LA RACE
Un prestige par lequel l'Angleterre semble tenir à distance le reste du monde, c'est la Race; le regard, qu'humilie si souvent ailleurs la vulgarité du visage humain, peut se lever avec orgueil sur ce peuplearistocratique qui, du lord au mendiant, porte liaut sa qualité; la terre anglaise est une pépinière de patriciens.
La France, oii la foule tente peu d'efforts pour se rapprocher de l'élite, offre à coup sûr des bonnes fortunes de charme ou de distinction ; mais la moyenne chez nous est un peu ordinaire d'aspect; l'Espagnol a plutôt de la grandesse que de k\ grandeur ; l'Italie fournit de belles têtes d'études que gâte une sorte d'expression commune ; l'Allemagne a de floris-
santés prestances, mais je ne sais pourquoi le Germain actuel pris en masse fait toujours penser à rémigrant hâve ou à l'artisan en chambre ; la Russie a besoin de quelques siècles encore pour perdre la dépression du tvpe tartare ; les Scandinaves se recommandent par une imposance robuste particulière aux gens du Nord ; otez à l'Arabe ce blanc suaire et ce décharnement terreux qui font de lui comme un fantôme guerrier, et vous verrez si la réalité vraie confirmera une optique d'atelier ; l'Asiatique pur a besoin de s'enjoliver comme une idole pour être supportable; la Havane tempère, dit-on, les atroces laideurs de l'Amérique méridionale; les peuplades guerrières de l'Europe donnent le change sur la valeur de leur extériorité aux artistes qui jugent toujours d'après les costumes.
Mais ce que vous chercherez vainement chez ces nations mêlées, c'est la noblesse générale, l'harmonie collective, la popularité dans l'excellence.
.Tetez au contraire sur le premier Anglais venu un vêtement de deux guinées à peine, et vous vous demanderez de quelle souche illustre descend ce passant taillé en monarque, et comment, quand tel prince a tout au plus l'air d'un sujet, un simple mercier anglais ne ferait pas mal sur un trône.
Ce qu'on appelle dans les îles Britanniques un
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valet de chambre ne répond plus à l'idée que nous nous taisons, en France, de la domesticité. Ce serviteur fashionable, à la mise choisie et correcte , et qui se tient devant vous dans une attitude de respectueuse réserve, c'est un maitre en livrée; cet ouvrier élégant . qui ne croit pas avoir besoin , pour vous poser une sonnette, d'un trousseau sordide et d'un visage inculte et noirci , c'est un gentilhomme serrurier.
L'exhaussement du type dans les classes intermédiaires est en effet très-saillant dans la Grande-Bretagne, où John Bull, ce représentant de l'Anglais épais, n'a pas à beaucoup près la capacité de notre Prudhomme et de notre Paturot; il n'y a pas entre la haute société anglaise et la moyenne, entre celle-ci et le peuple, cet immense écart que rend plus sensible encore chez nous la frénésie de l'égalité ; — par ses habitudes, par ses instincts, par sa physionomie, l'homme assis, à Londres, derrière le plus modeste comptoir, fait rêver du salon, tandis qu'autre part, tel fastueux personnage, au milieu de son apparat, fait penser à la boutique.
L'Angleterre, c'est au physique comme au moral un laboratoire de gens de qualité : Je ne saurais dire quel généreux plaisir on ressent au hiilieu de cette démocratie qui s'aristocratise sans cesse, société qui
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a toujours les yeux fixés vers l'élévation successive et qui n'impose à personne des lettres de roture; pays qui est une famille au lieu d'être une ménagerie, et oti le prolétaire déguenillé trouve^ en voyant les carrosses qui se rendent à la Chambre Haute, un accent sublime de résignation filiale envers la patrie pour dire avec fierté : Voilà nos vieux lords qui passent l
On rencontre à chaque instant dans nos anciens auteurs un terme tombé en désuétude avec la chose même qu'il définissait; on ne dirait plus aujourd'hui, en parlant des premiers d'un pays : Les Grands. — Les Grands ! N'y avait-il pas dans cette appellation tout une image de prééminence évanouie? certaines suppressions équivalent à une décapitation du langage.
Les roseaux ont assez pris leur revanche sur les chênes, pour que les alarmistes qui affectent de redouter les revenants de l'ancien régime, me permettent d'évoquer dans la poésie du passé ces immenses existences qui étaient peut-être à l'humanité ce que la Grande Propriété est à la culture. La France recevait d'elle une altitude et une splendeur
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qui la faisaient briller de plus loin. Richelieu discipline ces colosses, et avec Louis XIV ils forment ce puissant cortège de la Royauté qu'on appelle la Cour, et qui police l'Europe entière. Qu'on ne parle pas de leur manoir à créneaux ; ils laissent l'herbe y croître et les privilèges y mourir; ils ne sont plus que la féodalité du ton, des manières et de la grâce; ils créent cette éblouissante influence française qui subjugue le reste de l'Europe; ils émancipent le goût national de la fadeur italienne et de l'enflure espagnole; ils instituent le baptême de l'élégance sociale. Louis XIV et Louis XV sont les deux demi-dieux, l'un convaincu, l'autre sceptique, de cet olympe monarchique; tout ce que le dix-huitième siècle si vanté dans ses cuistres, et si calomnié dans ses grands seigneurs, a fait pour le Progrés, ce Saturne insatiable, à qui croyez-vous que nous le devions, sinon à ces hautes expressions civilisatrices, sanctuaires de la curiosité intellectuelle, de l'urbanité et de la tolérance?
Voltaire est né d'un sourire du Régent, et , sans son frottement avec les grands, il n'aurait jamais acquis cette incomparable légèreté qui fit de lui r Attila de la pesanteur, comme, sans Voltaire, le grand Frédéric eût risqué de n'être qu'un bourru glorieux.
