‹ Chez nous et chez nos voisinsChapitre 23 sur 34 · LA NATURE · texte numérisé non relu

LA NATURE

Nous n'avons pas la naïve prétention de découvrir l'Angleterre, quoique la connaissance réelle de cet admirable pays puisse figurer parmi les découvertes inutiles. L'Angleterre est à nos portes, en effet, et deux ou trois mille Christophe Colomb abordent chaque jour à ses ports, sans que la formule du lieu commun se renouvelle à l'endroit de ce sol battu par les commis-voyageurs et les oisifs. Quand il a parlé des brouillards de Londres, de la perfide Albion, de la verte Erin, de John Bull, du retour fréquent du mot shocking dans la conversation anglaise, le Français, en général, pense avoir supérieurement caractérisé les îles Britan-

23o CHEZ NOUS ET CHEZ NOS VOISINS.

niques. Mettez-le en pleine Cité à Londres, il' affecte de s'estimer rue Saint- Denis; il cherche d'ailleurs Paris dans toutes les capitales de l'Europe. Le Français en voyage regarde, il ne voit pas, il se bute contre les usages singuliers, au lieu d'en pénétrer le sens ; il court à ce qui est commun et fuit ce qui est distinctif ; il ne permet pas à l'habitant de Belgrave-Square de ne pas avoir les mœurs de la rue Vivienne; il blâme l'usage de la langue anglaise en Angleterre, de l'espagnol en Espagne; si bien qu'il se ferme moralement l'accès intime d'une nation ; Beaumarchais disait avec cette légèreté écrasante où la France excelle, et qui est l'art de jongler avec des pavés : « Goddem est le fond du dictionnaire anglais ; » plaisanterie flatteuse pour Milton et Shakespeare; que de gens ont gardé de Beaumarchais cette espiègle façon de juger les choses! — Lestes dans l'ignare, sémillants dans l'énormité, tranchants dans l'aveuglement, on jugerait que c'est là l'idéal gaulois; chez nous, il est défendu, sous peine de ridicule, de ne pas prendre le Pirée pour un homme ; de là tant de mines vierges dans ce qui paraît défloré, et des fleuves d'inédit qui passent sous le prétendu Pont-aux-Anesl Les ânes se vantent, ils ne passent même pas sur leur pont : ils restent à l'étable.

Avcz-vous quelquefois réfléchi aux bizarres conditions de l'habitation parisienne ? Une ligne de briques qui n'étouffe pas la sonorité sépare deux ménages; le même balcon les fusionne, le palier commun les confronte. Semble-t-il que ces deux existences contiguës puissent avoir seulement un secret l'une pour l'autre ? Eh bien ! il n'y a pas de mortels aussi radicalement étrangers entre eux que ces groupes juxtaposés à demeure. Rien ne leur échappe de ce qui se passe iinter denLindenk Berlin, ou rue de Tolède à Naples; ils ne savent pas le premier mot de leurs domiciles respectifs; j'ajoute qu'ils ne se ressemblent en rien; ce sont deux milieux sociaux absolument distincts : deux types profondément indépendants; — on dirait les antipodes mitoyens.

C'est là la situation curieuse de l'Angleterre et de la France, à peine séparées par ce liquide mur mitoyen qui permet d'entendre à Douvres l'air que l'on chante à Calais ; nous n'avons pas de plus proches voisins, que dis-je! les géographes nous enseignent qu'autrefois l'archipel britannique adhérait au continent ; et les angles sortants de la côte de

Folkestone rencontrent sur la côte de Boulogne leurs angles rentrants; on dirait un appartement coupé en deux; l'Espagne a les Pyrénées pour vous préparer au changement de lieu ; les Alpes donnent le temps à l'Italie de varier la scène et le décor; l'Allemagne diversifie l'Europe derrière le Rhin et la foret Noire; la Belgique, ce fragment de Gaule révolté contre la France, est déjà Tavantgarde des Pays-Bas ; l'Angleterre fait partie de notre système ; elle ne doit ses golfes qu'à nos promontoires ; elle a à nous des moitiés de dunes, nous avons à elle des communautés de falaises. La terre anglaise n'a que quatre-vingts minutes pour trouver son originalité si près de la terre française, et il n'y a que le premier pas de Calais qui coûte pour aller dîner à Londres après avoir déjeuné à Paris, — cette enjambée d'une botte de sept lieues a suffi pour établir deux mondes, dont la proximité physique n'égale même pas l'élongation morale.

