COMME QUOI L'ANGLETERRE SE SUFFIT A ELLE-MÊME
C'est parce que l'Angleterre est une famille que sa politique instinctive est legoïsme patriotique, depuis les machines infernales de Pitt, car il y a des ministres qui sont des Fieschi avec portefeuille, jusqu'à la haute malveillance de M. Gladstone, ce naturel de la Tamise si fâché de ne pas avoir vu le jour sur les bords de la Sprce. L'Angleterre a pu, dans ces derniers temps, se demander si ce self-love poussé à outrance est le calcul le plus juste; mais une mère peut répondre qu'elle a le droit de faire passer les intérêts de ses enfants avant ceux de ses voisins.
C'est pourquoi la France , cette maison divisée
contre elle-même, quoiqu'elle ne périsse pas, malgré la prophétie de rÉcriture, est réduite à aller chercher, en dehors de chez elle, ses plus intimes parentés. Le Français est Polonais, Italien, Espagnol, Américain du nord, Monténégrin, voire même Ottoman, mais il lui en coûte parfois d'être Français. Ne lui demandez pas cinq ou six millions pour l'enrichir d'une colonie ; mais, s'il s'agit de créer une liste civile à Garihaldi ou de ne pas laisser un seul Polonais sans pension, vous pouvez enfler le budget à le rendre hydropique. La France est un logis habité en commun par des irréconciliables de toutes nuances. L'Angleterre est un home de vingt-cinq millions d'habitants, qui n'ont qu'un seul drapeau, ce qui lui donne une incomparable force de cohésion.
Voilà pourquoi les criminels de toutes les latitudes peuvent impunément passer le détroit pour aller jouir sur le sol britannique de ce droit d'asile tellement exorbitant qu'il rappelle les impunités naïves du moyen âge, mais leurs crimes ne les ont pas suivis, car les folies de la vieille Europe n'ont pas encore franchi le Pas-de-Calais; avec tant de révolutions autour d'elle, l'Angleterre, de ses patriciens jusqu'à ses plus humbles enfants, n'est pas devenue révolutionnaire; c'est l'honneur de cette gardienne de la vraie liberté; on n'a pas le dégoût
de rencontrer dans ses grandes villes ou dans ses campagnes des millionnaires démagogues ou des grands seigneurs embrassant la religion de la canaille; ces apostasies-là, à onze heures de Paris, seraient regardées comme un forfait de lèse-patrie.
La mode française, le goût italien, l'esprit germanique ont beau faire élection de domicile dans les plus beaux quartiers de Londres, l'Angleterre demeure au fond réfractaire à toutes ces importations qu'elle tolère par dilettantisme ; elle laisse l'Allemagne devenir prussienne, la France tourner à l'Amérique du Sud, la Turquie s'habiller à l'européenne, et elle reste Anglaise, malgré tous les efforts tentés pour l'internationaliser. On ne se figure pas assez chez nous combien l'Angleterre se suffit à ellemême. Dans notre fatuité nationale , nous nous plaisons à croire que toute la gentry britannique vient à Paris chercher le soleil et la nourriture intellectuelle. Parce que les Anglais, nés curieux comme nous sommes nés malins (nous avons terriblement déchu depuis notre naissance), voyagent perpétuellement en dehors de leur île — dans tout Anglo- Saxon il y a toujours un Robinson à l'état latent, — on affecte de croire que nos voisins nourrissent une secrète horreur pour leur brumeuse mère-patrie, c'est précisément l'inverse; un véritable Anglais
promène l'Angleterre sur tous les points du globe, comme un tils respectueux promènerait sa mère ; quand il visite avec gravité un point perdu sur la carte, on dirait qu'il en prend possession au nom des Trois-Royaumes ; il se ferait fort d'insinuer aux tigres que de'vorer les personnes est une façon d'être improper, et il se flatterait presque d'avoir appris aux éléphants, si connus pour leur décence, le culte de la respectability ; à dix mille lieues du Sussex ou du Lancashire, il constitue le home, comme s'il n'avait pas quitté son cottage ; il marche, armé de sa Bible, au milieu des plus monstrueuses idolâtries, et il porte avec lui, épurée au point de devenir un parfum, l'odeur chérie de la fumée de Londres.
