‹ Chez nous et chez nos voisinsChapitre 22 sur 34 · MADAME DE LAMBALLE · texte numérisé non relu

MADAME DE LAMBALLE

En parlant des plus mauvais jours de la Révolution, un puissant écrivain a dit : 'c On ne discute pas avec la foudre! « Il oubliait que c'est précisément là l'office du paratonnerre. En vérité, les satrapes asiatiques n'eussent jamais demandé autant d'humilité et de silence, et on introduirait ainsi le terrorisme dans l'histoire, après l'avoir fatigué sur les citoyens. Si la Révolution française peut, d'ailleurs, être comparée à une succession d'orages. dont les grondements dominent toutes les voix, nous ne saurions faire l'honneur à la torche d'incendicde la prendre pour le feu du ciel !

Non, mais de même qu'on voit, à la faveur d'un sinistre public, une ville en flammes par exemple,

des rebuts de respcce humaîne ne songer qu'à commettre impunément leurs crimes, certains laits de la Révolution semblent un attentat contre le malheur. Les noyades de Nantes, les massacres de septembre, c'est le vol sacrilège accompli dans la maison qui brûle, c'est le meurtre exécuté sur l'homme qui appelle au secours. Le génie du désastrclui-mème. repousserait avec dégoût de pareils complices ; la Révolution n'a rien ;\ voir avec les misérables qui se sont servis de son nom pour tromper le bagne. Seulement, elle souffre encore dos déprédations et des cruautés exercées sur sa propre personne, car il y a eu les Lacenaire de la Justice et les DumoUard de la Liberté, Comme ce monstre. chez lequel le grotesque se mêlait au hideux, la Révolution a aussi son cimetière, et sur ces tombes sacrées. on ne se lasse pas d'élever dos croix rédemptrices !

Qu'on ne vienne donc plus dire que le salut de la patrie exigeait- il tant de reprisesd'égorgement des innocents. Feindre de regarder comme des ennemis redoutables, qu'on ne pouvait laisser derrière soi, en courant aux frontières, les infortunés sans défense renfermés dans les prisons, c'était ajouter.^ la férocité.la profanation de l'hypocrisie. Le cannibale de l'Afrique équatoriale n'a qu'une bctc fauve au-dessous de lui. c'est le Tartufe de cannibalisme ! Un

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cncrgumcnc qui, la hache à ki maui, vient dire. d'un ton menaçant. à un vieilhird garrotté : a Tu nous lais trembler tous ! » cela lait l'cfl'et d'un homme qui cracherait au visage de la Patrie !

Ou la Révolution prend un caractère purement atroce, c'est lorsqu'elle s'attaque aux femmes, je pourrais dire aux enfants, tant la jeune fille ne fut pas plus épargnée,que l'épouse, ou que la mère. Que les hommes de ce temps, succédant à la société la plus polie du monde, soient presque retournés à l'état sauvage; qu'au nom delà fraternité, ait eu lieu^entre adversaires égaux, le plus abominable carnage qui ait souillé un pays; que, pour des crimes imaginaires, des juges sans mandat aient cru devoir appliquer, à des accusés ayant une apparence de responsabilité, cette peine de mort. dont on demande aujourd'hui l'abolition, en continuant de glorifier ceux qui s'en sont fait un plaisir; je daigne encore me l'expliquer; que la tète de Louis XVI, le plus honnête des princes, ait rejoint au fatal panier la tête d'André Chénier, le plus pur des poètes; je veux, s'il le faut, m'incliner devant ce mystérieux décret du destin, mais que les descendants de ces Gaulois primitifs^qui se chargeaient d'apprendre à l'antiquité le respect de la femme, et cela à une époque oîi l'on vivait encore sous la hutte; que ces Français, indi-

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gnes de leur nom, se soient, au sortir des salons raffinés du dix-huitième siècle, transformés en bourreaux de femmes, voilà, dans le pays qui enfanta la chevalerie, une tache que la plume corrosive des pamphlétaires ne saurait laver; quand la Révolution n'est que Lxirbare, elle a encore sa grandeur; ici.elle est lâche, et l'on rougit de voir les premiers fils de cette génération, à laquelle appartiennent Montesquieu et Voltaire, exécuter sans honte, ce qu'eût refusé défaire le dernier soldat de Vercingétorix !