Le grand charme de l'Angleterre^ — pour le voyageur qui veut se renouveler, — c'est, en etfet, de ne rappeler en rien la France; quand on débarque à Douvres, venant de Calais, on a l'orgueil d'avoir fait concurrence à la lumière; on a accompli cinq mille lieues à l'heure.

On n'a pas assez dit quelle énergique sensation

de dépaysement complet cause le plus inaltentif séjour sur le sol anglais; les latitudes sous lesquelles l'œil et l'esprit révent des métamorphoses vous préparent, par des transitions patientes, aux antithèses de l'optique; la Provence initie à l'Italie, l'Italie à la Grèce, la Grèce à l'Asie; de même la Gascogne prépare à l'Espagne qui, elle-même, vous prépare à l'Afrique; l'Angleterre, qui a presque notre méridien, s'offre à nous avec une soudaineté de disparates et un exclusivisme de beauté qui retrempent et étonnent; nature, ciel, climat, figures, édifices, usages, costumes, institutions, caractères, tout est neuf en Angleterre, même pour le touriste blasé ; l'Angleterre ne serait pas une île par sa contiguration, qu'elle échapperait déjà au continent par son tout-puissant individualisme ; l'empreinte des choses et l'empreinte des hommes ne se sont nulle part soudées d'une façon plus saisissante.

Je commence par la nature, et je ne crois pas faire tort à ma patrie en reconnaissant. avec admiration, la supériorité de la nature anglaise sur la nôtre. Une femme de la vieille bourgeoisie gagne à s'incliner franchement devant une vraie duchesse, et

234 CHt:z NOUS et chkz nos voisins.

c'est réellement ici, dans l'ordre physique, une question d'aristocratie. Les horizons anglais ont une élégance, la perspective une ftnesse, la végétation une race, pour ainsi dire, qui ferait croire à la noblesse chez les choses. Si le ciel du Devonshire est d'un bleu plus froid que celui de la Touraine, si le soleil du comté de Glocester a autant de rayons d'argent que de rayons d'or, si le visage de l'Angleterre se cache souvent sous un irritant voile de brume, si l'haleine de l'Océan, si l'haleine des lacs gazent parfois la transparence de l'air, jamais végétation n'a prodigué plus de vigueur et plus de mollesse, plus d'éclat et plus d'intensité, plus de caresses et plus de mystères; c'est un dieu qui a disposé ces tapis de gazon d'un lustre si lisse; ils sont contemporains de Jupiter, ces chcnes robustes d'un épanouissement si délicat. Chez nous, le sol semble dénudé par places, le bois est pauvre, l'arbre est chétif ou brutal, l'herbe jaunit vite, la végétation ressemble à nos chevelures d'un tissu un peu gros, d'une substance un peu rare. La végétation anglaise ressemble à la chevelure anglaise, d'une si lumineuse luxuriance, d'une soie si souple, d'un prestige si poétique; les branches de l'arbre anglais s'élancent et retombent avec une si harmonieuse douceur, la verdure du sol répond avec une si dJli-

LFS ANTIPODFS MITOYENS. 2? 5

cieusc entente à la verdure suspendue, ift feuilles et l'herbe se font valoir avec un tel amour, une virginité' si radieuse conserve le ton si tendre de ce jardin de deux cents lieues de long, qu'on croirait volontiers que la population de l'Angleterre est de vingt-six millions d'horticulteurs. L'Angleterre fait l'effet d'une immense usine située dans un paysage de pastorale : les prairies d'un vert clair reliées entre elles par des haies d'un vert sombre semblent autant de reposoirs rustiques : ses forets séculaires, où passent au galop des amazones à tète de vierge, ne craignent ni le déboisement ni le changement de maître, on traite comme de vieux serviteurs ces arbres qui sont des patriarches.