Jusque-là nous étions la Gaule, ce sont les Grands qui nous francisent et qui font de notre esprit la flèche la plus acérée et la plus active ; ce sont les grands qui constituent à l'art familier, aboli aujourd'hui, cet incessant patrimoine d'invention, d'enchantement et de style qui finit brutalement à 89 et dont on se dispute follement les restes, après les avoir follement dédaignés; mais il n'y a plus aujourd'hui que des petits^ et l'époque actuelle est déshéritée du don d'imprimer sa personnalité dans les choses ; il est perdu ce secret de l'appropriation exquise des objets à leur nécessité, et du renouvellement des formes extérieures; la tête du troupeau donne carrière à ses médiocres instincts, par la contrefaçon savante du passé ; la masse est retombée dans la barbarie; les Grands ne sont plus là, comme au mo}en âge, comme sous la Renaissance, comme aux derniers siècles, pour imposer le mot d'ordre du goût, de même que, pour les esprits supérieurs, ils composaient une galerie décisive.
Eh bien ! ces Grands, dont la disparition a découronné la société comme une ville qu'on jM-ivcrait de
ses édifices, ou une foret de ses arbres légendaires; ces suzerains de la destinée qui ajoutaient l'enseignement au spectacle, car Ihonme moderne, aux prises avec les misérables difficultés de chaque jour, ne présente qu'un intérêt exigu et relatif, et il importe de savoir quel absolu peut se dégager de l'existence la plus puissamment libre (i) ; ces figures gé-
(i) Ces papes ont été écrites en i.Sô8, mais on aime à voir un esprit aussi indépendant que M. Taine dire cinq ans après : « Sans aristocratie, une civilisation n'est pas complète; il lui manque les grandes vies indépendantes, largement développées, affranchies de tout souci mesquin, capables de beautés comme une œuvre d'art. Proudhon souhaitait voir la France couverte de petites maisons propres, dans chaque maison une famille demi-villageoise et demi-bourgeoise, à l'entour un petit champ et un petit jardin, tout le sol ainsi réparti ; partout du travail, de l'égalité, de l'aisance et des potagers. Au point de vue de l'historien, c'est le rêve d'un maraîcher : s'il n'y avait plus que des légumes, la campagne serait bien laide. Je n'ai pas de parc, et pourtant mes yeux sont contents d'en voir un; seulement il faut qu'il soit accessible et bien gouverné. Il en est de même des grandes vies; elles font parmi les petites l'office des parcs parmi les jardinets ou les cultures. L'un fournit les arbres séculaires, la pelouse des velours, la délicieuse féerie des Heurs accumulées et des poétiques avenues. L'autre entretient certaines élégances de mœurs et certaines nuances de sentiments, permet la grande éducation cosmopolite, nourrit une pépinière d'hommes d'Etat. Un des premiers industriels de l'Angleterre, radical et partisan de M. Bright, me disait : « Nous ne voulons pas renverser l'aristocratie ; nous consentons à ce qu'elle garde le gouvernement et les hautes places; nous croyons, nous autres bourgeois, qu'il faut, pour conduire les alVaires, des hommes
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nérales auxquelles il appartenait de fixer la physionomie de l'humanité , vous ne les trouvez plus ailleurs qu'éparses et isolées, mais l'Angleterre vous les restitue encore au complet.
Presque partout, l'aristocratie est devenue nominale. En Angleterre, elle est restée effective : on a imaginé une fantasmagorie de la concentration de la propriété chez nos voisins ; le sol britannique est, dit-on, dans les mains de trois cents personnes; les statistiques les moins fraîches accusent déjà un chiffre de près de trois cent mille propriétaires, mais ce qui fait les grands au delà du détroit, ce n'est pas l'absorption des champs et des bois au profit de quelques-uns, c'est mieux que la somptuosité du train et l'éclat du titre, c'est la vie prise de haut. Les lords d'Angleterre continuent le rôle qu'ils jouaient au dix-huitième siècle, avec les Burlington, les Cherstertield et les Walpole; tandis que la noblesse de France semble avoir déserté le premier rang si brillamment occupé par ses aïeux, je
spéciaux, élevés de père en fils dans ce bm, ayant une situation indépendante et commandante. »
Ici, il y a gros à parier que son correspondant français déblatère contre le parti des ducs. Avec Tadmirablc libéralisme qui dislingue les nouvelles couches, Richelieu et Sully se verraient interdire le portefeuille dont on investit M. Glais- Bizoin.
ne sais quel grand air est resté aux seigneuries anglaises, et je ne sais quel rapetissement gagne chez nous les castes les plus hautaines; il est vrai que la guillotine n'a pas fait perdre à celles-là l'habitude de porter sa tète sur ses épaules; partout ailleurs que sur le sol britannique, les classes privilégiées ont été menées par leur temps au lieu de le diriger. En France particulièrement, l'impertinence de la petite noblesse a détait l'œuvre de libéralisme de la grande; les lords anglais n'ont réclamé leur droit d'aînesse que pour mieux honorer la mère-patrie, et l'Angleterre les aime comme les plus généreux de ses enfants.
Ce vaillant principe d'être à l'avant-garde et jamais à la remorque, les Grands d'Angleterre le portent dans toute leur conduite; ils ne sont pas seulement les premiers hommes politiques de leur pays, ils sont fiers d'en être les premiers hommes d'affaires; c'est sous leur patronage direct que se décident ces entreprises colossales, les Austerlitz de l'Angleterre; nous n'avons que les preux de la guerre, l'Angleterre a les preux de l'industrie.
Si l'on ajoute à ces causes de haute stature sociale et de déploiement naturel des facultés cette éducation des longs voyages, impossible à notre humeur sédentaire et frivole, et qui représente les
humanités de la jeunesse d'Angleterre; si l'on n'oublie pas que les arts et les lettres n'ont pas de collectionneurs plus héroïques et d'appréciateurs plus exacts que ces lords que nous croyons si ennuyés et qui sont si attentifs; si l'on songe que partout, au passage des pôles, aux sources du Nil, aux fouilles célèbres, on rencontre un Elgin ou un Livingstone ; si l'on dit, enfin, que le grand seigneur anglais donne ordre aux libraires de faire remettre à son hôtel tout ce qui paraît en livres nouveaux, tandis que tel marquis français daigne tout au plus envoyer deux fois par an au cabinet de lecture, on comprend que l'Angleterre soit, même pour celui qui aurait des raisons de la haïr, quelque chose comme le patriciat des nations et que jusqu'à ses ennemis s'écrient : Messieurs les Anglais, passe::; les premiers.