A toute force. on peut prétendre. un instant- que l'inique supplice de Louis XVI importait à la sanction du nouveau dogme de la souveraineté du peuple; le régicide avait. d'ailleurs à côté de nous.un terrible précédent, quoique la mort de Charles h^ eût été une mort toute royale, tandis que l'exécution de Louis XVI fut une dégradation; à la rigueur, on soutiendrait encore que la Révolution avait besoin de s'affirmer, par la suppression des représentants incorrigibles de l'ancien régime, quoique, dans ces fournées brutales, le plébéien (on ne le sait pas assez) figure plus que l'aristocrate; il fallait, a-t-on dit, épouvanter les rois f'il était superflu en tous cas de les révolter), mais que les nécessités de la politique aient fait comprendre les femmes dans cette immolation à la Raison humaine, c'est ce que les apolo-

gistes de la Terreur ne sauraient justifier; en quoi la décapitation de Marie-Antoinette était-elle demandée par le salut de la République, quoique sur des registres dressés avec soin dans les municipalités, d'inoffensifs citoyens — nous avons pu en connaître encore — demandassent par peur /a tête de la veuve Capet:^Que\ forfait avait commis madame Elisabeth, cette sainte qui n'avait conspiré que pour Dieu, ou madame de Lamballe, cet ange de dévouement, qui touchait à peine à cette terre ? Il a été d'un certain ton, il y a quelques années, déparier légèrement de la légende des vierges de Verdun, dont la plus âgée avait vingt ans à peine, et qui n'étaient coupables que d'être allées,en députation-auprésdeTennemLpour obtenir la grâce de leur ville.

Quand Fouquier-Tinville envoyait ces enfants à la mort, en déclarant qu'il était dangereux de conserver les tiges d'un tronc pourri, n'était-ce pas aussi dérisoire, que de guillotiner des roses ? Faut-il encore renchérir sur ce honteux oubli de toute générosité ? Qu'on se rappelle l'héroïque et inutile sacrifice de mademoiselle Cazotte et de mademoiselle de Sombreuil. A quoi servit-il. à la première, de faire à son père, en pleine orgie de massacre, un rempart de son corps; à la seconde, pour sauver les Jours de son père, de boire à la République un verre d'eau

ensanglanté ? La Révolution dévoyée reprenait ce qu'elle avait donné ; elle ne payait même plus ses dettes d'honneur.

Trois quarts de siècle nous séparent de cette implacable rénovation, et le temps, qui efface tout, n'a pu encore amortir l'éclat dévorant de cette ère: rapide comme un météore. Si ce sang répandu ne crie plus vengeance à des chrétiens qui ont pardonné, il crie encore justice ù la postérité; elle n'a rien oublié de ce drame,qui semble d'hier, tant il passionne encore les âmes !

Un grand mouvement d'opinion s'est produit, de nos Jours, et sans réaction possible, dans l'intérêt définitif de ces victimes sacrées du despotisme populaire. Les hommes de la Restauration, et même de la monarchie de Juillet, pouvaient paraître suspects en disputant aux bourreaux barbouilleurs de lois que stigmatise le poète, la proie de mémoires précieuses; ils étaient. d'ailleurs -trop près des événements-pour les bien juger. Aujourd'hui, la transparence s'est refaite. dans ces eaux si longtemps troublées, et c'est d'un œil ferme et clair qu'on y regarde; ce que ne pouvaient faire nos pères, presque juges et

parties,dansce débat entre la lie et la fleur, les petitsfils l'accomplissent comme un devoir, aidés par ce croissant respect de la vie humaine, qui exerce pour ainsi dire un effet rétroactif. C'est ainsi qu'aujourd'hui, à propos de l'odieuse persécution que la Révolution entreprit contre les femmes, lesécrivainsles plus opposes de vues se sont entendus à cicatriser cette blessure faite à l'honneur français, blessure qui se fermerait peut-être, si d'imprudents ennemis ne tentaient, parfois, de la rouvrir. Les publications de M. Hunolstein, de MM. de Concourt, de M. Mortimer-Ternaux, de M. de Beauchesne et de bien d'autres, ont soulagé la conscience publique.