De tous côtés l'œil est reposé, caressé, réjoui ; l'hiver n'a pas prise sur cette autre émeraude de l'Océan, et l'on dirait que quelque miraculeux ingrédient empêche la végétation de jaunir, comme chez nous les philtres empêchent les têtes de blanchir. Eh bien, il n'y a^ dans cette splendeur du règne végétal en Angleterre, aucun artifice; elle est le don inné d'une nature de luxe; et si vous vous étonnez de retrouver chaque matin l'arbre digne qu'on rachète pour lui le congé du rossignol, songez que l'archipel anglais est l'enfant gâté de l'Océan, qui lui verse matin et soir son baume d'amertume réparatrice.

Peut-êfre ne rencoiitrerez-vous pas en Angleterre la précision des grandes lignes du sol italien, la provoquante rondeur du golfe de Naples, l'ondulation de l'Apennin autour de Florence, avec ces collines qui ressemblent à des seins moulés; le corps de l'Italie peut être plus pur et plus beau, mais quelle magnificence de costume dans la nature d'Angleterre; au lieu de l'olivier poudré à gris, du pin en parasol à demi torréfié, du figuier démesure et du chêne rabougri, au lieu enfin de cette croûte terrestre dont la température a rongé l'épiderme, quels imposants ramages de cimes ondoyantes, comme en tout endroit où tombe le regard la chute est amortie ! Ces lacs multipliés et purs ne jouent-ils pas, dans cette verdure si meublante pour ainsi dire, le rôle des glaces dans un appartement?

Aussi l'amour ardent et délicat de la nature est-il la passion anglaise par excellence; c'est elle qui inspire ses poètes les plus rudes et les plus doux; c'est elle qui précipite loin des villes britanniques, au cœur de l'hiver, les existences les plus difficilement indépendantes; c'est elle, enfin, qui lance sur toutes les mers et sur tous les continents du globe ces insulaires qui construisent leur nid avec les substances de toutes les civilisations; si vous voye;: un couple

LKS ANTIPODES MITOYENS. 237

boire il petites gorgées la suavité de l'air napolitain, près de quelque lazarone avalé par son macaroni; si d'élégants piétons foulent pieusement la poussière de la campagne romaine; si, par le gros temps, il reste à l'arrière du navire, à part les hommes de bord, deux personnes qui admirent avec flegme la colère des choses, soyez sûrs que ces trois visions sontde provenance anglaise. Il n'y a, dansle monde, que, les Anglais, cette fine fleur des antiques races barbares, pour comprendre un feuillage, un rayon, une senteur; nous n'aimons pas la nature, nous autres; elle est cependant à la mode chez nous depuis quelque temps, et on surprend çà et là, chez les gens en évidence, certains caprices pour les vallées, à cinq minutes de Paris; mais, au fond, comme nous préférons les maisons aux chemins! Nous admirerions sans broncher cinq cents sortes d'arbres sur la toile : combien de fortes tètes passent avec un dédain mystérieux devant la foret de Fontainebleau , que nos peintres font poser comme modèle! en cela nous sommes bien Latins, et le Forum nous va bien autrement que la solitude agreste. Des thuriféraires très-humbles de l'Italie et de l'Orient se figurent réellement que l'Arabe ou le Sicilien est en extase devant le soleil, se pâme à l'azur, et est le confident des roses.

L'Italien parle des beautés de son pays d'un ton déclamatoire qui révèle tout de suite les sentiments factices ; quoi de plus fastueusement hideux qu'une villa génoise ? L'Arabe a autant de cécité morale dans l'esprit que de lumière devant les yeux. Il reste passif comme l'animal en face des merveilles de la création. L'Anglais, dans le plus modeste vallon du Devonshire, c'est Saint-Preux dans la chambre de Julie.

Ainsi, nulle part comme en Angleterre, la maison n'épouse la végétation avec cette caressante affinité; les dieux pénates du sol britannique commencent en pierre et finissent en roses. Chez nous, l'habitation accomplit avec la nature un mariage de raison : des tilleuls alignés semblent attendre qu'on les passe en revue. Ce n'est pas la clématite, ce n'est pas le jasmin, ce n'est pas la glycine, qui sont les favoris de la maçonnerie, c'est le badigeon. Nous tenons les fleurs à distance : nous les aimons bien sages, dans de petits pots ou dans de grandes caisses. La maison anglaise semble avoir dans son revêtement des graines mystérieuses qui aboutissent à une floraison murale; la fenêtre se coiffe de guirlandes, la porte se perd sous des feuilles comme le menton de Jupiter sous sa barbe touffue. La vitre est un œil pur où se réfléchit l'âme du logis; l'en-