« Les grandes nations, dit un éminent écrivain, naissent du mariage de plusieurs races, elles sont comme ces beaux bronzes où entrent beaucoup de métaux. » Il y a toutefois un léger correctif à cet axiome, c'est que dans ce travail de fusion la race primitive tend à absorber les autres; c'est ainsi qu
SOUS les couches latines et germaines le Gaulois a toujours reparu, de même qu'un vin plus généreux finit par triompher des mélanges qu'on lui fait subir. Jusqu'à présent, les historiens qui se sont occupés de l'Angleterre nous ont paru accorder une trop grande part à l'élément germanique dans la formation de la race anglaise; entre les Anglais et les Allemands, il y a des différences si fondamentales qu'elles doivent remonter à l'origine mutuelle; si l'Angleterre n'était qu'une colonie de la Germanie, la séparation d'avec la mère-patrie n'eût pas détruit avec cette vigueur la conformité des types : démarche, physionomie, façons d'être et d'agir, quelle originalité distincte ! et comme, pour un coup d'œil exercé, un Anglais, même perdu dans la foule, se discerne d'un Allemand! Si ce sont dos parents, ce sont des parents singulièrement éloignes, car les journaux de Prusse et de Bavière raillent les Anglais comme s'ils n'étaient pas de la famille; ils prétendent, pour citer un trait entre mille de cette guerre d'antipathie, que la conversation britannique n'est qu'une espèce de silence coupé par des oh very n>ell, tandis que la causerie allemande est un feu roulant : — en temps d'invasion, je ne dis pas; en tout cas, si les Anglais étaient aussi avares de paroles et les Germains si généreux, le diction-
naire des premiers est plus riche; gentleman, par exemple, est un mot anglais et non pas un mot allemand.
Nous inclinerions ù penser que dans la constitution du sang britannique l'élément Scandinave joue un rôle beaucoup plus important; avant tout, les Anglais sont des hommes du Nord; ils ont, mêlées à des importations étrangères qui se disputent leurs cœurs comme leurs esprits, ces qualités de loyauté élégante et de fierté native propres aux races à la fois plus dures et plus douces de l'Europe septentrionale; il y a certainement en Angleterre un fort parti allemand, et c'est là l'explication de certaines gallophobies hautaines ; mais les Anglais qui aiment la France sont de beaucoup les plus nombreux, ce qui ne se produirait pas, s'ils étaient de la vraie souche du Waterland.
Quoi qu'il en soit, comme l'a fait très-justement remarquer l'auteur de V Angleterre politique et sociale, depuis la conquête normande, le sang anglais, opérant dans un espace étroit, a mêlé les races barbares et produit une race nouvelle. En même temps, la configuration de l'Angleterre a aidé à la puissante personnalité de sa race. « Pour que l'idée de patrie plie toutes les résistances, il faut que la patrie ait une tigure visible; quoi de
plus propre qu'une ilc à lui donner cette figure? L'Océan l'enveloppe, la borne, en sculpte l'image. » De cette délimitation bien tranchée, l'Angleterre tire un autre bénéfice : « La patrie devient ainsi une sorte de dieu vivant, qui a besoin, comme le corps humain, d'organes divers pour des fonctions diverses; les hommes n'aspirent qu'à travailler à la beauté de ce corps immortel ; les membres d'une telle société ignorent l'envie; l'inégalité même leur parait nécessaire. » Le grain de sable en Angleterre est fier de la splendeur du rocher; en France, le grain de sable rêve la pulvérisation universelle. Enfin on oublie qu'il y a tout simplement un abîme entre les deux peuples : le sentiment religieux. La race anglo-saxonne est pour ainsi dire l'avant-gardc militante du déisme; la race germanique est au contraire la plus puissante armée de l'athéisme ; elle a déjà son état-major, elle aura bientôt sa landwehr. C'est par ce côté que le grand Frédéric pourrait être appelé Frédéric le Petit! il a trop correspondu avec 'Voltaire, il n'a pas assez correspondu avec Dieu. Qu'est-ce qu'un créateur qui laisse après lui un pareil germe de destruction? L'entrée de l'Allemagne est hérissée de places fortes, mais l'incrédulitJ est une frontière ouverte.
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Maintenant il faut dire que succès oblige comme noblesse. Depuis la sinistre année 1870, on voit des Pangermanistes effrénés qui découvrent partout des Allemands. Il suffit qu'on ait des cheveux blonds et des yeux bleus, fùt-on du Chili ou du Labrador, pour qu'ils vous rattachent au Waterland ; cesl à peine si les blondes aux yeux noirs peuvent opter pour une autre nationalité. Dans ce système, presque tout l'univers serait Deutsch ; beaucoup de cousins seraient sujets de l'empereur Guillaume, puisqu'ils sont germains. Les Alsaciens ne sont que des Poméraniens de l'ouest ; les Belges, des Silésiens du nord ; quant aux Anglais, ce ne sont que des Brandebourgeois déguisés qui feignent d'être un peuple genuine, parce que, pour dire du pain, ils se servent du mot bread , au lieu du mot brod. Au reste, Charlemagne n'était qu'un HohenzoUern, et on a surpris des anthropophages qui disaient ia.
Nous n'avons pas à répondre à ces racoleurs d'ethnographie. S'il fallait enfin, en dehors de la métaphysique, trancher la question par un argument décisif, nous n'aurions qu'à faire intervenir
rélément féminin. Quelle rédemption de toutes les laideurs, et quelle éblouissante révélation que la Beauté anglaise ! Les femmes les plus accomplies des autres régions, la Française la plus ciselée, l'Italienne la plus sculpturale, l'Autrichienne la mieux pétrie de grâce, touchent encore à la terre par le bout de leurs petits pieds ; la Beauté anglaise a l'air de n'être pas de ce monde, tant elle vous subjugue par son excès d'idéalité. On se prend à rcver que, près de l'Eve tirée d'une des côtes de l'homme, il y a eu une seconde Eve tirée des côtes de l'ange. Comment expliquer autrement ces visages d'un dessin si délicieusement pur : ces regards qui sont des rayonnements d'étoile, ces blancheurs de neige immaculée, cette carnation qui a le velouté de la fleur, ces chevelures qui ont l'air tissées avec des rayons de soleil, ces fiertés impérieuses, ces voix au timbre d'une virginité si céleste? Elles ne volent pas, quoiqu'elles aient des ailes, mais elles ne marchent pas non plus, elles glissent triomphalement ou aristocratiquement à la façon des nuées autour de l'azur, ou des cvgnes autour des lacs. A leur aspect la vie prend une noblesse-inattendue ; leur présence suffirait à faire oublier l'infirmité humaine, comme si elle faisait reculer la matière devant une essence supérieure ; elles imposeraient aux plus positifs le platonisme le
plus éthéré; comme elles dérouteraient les keepsakes à force de suavité. Vouloir découvrir une goutte de gros sang allemand dans ces veines délicates, c'est chercher un filon de strass dans une mine de diamant. Oh ! je sais bien, elles s'habillent mal, et il faut savoir reconnaître leur prestige sous l'amas de couleurs voyantes dont elles se plaisent à se parer : mante rouge bordée d'or, jupe bleu ciel, cravate violette, bas de soie vert pomme, etc. Mais il y a peut-être, dans cette défaillance même, un titre de plus à l'adoration. Est-ce que les déesses doivent relever du costumier? Est-ce que Worth a quelque chose à démêler avec Vénus? Or, la Beauté anglaise est une Vénus qui émerge du sein des flots britanniques.