L'Angleterre a toujours l'air de se donner à autrui, mais elle se garde pour elle-même. Cette puissante consommatrice est aussi une productrice de premier ordre ; elle a une littérature immense et personnelle qui défraierait l'appétit le plus robuste ; ses revues, ses journaux et ses livres représenteraient volontiers à l'imagination ce dîner à trois services qui attendait toujours le grand seigneur absent, et il se compose de ces mets bien gemiine que le palais britannique préfère aux menus les plus vantés; aussi notre théâtre, nos romans, notre presse, ont-ils très-peu d'action sur ce public trop
copieusement alimenté suivant ses goûts par ses auteurs indigènes pour avoir besoin de l'étranger ; une petite fraction de la fashion anglaise t'ait à nos écrivains l'honneur de s'intéresser à eux, mais les plus éclatants ne se doutent pas jusqu'à quel point ils retombent dans l'obscurité dès qu'ils débarquent à Douvres; Balzac, qui lèverait en France une armée de lecteurs, ne trouverait pas en Angleterre de quoi se former un régiment; Victor Hugo, qui flamboie sur notre ciel littéraire, n'apparaît même pas sur le firmament anglais ; on dirait qu'on change d'hémisphère.
Delà l'impertinente sécurité avec laquelle l'Angleterre accueille cette menace ridicule : la contagion des idées françaises ; elle laisse nos incendiaires circuler librement dans ses rues parce qu'elle se sent incombustible; le général Eudes et sa bande ont soulevé Paris en dix minutes, même le Paris élégant; je le défierais en dix ans de passionner même le Londres plébéien. Entre les deux pays, il y a cet abîme : des pieds à la tête l'Angleterre est un peuple aristocratique ; de la tète aux pieds la France est une nation révolutionnaire.
Il n'y a qu'en France, avons-nous dit souvent, où l'envie soit un vice public; chez toutes les autres nations, même les plus turbulentes, les différences sociales s'acceptent avec plus de bon sens et de dignité, l'enfant au berceau ne suce pas la haine des riches avec le lait maternel ; « l'ouvrier anglais, dit M. Laugel, n'a pas de Marseillaise, de chant d'insulte à l'Europe, à la royauté, à l'Eglise; point de symboles, de bonnet phrygien, de drapeau rouge. Il ne voit des ennemis, des étrangers ni dans le noble, ni dans le prêtre; l'âme populaire n'est pas hantée par le souvenir de triomphes récents, de victoires sanglantes remportées par la force et la terreur sur les lois, d'outrages mortels faits à toutes les grandeurs terrestres. »
Ce n'est pas sept lieues de mer, c'est cinq cents lieues de bon sens qui séparent l'Angleterre de la France; au delà du détroit on ne connaît pas encore, on ne connaîtra jamais ce despotisme, qui chez nous devient de plus en plus menaçant : le despotisme du nombre. Sur cette terre, où le- mérite n'est pas suspect à la nullité, la Masse ne connaît pas cet ignominieux objectif : l'écrasement de l'Elite.
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Les Français sont si voisins de l'Angleterre qu'ils ne peuvent se faire à l'idée de la distance morale qui les sépare de ce foyer d'originalité. La perjide Albion n'a été si perfide pour nous que parce que nous nous sommes crus ses proches parents, tandis que nous n'étions même pas ses cousins au cinquantième degré de latitude.
Dans la vie privée, l'anglomanie n'est qu'un ridicule élégant, mais en politique, l'anglomanie a produit de cruelles déceptions; pourquoi toujours demander à un peuple ce qui n'appartient qu'à un autre ? Pourquoi toujours nous renvoyer au type anglais quand il s'agit du type gaulois? Nos erreurs libérales viennent de ce voisinage à la fois fortifiant et dangereux ; parce que la nation anglaise sait se conduire elle-même, on n'a jamais cessé chez nous de réclamer le gouvernement du pays par le pays ; et la patrie a toujours perdu à cette assimilation factice de tempéraments contraires; vous aurez beau railler avec grâce les constitutions qui accordent trop à l'Etat et pas assez aux particuliers, proclamer avec les philosophes que la France est centre gauche, ajuster sur le corps français toutes les modes anglo-saxonnes, vous ne ferez pas que la France soit comme l'Angleterre un peuple de self-government. Le culte du parlementarisme dans un pays oti
l'on n'a Jamais le respect du Parlement est un contraste aussi bizarre que si l'on venait confier à une société d'athées le soin du déisme:
Autre contraste, car ici la nature et la civilisation les ont prodigués :
« La liberté anglaise n'est point une conquête de la raison, de la philosophie, c'est le vieux patrimoine des races barbares; nos esprits, habitués à regarder la liberté comme un don ou comme une conquête^ ne connaissent pas ce désintéressement singulier qui a toujours incliné l'égalité devant la liberté. »
Nous autres, nous ne jouissons de la liberté que lorsqu'un pouvoir fort se charge de protéger les droits de chacun, comme ces grands seigneurs qui ne jouissent de leur fortune que lorsqu'un intendant général leur épargne le soin de la gérer.