semble est d'une netteté coquette <.[m séduit et qui rassure. Le village français, blanchi à la chaux, avec son toit qu'on dirait tait de t'umicr, salit le regard et attriste la pensée. Un parfum de bienêtre s'exhale du village anglais : c'est le nid en regard de la tanière. Le paysan britannique ne jure pas avec ce fond de tableau qui fait rêver au monde loyal du Vicaire de Wakefield. Il n'a pas cette allure bestiale, ce sans-gêne cynique, cette affectation d'animalité qui caractérisent l'homme de nos campagnes ; le paysan anglais est le commencement du gentleman j sa tête tine et sociable, sa mise simple mais soignée, ses manières dignes, tout chez lui est à l'unisson de la civilisation ; la plus pauvre résidence d'un village anglais garde quelque chose du salon, comme le plus riche domicile d'un village français conserve quelque chose de l'étable ; quel poëte voudrait vivre une heure dans un village de la Pcardie, près de cette mare qui croupit, de cet arbre que sulfoque la poussière, de ce taudis où grouille un ménage, de cette église indigente et déserte? Piope, Dryden et Shakespeare ont pu trouver l'idéal agreste aux portes mêmes de Londres. Allez donc accorder Vbtre lyre à Argenteuil ou à Puteaux !

Vous vous souvenez de l'impression allègre et vivifiante que cause, pendant une traversée, l'ablu-

tion matinale du navire, ablution méticuleuse et grandiose? Les matelots, armés de balais aux poils ras, de gros torchons, d'épongés et de seaux d'eau de savon, ratissent amoureusement la coque et le pont, font revivre, avec une patience d'ourse léchant ses petits, Tenluminure du bois extérieur et le neuf du plancher; d'autres ont l'air de vouloir ciseler la lumière, tant ils soignent le rayonnement des aciers et des cuivres. Après ce lessivage, une senteur vivace s'élève du sapin ranimé; le steamer semble bondir, allégé; on dirait que cette friction et ce bain ont rendu à sa circulation tout son équilibre, et le passager, rassasié de sa monotone demeure, se reprend à l'aimer, tant elle s'est refait coquettement une virginité d'aspect.

L'Angleterre est ce vaisseau; ses chaloupes sont ces jolies îles qui se balancent à ses flancs ; elle se réveille chaque matin avec cette studieuse fraîcheur qui fait la magniticence de son sang, la somptuosité de sa végétation, l'originalité de ses types. Partout ailleurs, sauf en Hollande, la nature et l'humanité s'abandonnent; dans la Grande-Bretagne, la créature et la création rivalisent de tenue; nous avons chez nous le chêne bourgeois; les Anglais ont le chcne dandy ; les arbres ont leur généalogie comme les hommes, La maison anglaise n'attend

LES ANTIPODES MITOYKNS. . 24I

pas de la pluie le rajeunissement de sa laçade : elle ne veut pas que le bas de sa jupe tasse honte à sa ceinture, et de ses applications de métal elle entend faire des bijoux ; avec ses briques dures et lincs, dont une svelte ligne de ciment accuse bien les interstices; avec ses fenêtres à l'entablement noir, au store de couleur claire, aux vitres miroitantes à force de poli, elle prend, à la fois sombre et riante, l'aspect correct d'un dessin au lavis; montez ce perron bien blanc, ouvrez cette porte d'une massive familiarité, je ne sais quelle sécurité reposera votre regard; c'est bien pour ainsi dire une terre navale qu'^/è/o«,- la chambre rappelle la cabine par son vernissage toujours neuf, ses rideaux neigeux, l'escalier avec son tapis bouclé de cuivre et qui se détache sur une peinture blanche, semble vous conduire à quelque bastingage; une bonne odeur de bois lavé assainit l'air; un comfort silencieux a, comme à bord, tout disposé autour de vous; la serrure la plus énorme s'ouvre doucement avec une véritable clef de montre; vos lettres vous attendent sur un plateau ciselé que reçoit, avec votre bougeoir dont le dessous est velouté, pour aniorlir tout fracas, une élégante console d'acajou, surmontée d'un marbre blanc; l'acajou, si ridicule en France, se réhabilite presque en Angleterre ; ces

lourdes tables et ces dressoirs robustes^ en bois plei», vengent ce pauvre anacardier, condamné chez nous au plaque à perpétuité ; les sièges aux coussins de cuir vous rappellent encore la sieste après le repas maritime. En haut de la maison, une petite échelle aboutissant à une trappe mène, en cas d'incendie, de bâbord à tribord; la cuisine a l'air d'être à fond de cale ; la disposition de la maison anglaise étroite, haute et profonde, reproduit l'aménagement de l'arrière d'un navire; Londres est une flotte et tout Anglais a la précision d'un officier de quart.