Je le sais encore : A côté de ces Anglaises qui sont le type de la créature radieuse, il y a l'Anglaise qui e5t le modèle de l'cpouvantail ; l'Anglaise aux dents proéminentes qui sont des défenses, aux yeux glauques qui sont des menaces, aux coudes pointus qui sont des stylets, aux pieds incommensurables qui sont des invasions. C'est là, si le cœur vous en dit, que vous pourrez trouver des fins ou des commencements d'Allemandes ; chaque fois qu'il s'agit de grands pieds, le sol germanique a droit à la priorité, et l'on pourrait dire que, pour les œuvres inlel-
lectuelles comme pour les extrémités corporelles, le génie allemand est fait de prolixité. Il lui faut à la fois cent cinquante pages pour exprimer une idée et trois mètres de cuir pour se chausser. Ces Anglaiseslà, fuyez-les avec une vitesse de vingt-cinq lieues à l'heure, mais agenouillez-vous devant les autres, aux levers de la Reine, aux Derbys, à TOpéra, et sur tous les points du globe, car les vraies Anglaises ont encore ceci de la divinité, qu'à force d'être intrépidement voyageuses, elles sont partout et nulle part. Maintenant, Je sais bien qu'on dit des beautés anglaises que c'est un déjeuner de soleil.
Voilà donc pourquoi, pendant les deux plus beaux mois de la saison, juin et juillet, le soleil de Londres, si pâle et si tiède d'ordinaire, est si chaud et si lumineux; c'est qu'il se nourrit de flamboiements de jeunesse et d'étincellements radieux.
Mais revenons au sexe fort. Un philosophe que sa méthode suit en voyage, M. Taine, a déclaré avoir reconnu deux types anglais bien caractérises. Voici, dans toute sa rigueur anatomique, le signalement de ces deux ordres bien tranchés.
I. Le tj'pe athlétique et charnu, très-fréquent chez les soldats d'élite, les domestiques de grande mai?on, les gentlemen campagnards. Grands favo-
ris roux, yeux bleus inexpressifs, troncs énormes dans une courte jaquette claire, souffle bruyant, sang qui teinte en rose les mains, le col, les tempes ; mollets formidables ; Henri VIII, bourgeois.ou militaires .qui font penser aux colosses disparus.
II. Z-e flei^matique. — Air froid, figé, gestes d'automate, physionomie immobile, laconisme ou silence ; le contraire absolu de la pétulance et de la passion méridionales; bienveillance et abréviation, politesse concise ; des Tacite de la vie privée; gens qui ont de l'eau dans le sang, comme leurs bétes, ce qui fait qu'on peut leur permettre de se réunir, de brailler et d'imprimer tout ce qu'ils veulent ; ce sont des primates à sang froid et à circulation lente. Dans cette famille se rangent principalement leclergyman, le swell ou dandy de second ordre, le timide, le solennel ; tout ce qui est naturellement concentré et compassé.
III. M. Taine cherche une qualification, pour définir un troisième type qui représente l'esprit, l'effort, l'initiative^ la persévérance ; je lui proposerai celle-ci : le résistant ^ qu'il me permette, d'après mes données particulières, d'expliquer ce type
bien ^ewi//ne et qui personnifie la race anglo-saxonne, dans sa solide élégance.
Quand on nous parle d'un Anglais, malgré nous nous pensons, le plus souvent, soit à une massivité imposante, soit à un décharnement grandiose; plénitude de bœuf à l'engrais, ou angulosité de cheval famélique, John Bull, ou un quaker, voilà comme on se figure généralement l' Anglo-Saxon ; entre ces deux extrêmes, la chair épaisse, ou les os qui font saillie, se glisse un type intermédiaire, plus fréquent qu'on ne le pense chez nos voisins, et que j'appellerai l'énergie dans la grâce; ni maigreur, ni embonpoint ; une stature moyenne, un visage d'un ovale correct et souvent d'une pureté antique; une charpente harmonieusement musclée, quelque chose de robuste et de riant, de ferme et de souple à la fois, de l'acier élastique pour ainsi dire ; ce tvpe, aussi séduisant que les deux autres sont ou lourds ou maussades, vous avez pu le saisir plus d'une fois, même aux degrés les plus modestes de l'échelle sociale ; n'avez-vous pas présents à l'esprit ces gymnastes anglais qui ont l'air de patriciens et qui exécutent des prodiges de légèreté ou de force sans que leur physionomie trahisse un effort, comme si la tradition grecque revivait dans ces fils du Nord? C'est la puissance corrigée par le charme, Hercule
dans Antinous. En remontant plus haut, vous retrouveriez ce type de Te'quilibre partait : Lord Byron et les Pajet, etc.