Nous avons horreur de la tradition. comme de la hiérarchie ; pour faire le feu de joie de la Révolution, nous brûlons sottement tous nos titres de gloire et de grandeur. Les Anglais ont la religion du passé; ils n'ont pas imaginé de dater de 1688 comme nous datons de 178g, supprimant ainsi l'ancienne France; eux, les initiateurs par excellence, ils s'inclinent
pieusement devant une coutume du moyen âge, et en 1877 ils obéiront sans mot dire à un cdit d'Edouard le Confesseur. En veut-on un exemple aussi récent que curieux? Il y a six ou sept ans, Londres gagna pour ainsi dire un quine à la loterie des brouillards; cette bonne fortune soutenue ressuscita la secte des ctrangleurs, qui s'en donnèrent à cœur joie; en vain les exécutions se multipliaient, le nombre des malfaiteurs croissait toujours. Que firent les Anglais? Ils cherchèrent dans leurs archives et ils trouvèrent un édit de Henri VIII, qui permettait de faire périr ce genre de criminels sous le fouet à nœuds, the cat-nine-tails; littéralement, le chat à neuf queues, supplice plus terrible qu'on ne le pense. Il y eut encore quelques attentats, puis les étrangleurs disparurent comme par enchantement. Si, chez nous, on appliquait seulement pour vingtquatre heures la peine du talion à des pères et mères qui, durant des nuits entières, exposent, tout nu dans une cour, un enfant de quatre ans, les philanthropes crieraient au rétabhssement de la torture, et se voileraient la face en signe de deuil. En Angleterre, a-t-on dit très-heureusement, la routine sert de terre végétale au progrès.
Comment l'édifice de la liberté a-t-il pu s'étabhr et gagner toujours en hauteur au delà du détroit;
comment, au contraire, en France n'a-t-il jamais dépassé les fondations? Car nous sommes moins avancés qu'à la convocation des Etats généraux, puisque le Quart-Etat demande au nom des nouvelles couches sociales la suppression du clergé, de la bourgeoisie et de l'armée. C'est que la Révolution française, comme on l'a très-bien remarqué, a été faite par des philosophes, tandis que la Révolution anglaise a été faite par des protestants.
« La race anglaise est une race théologique; l'ironie n'est point permise contre les choses saintes; elles sont protégées par une union tacite de toutes les croyances. »
On parle toujours chez nous avec un friand enthousiasme delà liberté anglaise çX de la liberté américaijie ; mais nos professeurs d'opposition, car en France on donne des leçons au pouvoir comme on donne des leçons de piano, avec la sérénité qu'on met à embrasser une carrière, nos fiers penseurs oublient le frein volontaire que ces libertés s'imposent; la Bible, qui n'est plus pour nos jphigs qu'un parchemin démodé, chez des nations plus mâles a conservé tout son prestige, si bien que la loi morale vient en aide à la loi civile; c'était très-glorieux de chasser le roi, mais au moins il ne fallait pas chasser Dieu.
J'insis'te à nouveau sur ce fait capital qui marque bien la différence du type anglais et du type allemand : l'athéisme, surtout l'athéisme pédant et compacte, s'épanouit volontiers au delà du Rhin ; on le cultive avec une sorte de déférence, les savants français et les savants allemands, au beau temps de la fraternité des peuples, s'envoyaient galamment des fleurs de cette plante hideuse; en Angleterre et même chez les Yankees elle ne prendrait pas racine; l'athéisme est russe, français, germanique, il ne sera jamais anglais-saxon.