Mais que dis-je ? Londres n'existe pas : cette monstrueuse agglomération d'hommes et de constructions qui empiète sur plusieurs comtés, qui a des grand'routes de palais, des lieues de villas, qui renferme des villages iiTjmenscs, qui a des cours de miracles grandes comme un monde, qui mélange les civilisations les plus disparates, qui est enfin,à Paris. ce que Goliath était à David; Londres a beau avoir des aldermen et une cité restée fameuse, des corporations qui remontent au moyen âge; Londres n'est plus une ville , c'est une pluie de pierres tombée pendant quarante jours et qUîï'rante nuits sur une moitié du royaume, en laissant heureusement, la place de parcs qui sont d'incommen-

surables oasis. C^est une synthèse de gares, d'entrepôts, de bazars, c'est un lieu de rendez-vous donné deux mois par an aux cinq parties du monde; ce n'est pas une résidence, sauf pour tout ce qui est attache là où il broute; en dehors de la session du Parlement et de la saison, le Londres habité est un mythe; ces hôtels monumentaux qui, avecleurs portiques grecs ou romains, ont si grand air, malgré leur contrefaçon de ville antique , qu'on rêverait volontiers cette inscription sur le marbre du vestibule : Cave King's-Charles, restent le plus souvent silencieux ; les stores sont baisses derrière ces fenêtres à guillotine où apparaissent si rarement des tètes curieuses; ces étranges Jardins entourés d'une grille et dont chaque propriétaire a la clef ne voient que de rares promeneurs errer sous leurs mystérieux ombrages, et le vent seul y dérange les feuilles tombées ; on dirait un cimetière de fleurs , et il vous prend presque envie de prier pour ces pauvres roses qui meurent sans avoir été respirées ; quant aux oiseaux, ils semblent fuir cet autre champ du repos; peut-être émigrent-ils avec leurs hôtes.

Le Londres élégant a toujours sa valise bouclée ; il pose à peine et repart. On plaisante encore le dimanche de Londres , comme si le dimanche de

2^j4 CHEZ NOUS ET CHEZ NOS VOISINS.

Paris, avec son extériorité bruyante, ses rangées de boutiquiers en chemise devant les portes, et les embarcadères où l'on s'étouffe en vociférant, n'était pas cent fois plus insupportable : comment n'a-t-on pas remarqué que précisément ce jour-là Londres fait relâche, et qu'il vaut autant siffler une représentation qui n'a pas lieu, seulement la pièce se joue ailleurs et avec beaucoup de gaieté. En hiver, le dimanche de Londres se passe soit au Crystal-Palace, cette arche de Noé du plaisir, ou à Brigton, ce boulevard des Italiens au bord delà mer, où les lauriersroses choisiraient voluptueusement décembre pour fleurir. L'été, le Londres dominical est à Kiew , à Windsor, à Hampton-Court^ partout où la nature en fête communie avec l'allégresse des échappés de New-Band street ou du Strand. De même pendant dix mois de l'année le prétendu Londonnien est aux quatre coins de l'Angleterre ou du monde,, mais jamais chez lui ; il n'y a pas de Cockney même dans la bourgeoisie de Londres; elle mène, pour ainsi dire, la vie de l'aristocratie française; pour un Anglais la maison urbaine n'est rien auprès du château ou du cottage ; il sait trouver du charme à la campagne pendant les mois où nous ne lui reconnaissons que des disgrâces. Après tout, l'Angleterre partage bien avec la France le rôle de patrie de l'humi-

dite, et ses hivers sont plus déments que les nôtres. Voilà pourquoi ce n'est pas Londres qui est la capitale de l'Angleterre, mais bien, au rebours de ce qui se passe chez nous, la province anglaise qui est la capitale de la métropole.

Page 1