plaints; serfs de la détresse,que personne ne pense cl délivrer; bctes d« somme humaincs.qui recevez, avant de rester sur le carreau, tant de coups du destin, vous aurez la joie infinie de rencontrer un maître qui vous replacera au rang des hommes, un ami supérieur- qui écoutera vos plaintes, plus méprisées , parfois .que le
murmure des vents; un défenseur habile et touchant, qui prendra votre cause en main .avec une délicatesse exquise, tant il aura peur de froisser des existences endolories : c'est qu'au fond, et quoique le grand romancier n'ait pas toujours refusé à son temps quelques épigrammes banales contre l'Eglise, Dickens est.avant tout -un CHRÉTIEN, et qu'il a mérité d'être appelé le patron des misérables.
Cette préférence de l'écrivain pour les déshérités, car il a aussi son favoritisme, s'étend presque jusqu'aux choses. /?^^e»^ C/rc'z/.v n'aura pas,pour luiJ'attrait de Tom ail alone's, un endroit sinistre comme le nom lui-même, le fond de cale du vaisseau de la Grande-Bretagne, et où pullule, à la tombée du jour. la vermine de la pauvreté .en quête d'un gîte. La rue est étroite et noire, les habitations tombent en ruines, et de temps en temps, un violent fracas, suivi d'un nuage de poussière, annonce qu'une maison s'écroule. Tant mieux! autant de logements, que fourniront les décombres; c'est de ce taudis.que sort.le matin Je pauvre Jo le balayeur, plus étranger à la civilisation. que le chien qu'on a pris soin d'instruire et qui connaît ses devoirs. Que les descendants de chiens abandonnés à eux-mêmes retournent à l'état sauvage, et avant peu, ils auront dégénéré au point d'avoir perdu leur faculté d'aboyer: il ne leur
restera plus que celle de mordre. Eh bien ! cet être tombé au-dessous de l'animal va avoir, grâce au romancier, son quart d'heure de dignité humaine. Dickens trouvera le moyen, avec l'agonie de Jo, d'édifier le plus endurci des pécheurs. — « Comme il fait noir, monsieur Woodcot ! dit-il.,sur son grabat. Y a-t-il de la lumière,qui va venir ? — Oui, Jo, elle approche. — La route est bien rude, mais voilà que j'arrive au bout, — Jo, mon pauvre ami ! — Je vous entends, monsieur Woodcot, mais je ne vous vois pas; je suis à tâtons; laissez-moi prendre votre main.
— Jo, voulez-vous répéter ce que je vais vous dire?
— Oui, monsieur, car c'est bonjour le sûr. — Notre Père. — Notre Père! oui, c'est bon, monsieur Woodcot. — Qiii êtes aux deux... — Aux cieux... C'est-il la lumière qui vient ? — Elle est tout près, Jo. Que votre nom soit sanctifié. . — Sanc-ti-fié... La lumière vient dissiper enfin les ténèbres de la voûte: il est mort!... Entendez-vous, milords et gentlemen, révérends de toutes les Eglises, il est mort ! » etc.
Un trait de véritable éloquence termine cette scène d'une simplicité solennelle. Le Pater, répété par cette bouche.d'où sont sorties tant de plaintes, prend un accent sublime; la divine beauté de la prière transforme la pauvre brute, qui va goûter, dans la '.ombe.sa première heure de bien-être.