Il y a aussi les gymnastes de la vie qui se lancent avec une frivole audace dans les entreprises les plus téméraires ; ils sourient à la fatigue et au péril ; leur richesse de sève tient pour ainsi dire leur jeunesse toujours en fleur; vous en verriez qui, à cinquante ans^ ont à peine l'air d'hommes de trente-cinq; ils violent les lois du temps avec autant d'aisance que les autres violent les lois de la pesanteur ; on dirait que cette immortalité relative est un legs de quelque demi-dieu; ce sont les résistants. Enfants, ils ont goûté ce plaisir silencieux, si cher à tout Anglais, d'endurer, de lutter contre quelque chose et de ne pas céder. Parvenus à la virilité, leur bonne humeur ne se dément jamais dans leur pugilat avec la fatalité ; ce qui effraierait d'autres les rassure ; malgré leur amour pour le home, l'éloignement les attire ; ils vont à l'inconnu comme un soldat se rend à la parade; ils étreignent la difficulté comme un adversaire familier; tout véritable Anglais transporte au physique le fameux aiiome, que Chamfort émettait pour le moral, et il dirait volontiers : « A un certain âge. il faut que le corps se brise ou se bronze. »
LESPRIT PUBLIC
Ce fut un des beaux rêves de la Restauration, cette noble époque, honorée aujourd'hui par ses calomniateurs eux-mêmes, qui fit loyalement l'essai de la liberté et favorisa avec une sorte de chevalerie la grande régénération littéraire du dix-neuvième siècle, tandis que les prétendus libéraux nous condamnaient au pain sec de La Harpe et à la seizième eau de Voltaire. — Ce fut, dis-je, une des chimères, un instant apprivoisees.de cette généreuse pléiade d'hommes d'État, que d'appliquer à la France les institutions anglaises et de reprendre à son point de départ l'œuvre de 89, défigurée par 93 ; ils croyaient, malgré les sanglants découragements de la Révolution, au triomphe de la raison éclairée,
sur le délire démagogique. Cet accord de la dignité humaine et de l'autorité sociale, de la tradition et du progrès, ils le voyaient réalisé à côté d'eux.
A cinquante lieues à peine de ce Paris. où personne ne veut obéir et oU tout le monde veut commander, ils apercevaient une nation. où la république se fondait dans la monarchie, où l'élément aristocratique et l'élément démocratique s'absorbaient l'un l'autre : il était donc résolu, ce problème déclaré insoluble par les retardataires et par les novateurs. Hélas! chose pratique au delà de la Manche, utopie en deçà; ils s'étaient trompés, en optimistes, sur le tempérament français; ce régime. si naturel pour la Grande-Bretagne, était pour nous un régime artificiel; l'Anglais accepte la liberté, avec ses deux sens de droit et de devoir; pour le Français, la liberté ne comporte que le droit : nous naissons tous despotes, quitte à crier au despotisme. Notre profession de foi a la valeur de celle du moineau, qui s'indigne contre le vautour, mais qui entend bien avaler l'insecte.
En outre, nous sommes incapables de laisser mûrir le fruit d'une amélioration ; nous déracinons l'arbre, et nous courons au devant de la disette; l'Anglais sait attendre; il n'ignore pas que le progrès sérieux est l'œuvre patiente de chaque jour, et
non l'improvisation d'une heure, et il ne chasserait pas deux dynasties. pour un caprice; le Français ressemble à un homme qui, monté dans un ballon captif, couperait toutes les cordes, pour être plus libre et se mettrait ainsi à la merci complète de l'aéronaute.
La moralité de la fable du Lièvre et de la Tortue reçoit là.une fois de plus.son application; il faut dix ans. en Angleterre. pour renverser un abus, mais on a le temps au moins.de savoir si ce n'est pas un usage, qu'on attaque; en Franc£ . en trois jourson met à bas une société ; mais tout est à reconstruire; anarchie et absolutisme, voilà notre flux et reflux; de là cette belle marche d'écrevisse fougueuse-qui se précipite à reculons .non pas vers la rivière, mais vers la bisque; nous tyranniserions Dieu, s'il se laissait faire; nous voulons la santé .en martyrisant l'hygiène, et quand .par notre faute nous sommes cloués dans notre lit, nous crions : A bas le médecin!
Aussi trouvé-je absurde d'accuser le docteur, quand le coupable est le client ; ce n'est pas l'effet qui est responsable, c'est la cause. Nous prétendons, en France, souffrir énormément du manque de liberté; je veux que nous ne soyons pas des malades imaginaires; pourquoi, alors, avons nous
si gaillardement chassé deux gouvernements qui suffisaient aux plus larges contentements? J'admets qu'il y eût quelques chenilles, à côté des bons fruits du Pouvoir; y avait-il rien de plus sot que d'abattre le prunier?
Cette turbulence, dans la nature française, empêchera de longtemps encore la liberté. telle qu'on la réclame de daigner faire élection de domicile chez nous : elle ne se soucie pas d'être violée par tous les partisile jour où satisfaire leurs brutalités lui serait impossible; elle est lasse de voir son nom servir à des oppositions qui ne savent rien souffrir pour l'honneur d'elle ; son amour, comme tous les amours sincères, impose aussi des sacrifices, et ne comporte pas que des Jouissances; les Français, à d'heureuses exceptions près, sont perpétuellement tentés de ne pas observer la loi quand elle tourne contre eux ; ils ont un prétexte pour supprimer la raison, ils bâillonnent la vérité quand elle est un témoin à charge, tout en ayant l'air de faire faction autour de son puits; que voulez-vous attendre de sentinelles qui égorgent le poste? Qu'allez-vous parler de contrat à des gens que n'engage ni la parole, ni la signature ? et quand des hommes faits se conduisent comme des enfants, leur barbe hirsute les empèchet-elle de mériter un bourrelet?
Je ne crois, du reste, que sous toute réservera la vénération de certains Français pour la liberté, ce noble substantif^qui s'applique,si souvent^ tant de revendications absurdes : — les vociférations solennelles et les démonstrations pompeuses ne nous étourdissentJii ne nous fascinent ; toute cette montre n'est que de la forme, et c'est le fond même que je réclame ; vous connaissez ces époux aux petits soins avec leurs femmes.devant le monde, et qui les martyrisent,au domicile conjugal, c'est l'histoire des Français-en politique; la force. d'ailleurs.les charme secrètement, le droit les irrite; ils n'ont qu'une vraie passion, mais celle-là les ronge pour tout de bon, c'est l'égalité, et ils ne se servent de la liberté que pour être moins gênés à dresser le lit de Procuste : et encore s'y prennent-ils mal pour contenter leur vice ; et les Anglais, qui mettent l'échelle sociale debout, ce qui est logique, et non à plat, ce qui est stupide, leur donnent-ils, encore ici. une leçon de saine démocratie.