Si la première et la plus illustre de toutes ces martyres, Marie-Antoinette, cette reine qui ne fut coupable que d'avoir été femme, faite pour n'ctre qu'aimée, et qui ne fut que haïe, méritant toutes les déférences et abreuvée d'opprobres; elle dont on dénatura, avec une science infernale -les actes et les pensées, attaquée comme amie, comme épouse et comme mère, et dont la mort.préparée par la calomnie (qui, si elle ne tue pas, ainsi que le prétend un publiciste célèbre, aide singulièrement à mourir !) ne fut que consommée parl'échafaud; si Marie-Antoinette, qui n'a guère passé que de mauvais jours sur ce trône de France, qu'elle avait embelli de sa

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grâce, d'éloquents historiens, interprètes 'de la postérité, se sont chargés de compenser à l'auguste reine quinze ans de souffrances et d'humiliations, on lui rend aujourd'hui, en amour. le double de ce qu'elle a trouvé de haines; on eft'ace la trace des insolences sous les marques du respect; en 1790, V Autrichienne, comme on l'appelait, ne pouvait sortir des Tuileries, sans être insultée une dou^^aine de fois; aujourd'hui, le nom de cette Française d'adoption ne peut pas paraître dans un récit, sans être salué par plus d'hommages encore ; les pages du beau livre de MM. de Concourt seraient. à elles seules.une garde d'honneur. En un mot, Marie- Antoinette, morte veuve Capet, renaît reine de France, et ce règne posthume, nous l'espérons, n'est pas près de finir.

On t'ait maintenant. pour les compagnons de cette grande infortune, ce qu'on fait pour les h^iros morts loin de leur patrie, et auxquels on ne peut.que longtemps après. décerner les honneurs funèbres; une sépulture morale manquait, à toutes ces mémoires Jetées, comme les corps- dans la chaux vive; si ces cendres vénérables ne peuvent se retrouver, l'esprit public se charge au moins d'élever un monument à CCS ombres si chères, Louis X'VI, Marie-Antoinette, madame Elisabeth, ont mieux, peut-ètre,que les ca-

veaux de Saint-Denis : ils reposent à une protondeur inattaquable dans les cœurs français !

A cette Cour refailc par la piété de l'histoire, manquait la plus sympathique tigure peut-être de ce monde charmant dont la douceur même irrita le tigre révolutionnaire; j'ai nommé cette angéliquc princesse de Lanihalle dont l'admirable conduite prouva que les rois, à qui on n'accorde que des flatteurs, ont quelquefois des amis. Vision délicieuse qui console de tant de défections et dignominies ! pauvre sensitive qui, surmontant sa délicate constitution, prit la devise du lierre pour mourir où elle s'attachait; confidente exquise dune souveraine d'élite, et dont la présence fut le dernier sourire du sort pour cette famille désolée ; Antigone chez elle avec son beau-père, ce vertueux duc de Penthiévre, que q3 lui-même n'osa pas toucher, et aux Tuileries, ingénieuse soeur de charité, trompant souvent par son enjouement et sa grâce l'amie mortellement frappée!

Ce n'est pas sur les débuts de cette intimité de la reine et de la princesse qu'il faut juger du mérite de madame de Lamballe; '.ette royale amitié, qui devait

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plus tard lui être si fatale, n'avait encore pour clic que des enchantements. Elle aussi arrivait en France, comme sa souveraine, sous les plus riants auspices; les commencements de ce règne de Louis XVI étaient d'un si favorable présage ! Cette aurore de pudeur rétablie teignait si bien en rose les choses et les idées : « L'avènement de l'honncte jeune roi, dit Michelet, s'asseyant avec sa jeune épouse sur le trône purifié de Louis XV, avait rendu l'espoir à la vieille société. »

Jolie comme l'amour chaste, avec sa belle chevelure blonde, ses grands yeux bleus qui regardèrent, pour ainsi dire, plus longtemps la mort. qu'ils ne regardèrent la vie; ses traits d'une finesse délicieuse, sa blancheur de neige vierge, confondant dans sa personne bien prise l'attrait de la mélancolie septentrionale et la vivacité italienne, la princesse de Lamballe n'avait qu'à paraître, pour éblouir et pour charmer, même à côté de cette Marie-Antoinette que sa beauté àelleseule.eût faite Majesté; issue de cette maison de Savoie, une autre France, son mariage l'avait rendue cousine du roi et de la reine; veuve à dix-huit ans d'un époux qui avait à peine interrompu sa vie de jeune fille, elle était devenue libre comme si la Providence l'avait prédestinée à pouvoir se consacrer tout entière au

culte de ramitic; riche, placée sur les marches du trône, qu'avait-elle à demander autre chose à la reine qu'une part de son cœur? Ce furent toutes ces conditions de conriance et de demi-égalité qui attirèrent vers madame de Lamballe cette reine de France dont la seule faiblesse était de ne pas souffrir autour d'elle de disgrâces physiques. « Un seul mot, a dit un des biographes, j'allais dire un des agiographes de madame de Lamballe, explique cet accord passionné de deux âmes : la confiance! y>

Entourée déjà ou d'ennemis secrets, ou d'amis frivoles plus dangereux encore, Marie-Antoinette, capricieuse en paroles, sérieuse au fond, cherchait une nature en qui sa sensibilité allemande que blessait la raillerie française pût s'épancher sans crainte; la faveur de madame de Lamballe, fut contemporaine du don du Petit-Trianon, cette première galanterie du roi à la reine.