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Ecoutez maintenant avec quelle noblesse Dickens fait parler un homme dupeuple.qui demande qu'on rende l'honneur à son enfant. Un vaurien de famille a enlevé la nièce, on pourrait dire la fille du pécheur Peggotty, si on mesure les termes à l'affection. Le plébéien se présente chez la mère du jeune homme, mistress Steerforth, pour savoir d'elle si le séducteur tiendra sa promesse. — Elle est trop audessous de lui. — Elevez-la jusqu'à vous. — Elle n'a pas d'éducation. — Enseignez-lui ce qu'elle ne sait pas. La hautaine bourgeoise résiste: « Ecoutezmoi, madame, dit alors.avec une douceur poignante, le malheureux- atteint dans son bien le plus cher, vous savez ce que c'est que d'aimer son enfant, moi aussi; mais vous ne savez pas ce que c'est que de perdre son enfant, moi je le sais. Arrachez-la à ce déshonneur et je vous donne ma parole. que vous n'aurez pas à craindre l'opprobre de notre alliance. Pas un de ceux qui l'ont élevée, pas un de ceux qui ont vécu avec elle et qui l'ont regardée comme leur trésor,depuis tant d'années, ne verra plus son joli visage; nous renoncerons à elle; nous nous contenterons d'y penser. comme si elle était sous un autre ciel; nous nous contenterons de la confier à son mari, à ses petits enfants, et d'attendre.pourla revoir, le temps où nous serons tous ég^aux devant Dieu, »
Avais-je tort de dire, si le sens religieux ne pénètre pas l'œuvre entier de Dickens, et si le grand humouriste du roman ne prend jamais le ton de prédicant, qu'il rencontre toujours,dans les grandes épreuves de la vie-l'accent suprême du chrétien ? il y a des mots qui sont une profession de foi. Quelle fière humilité dans cet inférieur qui attend pour retrouver ses dw'ils Je Jour oh nous serons tous égaux devant Dieu; que notre littérature populaire s'empare de cette situation, et vous verrez de que! air les petits feront la leçon aux grands; ils confondront les rangs avec tant de superbe que, suivant un aphorisme fameux, le martyr deviendra peutêtre moins à plaindre,que le bourreau.
Cette sympathie pour ce qu'on pourrait appeler la tribu souffrante, existe bien dans notre roman ; mais, ou elle a quelque chose de voulu et de théâtral qui la gâte, ou il s'y mêle je ne sais quoi de haineux. qui la rend suspecte. Les Mystères de Paris, d'Eugène Sue, arrêtent aussi leur attention à des repaires comme Tom ail alone's. Mais tous ces héros de sous-sol font l'effet de rêveurs blasés .qui troqueraient l'habit contre la blouse; quelle différence de vérité entre Fleur-de-Marie, ce lis artificiel, et la délicieuse Nell du Magasin d'antiquités/ D'un autre côté, nous nous méfions de ces auteurs
trop près de la nature, qui attribuent toutes les vcrlus aux insurges, uniquement pour donner tous les vices aux propriétaires. Leurs déclarations d'amour à l'humanité ne rassureraient même pas un philanthrope : ils ne feignent de si bien chérir les pauvres, que pour mieux détester les riches. Au fond^ on chercherait vainement un éclair de tendresse réelle, dans ces loups bêlants.
Ce qui charme. chez Dickens, c'est l'absence d'amertume et sa parfaite bonne foi quand il entre en communion avec les parias de la vie; il ne cherche pas plus un effet dramatique qu'il ne songea forger une arme de guerre contre la société; sa démocratie n'a rien de farouche et d'exclusif. C'est un intérêt sincère qui l'attire vers ces membres méprisés de la grande famille humaine ; il les enveloppe d'une fraternité délicate. sans les appeler frères, sur un mode déclamatoire; si.parfois.il persifle un peu, tout d'une pièce.les couches sociales bourgeoises — Dickens a laissé l'aristocratie en dehors de ses romans, — sa moquerie n'a rien de venimeux et de mesquin ; il se sent toutes sortes de bonnes dispositions à voir un homme comme lui -dans celui qui
remplit ici-bas la tâche la plus obscure, mais il se garderait bien de faire d'un égoutier, par exemple, une personnification vengeresse et rédemptrice. II n'imite pas ces charlatans du siècle, qui vont chercher des fausses perles dans du fumier; s'il soutient un travailleur sérieux. comme Etienne Blackpool, il sait aussi avoir le courage de démasquer le travailleur imaginaire. comme Slackbridge, un freloasans cesse occupé à souffler aux abeilles l'esprit d'inimitié, le fainéant hautain que nous nommerions, d'après une classification récente : un sublime.