Les sociétés chrétiennes sont seules faites pour être libres ; les sociétés païennes sont vouées à la servitude ; l'esclavage antique se prépare de nouveau dans notre France moderne; seulement cette fois les choses seront renversées. Les esclaves, ce sera toutes les supériorités du cœur et de l'esprit; et les maîtres, ce sera l'immense légion des brutes; il y a longtemps que la vaseet la lie attendaient leur revanche; l'avenir le leur promet, et l'aristocratie intellectuelle n'est pas moins menacée que ne le fut, il y a quatrevingts ans, l'aristocratie territoriale; la nullité vous crie d'une voix formidable par la gueule avinée du suffrage universel : Le génie! il n'en faut plus.
N'est-ce pas dans ce beau pays de France, qui décidément est devenu gaucher, tant il a, sous tous les régimes, sa droite en horreur, qu'on avait créé cette plaisante classification politique : la gauche fermée et la gauche ouverte? Voilà une analogie toute trouvée pour expliquer comment l'aristocratie française a toujours eu tant de mal à se réconcilier avec le reste de la nation, même le jour où elle verse son sang pour ceux qui gardent le leur, et pourquoi l'aristocratie anglaise s'est trouvée acceptée même par la petite bourgeoisie.
L'aristocratie française est une aristocratie fer mée. (11 y a eu bien des fissures de complaisance, mais des fissures ne sont pas des portes.) L'aristocratie anglaise est une aristocratie ouverte^ le simple marchand peut aspirer, s'il est servi par son mérite^ à l'honneur d'en faire partie, et du jour où il aura changé de caste, il sera accepté par ses nouveaux pairs comme s'il avait trois cents ans de baronnie ; en France, la savonnette à vilains, même tenue par la main des princes, a toujours prêté à rire; les conscrits de l'anoblissement ont eu tellement à souffrir des brimades des vétérans, qu'aux
yeux de la galerie le prestige du corps tout entier s'est trouve diminué.
Puis, à proprement parler, nous avons eu plutôt une noblesse, c'est-à-dire une classe d'apparat, qu'une aristocratie, c'est-à-dire une école de patriciens où un pays pût recruter ses forces dirigeantes. Ce n'est pas sur le sol anglais qu'on s'aviserait de créer cette expression d'un goût si douteux et d'un lUibéralisme si certain : le parti des ducs.
Le parti des ducs I Voyons, bons Français, pour avoir lemalheurd'ètreduc, en est-on moinshomme? Et si vous étiez réellement des gens de liberté, et non pas des artistes en oppression, vous auriez le bon sens et la probité de regarder M. d'Audiffret- Pasquier, non pas à travers son titre, mais à travers la valeur de ses paroles. Voici un orateur à la tribune; qu'importe sa qualité patronymique? c'est la qualité de son discours qu'il s'agit de juger, et il est humiliant , quand un citoyen parle, de se rappeler qu'il est duc, comme il serait glorieux de l'oublier; mais demander de la justice à la démocratie, c'est prêcher aux anthropophages de devenir des herbivores.
La société anglaise est une vis sans fin, dont chaque spirale ne pense pas à s'insurger contre la spirale supérieure ; par ses alliances , l'aristocratie
résorbe continuellement la richesse produite par le travail. Le tiers-état, qui ne se sent pas séparé de la noblesse par une insurmontable barrière, n'éprouve pour elle aucune haine; l'aristocratie étant plus démocratique que dans notre pays, la démocratie en Angleterre est devenue plus aristocratique.
a Quant au peuple proprement dit , il ne sépare point son sort de la destinée nationale, et des intérêts du pays. Il fait penser à ces spectateurs qui, aux plus mauvaises places des théâtres, jouissent pourtant des splendeurs de la scène. »
Nulle part, en Angleterre , on ne sent entre les diverses classes de la société ces mille antagonismes irritants qui se révèlent dans les plus petits actes de la vie; le cabman qui vous conduit ne vous lance pas un regard haineux, comme s'il était exploité par vous ; le menuisier qui rabote vos planches, ou le peintre qui donne une couche à vos portes , n'a pas l'air de nourrir des griefs cachés contre le misérable qui a l'audace de le faire travailler ; le petit boutiquier pardonne aux locataires du premier étage; ceux-ci pardonnent à ceux qui ont le malheur d'avoir un hôtel ; le goujat qui viole la liberté générale dans la personne d'une femme ou d'un gentleman n'est pas regardé comme un précurseur. Londres a sa mob aussi violente que la populace de
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Paris; mais celte puissance du ruisseau n'est pas encensée par les partis ; nous pouvons définir en quelques mots la situation réciproque des deux pays : l'Angleterre est une famille qui honore ses chefs, la France est une ménagerie qui se plaît à dévorer ses dompteurs.