Ce fut le temps où toutes deux, comme deux bergères d'idylle, allaient cueillir des fleurs, se mêlaient aux plaisirs populaires, prenant à tâche qu'il n'y eût pas de misères autour d'elles, tentant de réconcilier par leur simplicité affable les pauvres gens avec la royauté. Florian, le Gessner français, était le poëte de ces innocences. Pour elles, la laite-

rie du Pctit-Trianon, ou le bal populaire de Versailles avait plus d'attraits que les cérémonies d'apparat; qui eût cru que la nation un jour en voudrait à la reine de ses goûts champêtres? Qui sait si l'étiquette de Louis XIV ne lui eût pas crée moins d'impopularité que la familiarité naïve?

Souveraine imprévoyante, c'est elle-même qui commença de Jouer avec le prestige de la royauté, et quand elle voulut le ressaisir aux mains de la multitude, ce n'était plus qu'un hochet à moitié brisé !

Plus tard on retrouve les deux compagnes toujours inséparables, remettant à la mode ces promenades en traîneau qui donnaient au peuple parisien le spectacle des plaisirs du Nord; enveloppées d'hermine et de cygne, la.tête ceinte du toquet slave à aigrette de héron, la reine et son amie apparaissaient comme deux déesses jumelles; hélas ! la fronde parisienne devait bientôt les priver de cet amusement de leur enfance ! A cette époque déjà 'Marie-Antoinette ne peut plus avoir un désir que ne blâme la fausse opinion publique; M. Veto, ce n'est pas encore ce sujet de cinq cent mille rois qui s'appellera Louis XVI, c'est tout le monde, jusqu'à Turgot qui, avec son haut bon sens, trouve à redire au rétablissement de la charge de surintendante de

la maison de la reine pour madame de Lamhalle. Que voulait Marie-Antoinette? fixer près d'elle, par un lien presque nominal, une amie qu'elle ne pouvait supporter l'idée de perdre. En revenant de ce voyage de Bretagne, où elle avait si noblement accompagné le duc de Penthièvre, madame de Lamballe aperçut son portrait peint dans une des glaces de Versailles. Avec la reine les absents n'avaient pas tort.

Il n'est pas d'affection que n'épure et ne consolide un léger refroidissement comme les passagères âpretés de l'air assainissent l'espace et préparent mieux la continuité des beaux jours. Madame de Lamballe s'éloigne un instant de la cour, mais c'est pour revenir en qualité d'amie plus désirée et plus désintéressée encore. Son rôle de dévouement commence ; elle cherche à ramener à ses maîtres le premier des rebelles, ce duc d'Orléans qui réchauffait la révolution dans son sein de traître; il s'en fallut de 'peu qu'elle n'éteignît ce foyer d'intrigues du Palais-Royal, et qu'elle n'en fît la citadelle avancée des Tuileries. En Angleterre, nous la vovons s'ingénier à intéresser au roi et à la reine le ministère anglais; la diplomatie féminine échoua devant une indifférence calculée ; ce fut pour reconnaître tant de sollicitude que Marie-Antoinette envova à ma-

dame de Lam balle une bague contenant une boucle de ses cheveux déjà blanchis par l'adversité. Voilà les dons qui obéraient les finances françaises.

C'est vers cette époque que, malgré les supplications de ses amis et les ordres de la reine, la princesse de Lamballe, en sûreté à l'étranger, se décide à retourner à la place où l'honneur l'appelle; la veille de son retour, elle écrit ce testament touchant où pas un de ceux qui l'entouraient n'est oublié ; il n'y a que les cœurs aimants qui ont la mémoire si attentive. Elle rentre aux Tuileries, devenues une prison, comme un dernier rayon qui éclaire encore un ciel chargé de ténèbres. Un an après, le 10 août, elle suit la famille royale à l'Assemblée, puis au Temple; là, séparée de ceux avec qui elle aurait voulu mourir, on l'emmène à la Force pour la livrer aux massacreurs de septembre.