Obéissant aux ordres de ce chef mystérieux, les tisserands de Cokeville, une cité toute noire.comme une mine de charbon, ont décrété une grève injuste. Etienne, déjà vieux dans l'honnêteté, refuse de s'associer à cette mise en interdit du pain à gagner : il rompt avec ses camarades qui, à partir de cette trahison, vont se détourner de son chemin. Mais quand il se trouve face à face avec son patron, M. Bounderby, un oracle de suffisance, persuadé que tous les ouvriers rêvent le potage à la tortue. avec une cuiller d'or, et lorsque ce maître maladroit parle de mesures violentes, Etienne prend la défense des ennemis qui viennent de l'accabler : « Ne pas se rapprocher- avec douceur et patience et des façons consolantes.dc ceux qui sont si prêts à partager entre
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eux dans leur misère, ce n'est pas un bon moyen... Quand vous pendriez cent Slackbridge, qu'importe : mettez cette pendule à bord d'un navire et envoyezla à l'île de Norfolk, cela empéchcra-t-il le temps d'aller son train ? Il ne fait pas bon de s'interposer entre le marteau et Tenclume : Etienne paie -d'un renvoi définitif, son indépendance d'opinion ; la mort est au bout de son sacrifice.
Cette aimante et loyale figure de prolétaire représente bien le point conciliant des opinions du romancier ; Dickens est une âme trop élevée.pour que les problèmes économiques ne le préoccupent pas, mais son socialisme a la douceur d'un sourire du Christ; et cette main.qui panse avec un soin attentif les plaies du paupérisme. ne se retourne pas.menaçante.contre les heureux de la terre ; il se borne simplement à prier l'alderman Cute.ou le puissant M. Bounderby d'être moins sévères pour les Lazares qui couchent à leur porte, et sa seule vengeance serait, suivant l'évangile de saint Luc, de faire emporter, par les anges. rindigent dans le sein d'Abraham.
La raillerie anglaise est souvent acre et couverte, elle ressemble au ciel de Londres, elle manque de soleil; Swift est un bouffon corrosif. qui inquiète; c'est le Tristan l'Hermite du récit, ou, si l'on veut
encore, le croquemitaine des grandes personnes. Thackeray verse. sans relàche-une pluie fine d'ironie, qui refroidit pour rcspècc humaine ; ce sont deux tristes, même quand ils amusent ; on dirait des fous en habits de deuil.
Chez Dickens, au contraire, il y a, avec mille échappées d'azur, le vrai rayonnement de la gaieté : ses personnages les plus odieux ont un côté comique qui désarme; ce philosophe ne creuse pas l'analysecomme une fosse mortuaire; il ne confond pas le roman avec le sermon. Prenez une de ses bêtes noires, M. Pecksniff, un Tartufe qui rencontre un Orgon plus fin que lui, et écoutez-le faire à son hôtesse, madame Todgers, une déclaration.sous le couvert de sa défunte femme. « Elle était belle, madame Todgers, et voici ses deux filles, Mercy et Charity; ce ne sont pas des noms profanes, j'espère. Comme vous lui ressemblez, madame Todgers ! — Ne me serrez donc pas tant, monsieur Pecksniff. — C'est pour l'amour d'elle, et permettez-le, en l'honneur de sa mémoire, au nom d'une voix qui sort de la tombe. Donnez-moi votre main, madame Todgers... La dame hésita. — Eh quoi ? une voix de la tombe serait- elle sans influence sur vous? insinua M. Pecksniff avec une tendresse sombre. Ceci serait irréhgieux, ma chère amie 1 »
Tout d'un coup, M. Pecksniff aperçut. collée à son genou-une tartine bcurrce.qu'il avait renverse'e.avec une tasse de café. Voilà, dircz-vous, un incident ù la Paul de Kock ; mais écoutez le commentaire qui relève l'épisode de la tartine beurrée. « Il la regarda fixement, secouant la tête d'un air consterné, comme s'il voyait dans ce débris l'image de son mauvais génie. »
Et l'on oublie. un instant, devant cette bonne scène de comédie, les savantes noirceurs de M. Pecksniff.