Si la société anglaise avait été jamais menacée d'une dissolution, — chimérique éventualité dont nous tirons l'idée de notre propre péril, car, malades en réalité , nous nous plaisons à faire de peuples bien portants des malades imaginaires, — en tout cas, les sinistres événements de ces dernières années seraient faits pour retarder singulièrement l'heure de cette catastrophe annoncée, de génération en génération, par de frivoles prophètes.
Avec la race française , l'exemple et l'expérience ne servent de rien ; tout une bourgeoisie chez nous a déjà oublié la Commune et n'a pas eu les yeux dessillés par le spectacle de l'Espagne; les autres nations, plus attentives, profitent de ces grandes leçons et se serrent plus étroitement autour de leurs institutions traditionnelles; on a vu, il y a quelques
années, quelle explosion de sentiments monarchiques produisit dans les quartiers les plus plébéiens de Londres le danger couru par le prince de Galles ; qu'on remarque également Taccueil enthousiaste que le peuple italien a fait au duc d'Aoste revenant de cette terre classique de la guerre civile qu'on appelle l'Espagne. — Chez nous, les penseurs ailiers envoyaient un salut attendri à cette tauromachie politique, car les Républiques se disent volontiers : Ma sœur, comme les rois se disaient : Mon frère.
Niais que noQS sommes, qui conspirons à notre décadence, comme si nous ne rêvions que la grandeur de nos rivaux !
On a souvent dit que ce qui distinguait le conservatisme anglais du conservatisme français, c'est que les hommes d'ordre, en Angleterre, savent aller au-devant des réformes, tandis que chez nous ils ne savent allerqu'au-devant des révolutions. Il est très- vrai que les grandes modifications politiques et sociales rencontrent chez nos voisins plus d'initiative dans les classes dirigeantes, mais c'est qu'aussi les classes dirigées mettent plus de bonne foi dans le respect de ces transactions. En France la mise en avant d'une réforme n'est, le plus souvent, qu'un prétexte pour une convulsion sociale , et l'on se défie de l'anarchie masquée ; c'est la profondeur de l'ornière
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révolutionnaire qui détermine rornière de la routine. Quand on ne peut pas marcher sans verser, il faut bien rester stationnaire.
En Angleterre , les concessions désarment; en France, fussent-elles faites à l'heure, elles arment l'esprit de révolte. La liberté vit par l'usage, elle meurt par l'abus; quand un peuple veut récolter les fruits de l'indépendance, c'est à lui de ne pas semer les germes de servitude.
Puis, la hiérarchie naturelle n'est pas éternellement mise en question chez les Anglais; ici les petits déclarent la guerre à mort aux grands ; là, comme on l'a dit spirituellement, le peuple croit à cette maxime de l'Evangile politique : <(■ Il jy aura toujours des lords parmi vous...» A Paris, on décréterait volontiers l'égalité des chênes et des roseaux.
Enfin, comme le remarque le libéral attristé auquel nous empruntons ces lignes si justes : « L'Angleterre ne connaît pas encore la doctrine funeste en vertu de laquelle nulle génération n'aurait le droit de lier d'autres générations. S'il en était ainsi, ce n'est pas la constitution politique, ce sont toutes les lois qu'il faudrait sans cesse changer. Les constructions de chemins de fer ne pourraient plus dépasser, comme durée, le temps d'une législature et
les baux emphytéotiques deviendraient un mythe. Oii commencent d'ailleurs, où finissent les générations? »
A force d'en vouloir à ce qui est immortel, la doctrine démocratique ferait descendre l'homme au rang des éphémères; la vraie logique de la souveraineté du peuple serait en effet de ne plus souffrir que les délégations instantanées ; dans ce système, les longs Parlements auraient tout au plus une durée de vingt-quatre heures.