En supprimant l'institution de la noblesse, nous pensions faire une œuvre sublime; voyons le résultat : nous n'avons pas rendu roturiers ceux qui étaient nobles, et nous, roture, nous avons perdu la chance de devenir noblesse à notre tour; nous avons ainsi constitué à tous les possesseurs des
titres une supériorité acquise et désormais sans concurrence ; les privilèges matériels se détruisent, mais les privilèges moraux ne se détruisent pas ; il y a des barons sans baronnies et des m.arquis sans marquisats ; nous avons nous-mêmes posé une barrière infranchissable entre la société aristocratique et la société bourgeoise : On ne fait plus de nobles en France, s'écrient tous les patauds avec une sardonique béatitude. Tant pis. La patauderie est alors incurable, et notez que ces amis de l'égalité ne convoitent au fond qu'une chose, l'inégalité à leur profit, de même que chez nous amis de la liberté signifient ennemis du despotisme qui n'est pas au porteur; on voit en Angleterre quelques grenouilles qui veulent se faire grosses comme le bœuf, mais toute la gent batracienne se mettant à singer l'espèce bovine, c'est là un scandale de désillusion, et c'est ce qui se passe en France, où le bourgeois se frotte tant qu'il peut au noble, tout en déclamant contre la noblesse.
Je ne fais pas attention. ici. aux hommes, je ne considère que les principes, .le crois l'aristocratie française au-dessous de ce qu'elle était au siècle dernier ; elle semble. depuis quelque temps entrer à plaisir dans la peau de M. Jourdain; elle qui donnait le ton, incessamment, le recevra; elle qui était
à la Iclc, se met lourdement ù la queue du mouvement intellectuel ; elle boude contre l'âge moderne; elle qui devrait être l'initiatrice d'une société, rôle qu'elle exerçait autrefois. Cette diminution de la noblesse française ne m'empêche pas de proclamer la haute utilité de son maintien; je suis de ceux qui désirent le retour de sa grandeur et qui s'attristent de voir la tête du corps social végéter comme l'estomac; il lui reste assez de vertus pour se relever, son passé lui trace son avenir, et Je la redemande élégante, spirituelle, tolérante, fine et portant la lumière comme le premier des diamants. Je ne suis donc pas suspect de latrie pour ce vieil ordre dont les niveleurs ne viendront pas à bout ; Je me mets au contraire à la place de ce bon tiers-état qui trouve souverainement injuste que les Camusot n'aient pas l'éclat légal des Noailles ; eh bien, je dis que, si on avait laissé le mécanisme de l'anoblissement fonctionner librement, tranquillement sous la main du chef de l'État, au lieu de le briser niaisement, la bourgeoisie y eût plus gagné que perdu.
Si nous étions sous Louis XV, Camusot pourrait peut-être, s'il le méritait, prendre le nom de sa terre et devenir comte du Raincy ou de Largentière; à l'heure qu'il est Camusot restera Camusot, et au
bout du compte, c'est bien fait. Il est doux de voir un envieux se prendre au piège de son envie,
L'Angleterre a eu ce suprême bon sens ; peutêtre que, si la noblesse n'existait pas, il ne faudrait pas Tin venter; mais enfin, puisqu'une société a devant elle un précédent que ni la discussion ni la violence ne peuvent abolir, et qui d'ailleurs a son importance morale, autant tirer d'une mauvaise chose, si vous le voulez, le meilleur parti possible.
La noblesse en Angleterre se recrute, avec le soin du filtre, dans les rangs de la bourgeoisie, qui ellemême n'est que le peuple arrivé. La société anglaise forme donc, pour ainsi dire, une vis sans fin où chaque spirale a son tour.
Quoi de plus conforme à l'essence de la démocratie ? elle ne doit pas signifier : linaccessibilité de chaque chose à tout le monde ; mais bien : l'accessibilité de toute chose à chacun.
En France, au contraire, peuple, bourgeoisie et noblesse forment trois castes inconciliables, qui manquent de poinis de fusion; qu'arrive-t-il ? C'est que l'affluent est en révolte contre le fleuve, qui luimême s'insurge contre la mer; de là un lit de société qui se déplace sans cesse, et ces débordements stériles qu'il faut prévoir à tout prix; de là cette ridicule position de l'aristocratie et de la bourgeoi-
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sie qui t'ont partout deux camps, et qui en province ressuscitent les Guelfes et les Gibelins; futilité apparente, gravité réelle; ce qui contribue le plus, en France, ù l'existence des partis, cette choss si exclusive de la nationalilé et de la liberté, ce sont les blessures de l'amour- propre; la révolution de Juillet, préparée par les salons, consommée par les faubourgs, n'a pas eu d'autre mobile : raideur de la classe aristocratique, froissement de la classe bourgeoise ; il eût été si simple, au contraire, d'éteindre toutes les haines, en donnant de légitimes satisfactions aux amours propres! L'Angleterre ne déteste pas ses lords ; ils sont l'élite de ses enfants. L'Anglais, d'ailleurs, ne demande pas aux autres, comme le Français, mais cherche en lui-même la raison de son bonheur. L'Italie mêle les princes au populaire ; le souverain russe côtoie le plébéien ; en France, la morgue et le manque de prestige se regardent comme deux chiens de faïence.
Y a-t-il rien de plus ridicule qu'un corps social où les pieds ne peuvent pas souffrir le tronc, qui luimême a horreur de la tête r C'a été longtemps l'image de la France ; en Angleterre, le corps social, comme le corps humain, se refait molécules par molécules, et, comme le chaussetier d'hier peut être le vicomte de demain, les appelés pardonnent aux élus.
Selon nous, la société bien agencée devrait ressembler à l'armée, où tous les grades sont accessibles à chacun-, du moment où le simple fantassin peut échanger l'épaulette de laine contre l'épaulette d'or, n'est-ce pas la démocratie bien appliquée? La vieille expression du bâton de maréchal que le soldat a dans sa giberne est une véfité et un stimulant; dans la société, nous avcnc fait l'inverse, nous avons voulu que les maréchaux eussent le briquet sous leur uniforme; de laces Waterloo civils, qui sont toujours le lendemain de nos Austerlitz.