Vous ne rêveriez rien de plus aride et de plus monotone que la personne de M. Gradgrind, l'homme des réalités, l'homme des faits et calculs, l'ennemi juré de tout ce qui est imagination. Dickens trouve le moyen de faire fleurir cette plante, ingrate comme un chiffre. Ecoutez professer sous la direction de ce maître pratique : « Vous ne sauriez marcher sur des fleurs, donc on ne saurait vous permettre de les fouler aux pieds, sur un tapis. Vous ne voyez pas les papillons des climats lointains venir se percher sur votre faïence, donc on ne saurait vous permettre, etc. Vous ne rencontrez jamais un quadrupède se promenant de haut en bas sur un mur; donc vouS ne devez pas représenter de quadrupèdes sur vos murs. » M. Tho-
mas Gradgrind voudrait faire partager aux autres sa nostalgie de l'exactitude. Quelle forte éducation ret;oivent les petits Gradgrind ! aucun d'eux qui ne soit un modèle ; la statistique n'a pas de secret pour eux ; en revanche, ils sont vaccinés contre la variole poétique, et nul petit Gradgrind n'a appris la stupide chanson : « Scintille, scintille, petite étoile, que je voudrais savoir ce que tu es ! » Nul petit Gradgrind n'admettrait de vache légendaire -comme celle qui fit sauter le chien. qui tourmentait le chat, qui tuait les rats qui mangeaient l'orge; toutes les vaches qu'on leur a présentées ne sont que des quadrupèdes herbivores, ruminants, et à plusieurs estomacs.
Thomas Gradgrind est l'inverse de l'astrologue de la fable qui se laissait choir dans un puits; il regarde tellement à ses pieds, qu'il ne s'aperçoit pas de ce qui se "passe au-dessus de sa tête; ce père exemplaire croit agir supérieurement.en donnant sa fille à un autre lui-même, Josué Bounderby, le fils de ses œuvres (plaignons la mère !) : mais il a compté sans l'élément banni par lui de son foyer domestique : le sentiment, et Louise Gradgrind, comme une héroïne d'Octave Feuillet, est tout près de rouler dans le précipice, grâce à M. James Harihouse, un de ces don Juan britanniques qui réus-
sissent par l'affabilité flegmatique, comme ceux du continent par l'ardeur passionnée ou l'étourderie brillante; heureusement, nous sommes sur un sol où le fruit défendu a beaucoup de peine à croître, et la jeune épouse, s'arrêtant au bord de la faute, rebrousse chemin et s'en va tout droit à la maison paternelle. Thomas Gradgrind, l'être qui a un compteur à la place de l'àme, est tout surpris de constater l'imperfection de son système.
Je vous défie également de trop vous indigner contre l'alderman Cute, quand vous écouterez ce dialogue avec Trolly Week. La fille du vieux commissionnaire vient d'apporter à son père un cadeau pour la Noël, un plat de tripes. Le pauvre homme va se régaler, quand l'alderman Cute, suivi de son digne acolyte Filer, vient troubler la fête. Filer se livre à des considérations profondes sur la cherté réelle de la tripe, il déclare à Trotty qu'il arrache ce plat de la bouche des veuves et des orphelins :
Manger l'herbe d'autrui. quel crime abominable!
L'alderman interroge la complice du coupable, la charmante Meg, qui va prendre un mari : « Vous allez vous marier, lui dit-il, c'est chose très-inconvenante et indélicate, de la part d'une personne de votre sexe! » Et il lui fait le tableau des calamités
qui attendent une déclassée comme elle ; puis s'adressant au bonhomme : — Quel âge avez- vous ? — Un peu plus de soixante ans. — Ah! cet homme a passé de beaucoup la moyenne de la vie, s'écrie M. Filer, dont la patience semble à bout; l'interrogatoire finit par ce trait burlesque, un peu gros peut-être, mais ressemblant à ces fortes jovialités par lesquelles un bouffon de cour faisait jadis passer des vérités désagréables : l'alderman Gute mange les tripes, et c'est la morale du sermon.