Ce qui émeut chez madame de Lamballe, plus encore que son religieux dévouement, c'est le contraste de cette nature si frêle et de cet effort désespéré. La reine avait dans le caractère un côté viril qui lui rendait le courage plus facile ; madame de Lamballe est femme dans toutes ses fibres ; c'est brisée d'épouvante, qu'elle marche à sa destinée ; madame de Genlis, dont la vanité était blessée, a reproché à la plus vaillante amie de Marie-Antoi-

nette ce qu'on appelait alors des vapeurs: si celle qu'elle calomniait s'évanouissait devant une araignée, elle a su garder ses esprits devant le danger suprême; madame de Genlis a dû amèrement regretter plus tard d'avoir si légèrement parlé de cette sublime petite maîtresse !

Quand elle parut devant ces coupe-jarrets qui usurpaient le nom de juges, un murmure d'admiration et d'attendrissement parcourut ces groupes abjects. 11 y a des minutes magiques oti la nature humaine se retourne, et où l'excès du bien est aussi possible que l'excès du mal. On vit de ces miracles à l'Abbaye. Quand madame de Lamballe eut refusé de profaner le nom de ce roi et de cette reine qu'elle avait servis. sans desservir le peuple, et que le président de ce charnier eut proféré la phrase fameuse : Elangisseï madame l peut-être eût-elle encore pu être sauvée. Le premier coup de pique décida de cette question de vie et de mort; la vue du sang enivra ces tueurs; ils s'acharnèrent à leur victime, ils la dépecèrent : Tun lui arracha le cœur, l'autre chargea un canon avec une des jambes; d'autres mirent.au bout d'une pique.cette tête dont l'expression les avait un instant désarmés, et alors commença ce funèbre itinéraire.qui n'a peut-être d'égal.dans rhorrible.que la Passion du Sauveur.

On a raconté dans tous leurs détails ces stations douloureuses, et il a fallu rejeter aux notes des faits tellement révoltants qu'on ne les supporterait pas en pleine lumière ; on comprendra que j'abrège un pareil récit, quoique ce soit presque diminuer le forfait. Qui ne sait, d'ailleurs, ces épisodes terrifiants; qui ne se figure ce ramassis de bètes féroces des deux sexes, assassins et prostituées, couverts de sang, de vin et de boue, vomissant la haine et l'outrage, assourdissant l'air de leurs rauques clameurs, hideux cortège que l'énergique Mercier, à bout de mépris et de dégoût, ne veut plus même appeler la canaille, et pour qui il invente ce mot pétri de fange et d'infamie : la huaille ! Non, ce n'était pas le peuple que cette horde de réprouvés!

Quelle rue du vieux Paris n'a vu apparaître celte tète séparée du tronc et qui semblait vivre encore, avec ses grands yeux ouverts et sa chevelure flottante: On force une jeune femme de chambre de la reine à baiser cette chair glacée ; on fait poudrer la tête Lamballe chez un perruquier pour la porter sous les fenêtres du Temple ; elle passe plus décolorée encore devant le balcon du Palais-Royal, et sur les boulevards on la lance au visage des passants; une main mystérieuse put enfin faire cesser cette profa-

nation que n"a pas commise la guillotine, et cette sainte relique fut inhumée au cimetière des Enfants- Trouvés.

Il y a des figures qui valent plus qu'une statue ;■ un temple n'est pas trop grand pour elles. Il nous a été donné de voir, chez un homme bien digne de posséder cette relique de l'ancien régime, le marquis de Saint-Georges, ce Scribe avec particule, un portrait authentique de madame de Lamballe. C'est une miniature du temps, La princesse est représentée dans sa prison en déshabillé blanc, tenant à la main la Consolation de Boëce; sa belle chevelure, dont la poudre laisse encore deviner le ton blond cendré, s'arrondit autour de son front et retombe en boucles sur ses épaules mignonnes ; ses yeux bleus ont l'air de fixer la postérité ; on ne saurait dire la pénétrante délicatesse de cette physionomie.

Une légende double le prix de ce portrait ; c'était le médaillon que portait la reine et qu'elle donna en partant pour l'échafaud à la concierge du Temple, qui le fit parvenir plus tard à la famille de Rohan. Au coup de pique qui défit la coiffure de madame de Lamballe, une lettre de la reine tomba de ses cheveux défaits. On peut dire ainsi que, jusqu'au dernier soupir, les deux royales amies furent fidèles l'une à l'autre. La lettre de la reine se terminait par

ces mots prophétiques : Vous êtes un ange I La terre et le ciel se sont chargés de ratifier ce beau titre, qui n'a jamais été porté avec plus de séduction et de candeur !

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