Esprit de conservation, voilà l'Angleterre ; esprit de destruction quant aux choses et quant aux personnes, voilà la France; l'Angleterre a maintenu la royauté en l'accommodant aux temps nouveaux ; nous, nous avons voulu supprimer celte fiction si nécessaire, ce moyen de départagement si grand, nous avons eu cinquante rois en même temps, pour aboutir à une monarchie plus sévère; Louis XVI ne nous contentait pas, nous avons si bien fait que nous avons repris Louis XIV dans Napoléon. Au fond, ce troc caressait noire penchant; nous aimons à battre ou à être battus. Il y a en France sept ou huit cents personnes qui savent souffrir la contradiction, l'élément forcé de la liberté. Mais le reste! Veut-on juger sur un fait bien vulgaire lin-
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croyable différence de tempérament des deux peuples? Observez dans le même embarras de voitures deux cochers anglais ou deux cochers français : à Paris vous entendez partir des deux sièges^ sous lesquels l'attelage attend résigné, des injures féroces, des menaces stupides, avec des yeux blancs de haine, tout une scène qui donne la nausée; à Londres, les deux hommes du peuple, jaloux apparemment de ne pas être les inférieurs de leurs chevaux, se sourient doucement et cherchent par signes à s'être utiles. Aucun symptôme de cette vanité butorde et de ce bel amour du plus fort qui chez nous caractérisent le plébéien; il y a là tout un enseignement : allez donc prêcher la fraternité à des gens qui seraient si heureux de s'étrangler ! Convertissez donc à la liberté des électeurs à l'état sauvage qui ne connaissent que le respect de leurs muscles ! Leur éducation n'est pas faite, objecteront ces philosophes qui ont l'air d'ignorer que chacun de nous a son éducation à faire ici- bas, le ministre comme le hacre, et que ce n'est pas à l'Etat à nous apporter chaque matin la pâtée des lumières; j'ai peur que tous les maîtres du monde n'inculquent pas à ces élèves qui briseraient plutôt les bancs qu'ils n'ouvriraient les livres, l'horreur de la violence et de l'égoïsme, lesquels forment la petite monnaie des tyrans et des Gains. Savoir
obéir, reconnaitre un frein, s'incliner devant une défense, c'est là où le plus farouche Anglais met presque sa coquetterie. Le Français bat la loi, comme un mari grossier bat sa ménagère ; le premier venu des passants britanniques se conduit en gentleman avec cette compagne abstraite de sa vie; il semble toujours se rappeler que la loi est femme ; le Français veut que la rue soit à lui et non à tout le monde; quand on lui refuse le droit de troubler le repos de cent voisins, il s'écrie qu'on le musèle I il transporterait volontiers à son usage la fameuse formule royale qui l'a tant indigné : car tel est notre plaisir. — Subordonner toujours l'intérêt collectif à son intérêt privé, se déclarer opprimé quand il n'est pas oppresseur, rosser les principes s'ils ne sont pas contents, tel est le portrait de l'immense majorité des Français, qui a toujours la bouche pleine du mot liberté! tout en grillant de vous faire manger du despotisme. La France est un soldat, a dit Je ne sais plus quel écrivain : on pourrait dire avec autant de justesse ; L'Angleterre est un citoyen. Le tempérament français est essentiellement militaire, le tem* pérament anglais est essentiellement civil ; de là chez nous la faveur naturelle des monarchies absolues, et chez nos voisins l'acclimatation toute simple du self-govermnent. La France est un peuple d'ac-
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tion pour qui le fait accompli est une religion, qui ne peut pas se replier sur lui-même ; l'Angleterre est un peuple de pensée, qui ne laisse jamais accomplir le fait illégal, et qui se satisfait par la vie privée ; l'État n'estrien dans la Grande-Bretagne; en France l'Etat est tout, et la vie publique est la seule que les Français comprennent. Les orateurs anglais sont des gens d'affaires qui s'expliquent en famille; les orateurs français sont toujours sur un théâtre, et il va sans dire qu'ils sacrifient la pièce à leur rôle. Aussi de temps en temps fait-on évacuer la salle. Nous sommes un peuple latin tempéré heureusement par un peu de sang celtique ; notre vie chez nous, c'est le forum ; il nous manque ce solide for intérieur où l'Anglais se recueille et se retrempe; nous nous dissipons au dehors, et sans cesse en présence, nous entamons ces querelles stériles qui se punissent par les grands silences ; en vain ce qu'il y a chez nous d'éléments septentrionaux lutte-t-il pour bâtir sur ce terrain où le sable domine l'édiiice de la liberté si inébranlable chez les peuples du Nord; notre friabilité déjoue les meilleures fondations; nous excellons à ruiner, nous sommes les castors de la démolition. En France on est toujours entre deux tremblements de société ; et nous devrions, comme dans certaines colonies, ne faire que des
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constructions en bois, s'agît-il de notre bonheur. Ce n'est pas aux nations mouvantes qu'il appartient d'être toujours libres; si le monde est aux flegmatiques, c'est à eux aussi qu'est la liberté; aux ardents il n'est donné que la licence, qui n'est autre choseque le despotisme ivre, etalorsles efforts sont perdus, les conquêtes antérieures anéanties, et les plus libéraux, fatigués d'avoir tant de maîtres, disent à un homme, s'il a du génie ou un nom : Prenez-nous !
Une importante conséquence de ce respect des Anglais pour le droit d'autrui, c'est de rendre la personne privée aussi inviolable que la personne politique. En Angleterre , on est chez soi, même la porte ouverte; en France, on est toujours chez les autres, même la porte fermée. Les Anglais se sont fait l'honneur de prendre au sérieux ce commandement de gens bien élevés, lequel est tourné par nous en raillerie : La vie privée doit être murée.
Je ne connais pas de vexation plus détestable, de plus injurieuse tyrannie, que cette police sans mandat qui flaire la piste des faits et gestes du voisin , opère des descentes dans son intérieur, discute ses
goûts, enregistre ses idées , salit son bonheur et ajoute à l'amertume de ses larmes.