Sur la foi de quelques auteurs, on se représente toujours les Anglais comme une nation morose, qui va tuer le spleen.à mille lieues de la mère-patrie. Je ne sais pas si le spleen est vraiment une m aladie anglaise, II existe bien dans la Grande-Bretagne ce qu'on nomme les blue dcvils ; mais, quoiqu'il en coûte à un Français de Tavouer, nous devons reconnaître que nous avons souvent rencontré. chez ces prétendus mélancoliques des compagnons très-agréables, taquins.sans être hargneux, ayant le rire facile, et une parfaite égalité dans la bonne humeur.
Dickens personnifie à merveille l'enjouement britannique, si peu connu chez nous, et qui ne manque ni de grâce, ni de légèreté. Seulement il y a, chez le? Anglais de la lenteur et de la patience même, dans l'envie de s'amuser. Ils se plaisent à venir voir de
loin la plaisanterie, et le procédé suivant, par exemple, irriterait la furie parisienne :
a Pendant ce temps (il s'agit d'une chasse organisée par les Picwickiens), M. Winkle s'environnait de feu, de bruit et de fumée, sans produire aucun résultat digne d'ctrc noté. Quelquefois .il envoyait sa charge au milieu des airs, quelquefois il lui faisait raser la surface du globe, de manière à rendre excessivement précaire l'existence des deux chiens. y>
Ajoutez que personne n'est plus mordant que l'Anglais, quand il lui plaît. Dickens raconte une visite faite à un pamphlétaire yankee : pendant l'entretien, suivant une mode, sans doute périmée, son interlocuteur, placé devant lui, crache.en déterminant une parabole avec sa salive. Le visiteur se recule : — Ne craignez rien, dit le Yankee, avec un sauvage sang- froid, je connais mes distances. Ce mot-là est tout une peinture de mœurs.
Quelle silhouette désopilante. que celle de M. Micawber, le spéculateur aux citations classiques, si déplorablement trompé par son associé Uriah Heep, un scélérat auquel sa mère adresse, chaque jour -ce conseil: « Soyez humble, Uriah.» Micawber, au comble de l'infortune, prend le parti de se fuir luimême et de visiter les endroits, jadis témoins de son contentement : il écrit à Daniel Copperfield et lui
donne rendez-vous près de la prison du Banc-du- Roi; c'est là, dit-il, qu'on pourra trouver les vestiges de ce qui reste
d'une
tour écroulée.
WILKINS MICAV.'BER.
Cette formule pittoresque est un trait de génie comique.
Je ne me suis, jusqu'ici occupé que des qualités morales chez Dickens; j'arrive à ce large instinct de l'extériorité qui caractérise ce Shakespeare du livre; comme le grand poëte anglais, qui plane.de bien plus haut, sur l'humanité, Dickens éprouve une jouissance infinie à entrer en communion avec la nature ; de même que le pauvre bûcheron l'intéresse, autant qu'un puissant seigneur, un brin d'herbe l'attire, comme le chêne le plus altier; les fleurs qui croissent loin de tous les yeux ne meurent pas,sans avoir eu un regard de lui. Son imagination tire de tout ce qui l'entoure une impression saisissante, vivifiante et neuve, comme l'orage fait sortir de la végétation mille émanations délicieuses et imprévues. Le rendu d'un éclair devient, sous la plume au vent de Dickens, un véritable poëme : on dirait qu'une fée vient de le gratifier du don d'ubiquité. Il
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VOUS monlrc la campagne tout enlicre, les nids d'oiseaux dans les arbres, l'intérieur du clocher, les enseignes de la rue.qu'on lit comme en plein jour, rétang.qui s'illumine d'une clarté blafarde. De la chute des feuilles il fera une légende fantastique; d'une traversée de malle-poste à travers le pays, il notera avec amour les moindres accidents : les clicsclacs du postillon, le grondement des roues sur le pavé, les visages curieux sur les portes, et cela .avec une verve enragée comme s'il attelait ii chaque relais de la page. des chevaux frais à son intellect. Il se livre si entièrement, que les choses n'ont pas de secret pour lui. La neige qui tombe, le rayon qui danse, la bise qui sifrie, trouvent le moyen de lui faire une confidence.
C'est par là qu'il est surtout Anglais et qu'il plaît àTAngleterre. Le paysage et les rues, la ville et la campagne, n'ont pas d'observateur plus enthousiaste que lui. 11 chante les cailloux du chemin comme un blasé ne célébrerait pas le mont Blanc ou le Righi. Il y a du patriotisme dans sa description; en même temps, elle renouvelle perpétuellement l'atmosphère autour de ses personnages. Quand on suit Dicicens, il semble qu'on parcourt un de ces sites élevés. où le grand air emplit les poumons, en chassant les miasmes.
Aussi, pour le lecteur qui sait changer d'habitudes littéraires, rien de plus captivant, malgré ses longueurs et ses digressions, qu'un roman de Dici^ens; son milieu ambiant est tellement vaste, qu'il se rattrape toujours. Au moment où il frise l'ennuyeux, je ne sais quel coup d'aile le délivre de la toile d'araignée oU il allait se prendre. comme une mouche; il faudrait d'ailleurs, pour bien le juger, le lire dans sa langue, en adoptant le mode en vigueur chez nos voisins : la livraison périodique. Un voisin à demeure chez vous est tenu d'être laconique; un voisin qui ne vient vous voir que tous les mois a le droit d'être cxpansif.
La critique française, en général,me paraît accorder à Dickens, comme écrivain, une place trop secondaire.dans la littérature britannique. Suivant les meilleurs juges des autres pays, il y a pourtant telle page du romancier qui pourrait être mise de pair -pour les qualités de forme et de substance, avec les plus beaux morceaux d'un talent nourri, comme Macaulay.
Examinons.plutôt-ce paysage d'automne :
« Comme un éclair soudain de mémoire.ou d'inteUigence .qui s'éveille dans l'esprit d'un vieillard, le soleil répandait. avant de s'éteindre, son éclat sur le paysage, où la jeunesse et la force disparues sem-
blcrent revivre de nouveau. L'herbe mouillce clincelaitdans la lumière; les étroites bandes de vcrdure.dans les haies, où quelques petites branches encore vives avaient résiste bravement et se pressaient l'une contre l'autre. pour mieux se défendre. jusqu'à la fin.contre les rigueurs des vents piquants et de la gelée du matin, reprenaient vie et courage] le ruisseau qui, toute la Journée, avait été triste et endormi, s'était remisa rire gaiement; les oiseaux commençaient à gazouiller. sur les branches dénudées, comme si, l'espérance leur faisant illusion, ils fêtaient déjà le départ de l'hiver, le retour du printemps. La girouette placée sur la flèche aigué de la vieille église scintillait au haut de son poste. comme pour s'associer à la joie générale; et des croisées voilées de lierre il s'échappait de tels rayons.reflétés par le ciel embrasé, qu'il semblait que les paisibles maisons fussent le foyer concentré de la pourpre et de la chaleur de vingt étés. »
Une bouche enfantine casse.parfois.les arrêts d'un prince de la critique; c'est un bambin de dix ans qui a formulé sur Dickens le jugement le plus profond, a Père, disait un jour, à Thackeray.un de ses enfants, avec une sincérité cruelle, qui aurait fait souffrir tout autre, qu'un si noble rival : Faitesnous donc un conte de Dickens, » La biographie
de Dickens peut se résumer en peu de lignes : sa vie a ressemblé à son oeuvre, il a fait beaucoup de bien, il a rendu mille services, il a consolé bien des malheureux; ce fut le gentleman de lettres dans toute l'acception du terme.
Dickens a été enterré à l'abbaye de Westminster; ses restes mortels reposent dans ce qu'on appelle le coin des poètes, entre Shakespeare et Byron : c'est la haute cathédrale et non le banal cimetière.qui lui sert de dernière demeure, touchante et pieuse coutume qui a existé chez nous, et que nous voudrions voir revivre pour ceux qui ont le plus honoré leur pays.