On parle de compression en France! Je défie qu'on me prouve que l'Etat a jamais imaginé pour ses administres l'ctau oti la société française , hors un certain Paris peut-être, renferme tour à tour ses membres; il faut avoir, comme nous, longtemps habité la province en France, si différente de la province en Angleterre, pour savoir, je ne dirai même pas qu'elle manque de charité — c'est trop de demander à des individus privés d'âme évidemment que d'être chrétiens, — mais quel grossier mépris des plus simples égards, quelle violation du droit des gens se permettent à chaque minute des êtres appelés humains, et qui feraient regretter, non plus même à Rousseau, mais à Philinte, que l'homme ne soit pas resté à l'état sauvage !
Le droit de chacun à l'existence, voilà ce que le tempérament français ne peut pas admettre; on dirait vraiment que la liberté de penser et d'agir, même dans le cercle des lois terrestres et divines, est non pas une propriété, mais une faveur. Le cant britannique, dont on a fait si agréablement un monstre^ ne s'exerce, en définitive, que sur les choses de la vie qui ont un caractère public ; les mœurs anglaises imposent, non sans quelque apparence de
lô.
raison , à tout le monde l'obligation de cacher ses vices; assurément il ne serait pas permis à Londres, comme il l'est à Paris, de s'afficher à l'Opéra, avec des Manon Lescaut qui en sont à leur soixantehuitième Desgrieux. A n'en pas douter, nos marchands de plâtres exposent en permanence des obscénités dont la simple exhibition perdrait à jamais une boutique d'Angleterre ; et peut-être n'est-on pas plus vertueux dans le Strand que sur le boulevard des Italiens; mais gardez-vous d'augurer du sans-gêne français opposé à la raideur britannique, que nos semblables nous laissent libres, dans la noble acception du mot, et ne confondons pas avec l'indépendance sérieuse certaines coudées franches. On est chez nous aussi tendre qu'on est chez les Anglais impitoyable pour le scandale; nous sommes exempts du catit, mais nous cultivons un fléau bien autrement redoutable : l'inquisition laïque. La France est criblée de profanes saints offices, où s'élabore tout un système de tortures, depuis la petite épreuve de l'indiscrétion jusqu'à la grande épreuve de la calomnie.
La conversation et la presse, dans notre beau pays qui tonne encore contre l'inquisition religieuse, semblent deux institutions comprises surtout pour molester par la parole ou par l'écrit l'intimité des
citoyens. Le salon , cette gazette orale qui fait tant d'exécutions féroces, a quelquefois Timpudence de reprocher au journal, ce salon imprimé, l'abus qu'il fait des noms propres. Les victimes peuvent répondre que les deux bourreaux se valent; heureux quand, à leur commune façon de se loger sous notre peau, ils ne représentent que l'acarus moral. En France, on crie tout haut l'état de votre fortune, de votre famille et de votre santé. Des spécialités se forment pour apprendre au genre humain combien de fausses couches a faites votre femme, si votre fille a encore les pâles couleurs , qui vous avez épousé, de combien d'hypothèques vous étiez grevé avant la purge, ce que valent vos propriétés, quelles sont vos habitudes du soir et comment se défait votre lit ; cette instruction extrajudiciaire vous suit partout, votre existence est le secret de Polichinelle, votre incognito est le loup blanc.
On affecte toujours de parler avec orgueil des conquêtes de 89, on oublie trop de dire quelque chose des défaites de l'ère contemporaine ; ce serait entreprendre un dénombrement formidable , que d'enregistrer les droits dont nous sommes privés et les servitudes qu'il laut subir chez la nation qui abuse le plus du mot : liberté.
On n'a pas le droit de croire "en Dieu , et de ne
pas être appelé jésuite. — On n'a pas le droit de porter des gants, sans être suspect aux faubourgs. — On n'a pas le droit de préférer la monarchie à la république. — On n'a pas le droit de faire fortune par son travail, sans passer pour exploiter ceux qui ne font rien. — On n'a pus le droit d'êlra bon administrateur, parce qu'on n'est pas mauvais poëte, — On n^a pas le droit, sans se mettre au ban de la société, de se faire peintre , si elle entend que vous sovez notaire. — On n'a pas le droit, quand on tient honorablement une plume, d'être estimé par ceux qui sont découpeurs de petites bourses. — -On n'a pas le droit, quand on est la victime, de Jouir du vingtième de l'intérêt qu'inspire l'assassin , etc. Nos philanthropes déclament contre la peine de mort appliquée à un parricide, c'est aux enfants de six mois et aux vieilles mères de quatre-vingts ans à savoir se défendre. Il y a d'ailleurs un moyen bien simple de supprimer le crime, c'est de destituer le bourreau. On n'a pas assez de colère contre les gouvernements qui prétendent empêcher les émeutes, attendu qu'il est bien prouvé maintenant que 9? est l'œuvre de la police : O Sartines, voilà de tes coups ! A présent, peut-être qu'en se livrant à une pareille débauche d'arbitraire, la F'rance n'a pas conscience des entorses qu'elle donne à la liberté.
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Ce despotisme qui attend toujours son Brutus ne souille pas la libre Angleterre. Les Anglais ne connaissent pas cette taquinerie fougueuse et ce besoin de persécution qui forment le fond de notre caractère, et ne cessent d'être de mauvais goût que pour devenir odieux. On a dit que les Anglais étaient réservés, silencieux et froids; tant mieux, le silence est d'or; la distance gardée fait mieux voir la perspective des relations, et la glace conserve; je me méfie de cette chaleur communicative, qui rend les rapports incendiaires, de cette promiscuité qui est la prostitution de l'amitié, de ce besoin d'épanchement qui est une façon de savoir le secret d'autrui , pour s'en faire une arme : être l'ami d'un Français est souvent un titre qui n'engage à rien ; se savoir l'ami d'un Anglais, c'est être deux, que la fortune sourie ou menace.
Certes, s'il y a un beau mot dans toutes les langues après celui de Charité^ c'est le mot Liberté ; aussi n'en souffrons-nous que plus, quand nous voyons profaner ces syllabes sacrées. Si on avait chez nous pratiqué seulement la centième partie des théories libérales qu'on affiche tous les jours, nous ne dirions plus de la liberté de France ce qu'on dit du véritable ami. Nous ne désespérons pas de voir, dans l'avenir, ce pays, instruit par tant de leçons,
comprendre Tamour réel de la liberté; mais jusqu'ici, pris dans leur ensemble, les Français n'ont guère été que les amants platoniques de cette déesse, qu'ils ont trop oublié de traiter en femme légitime.