Ces folies nationales ont été épargnées à la libre Angleterre. De même, tout en respectant l'indépendance de la presse, elle n'a pas fait de l'institution du journalisme une machine de guerre contre la société : la presse anglaise s'impose d'elle-même un frein que la presse française, sauf d'honorables exceptions, regarderait comme un Joug insupportable. Ensuite, seconde différence essentielle : le lecteur anglais, même le plus humble, ne s'inféode pas, comme le lecteur français, à l'opinion de son journal ; il n'abdique pas sa personnalité entre les mains d'un directeur intellectuel; en face d'une redoutable majesté de papier noirci comme le Times, par exemple, il ne s'anéantit pas et garde précieusement son droit de libre examen. De là ce renversement de situation : en Angleterre, c'est l'opinion
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publique qui fait la presse; en France, c'est la presse qui fait l'opinion publique; elle arrive à créer un état artificiel des esprits qui ne correspond plus à la réalité des choses. C'est ainsi qu'en l'an de lumière 1877 nos paysans croient fermement, sur la foi des pasteurs d'imprimerie, que la Monarchie rétablirait la dîme et les droits féodaux, et il faut que les hommes d'intelligence se courbent devant cette monstrueuse niaiserie !
Enfin, chez nos voisins, le Journalisme, au lieu d'être un concert discordant de voix individuelles, joue plutôt le rôle du chœur antique. Quel est le barbare qui a répandu dans le monde l'opinion que les Anglais avaient le spleen et que leur physionomie, à défaut de leurs lèvres, disaient encore : Chiens de Français!
Dussé-Je indigner mes compatriotes. Je leur déclare ceci : l'Anglais est plus gai que le Français, parce qu'il est moins troublé par l'ambition, par l'envie, par les soucis publics; il a l'esprit plus sain ; le virus de la blague n'a pas empoisonné son sang; quant au spleen, il n'est anglais qu'au point de vue de la langue; c'est un mot qui a émigré. Dans cette fournaise de luxe et de misère qu'on appelle Londres, où le haillon à outrance côtoie le luxe à outrance, il y a moins de suicides que dans
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ce paradis des yeux et cet enfer des cœurs qu'on appelle Paris.
Le charme de la société anglaise, c'est l'absence de haine entre les membres d'une grande famille, où le droit d'aînesse existe pourtant avec tant d'apparat, car jamais plus atroce misère ne s'est mêlée à "une plus puissante ploutocratie, et les pauvres sont des cadets bien nombreux; mais le bon sens public — qui chez nous est battu dans tant d'épreuves
— règne encore en maître au delà du détroit. Le peuple anglais sait que détruire et tuer ne ferait pas avancer d'un pas la question sociale. Il attend du progrès naturel des choses, et de la loyauté attentive de ses supérieurs sociaux, l'amélioration de son sort ; il ne se pose pas, comme chez nous, en irréconciliable; il ne croit pas non plus que la substitution du chiffonnier au grand seigneur peut renouveler la face de la terre; il a des vices et les hautes classes n'ont pas que des vertus. Seulement il a la fierté de ne pas faire de morale perpétuelle à ceux qui valent mieux que lui. Enfin, une légion de meneurs — la brigade de l'insécurité publique
— n'est pas là en permanence pour exaspérer ses
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griefs, attiser ses animosités, empoisonner ses jouissances.
La petite bourgeoisie, de son côté, n'a pas la haine instinctive des classes qui sont au-dessus d'elle; un humble mercier lira sans indignation les Nouvelles de la cour, un cityman n'en veut pas aux gens de qualité qui ont le bonheur d'habiter Belgravia- Square. D'ailleurs les privilèges et les franchises se fondent en Angleterre avec un art infini; ce parc immense, qui est la propriété particulière d'un seul homme, est en même temps la promenade collective de dix mille voisins paisibles. La chasse est un plaisir réservé et ne fait pas partie là-bas des droits de l'homme; mais le gibier tué oligarchiqucment est beaucoup moins cher à Londres qu'à Paris; la pénurie fait plus d'une fois bon ménage avec l'opulence, car la femme sans dot est épousée avec l'empressement qu'on déploie chez nous envers une héritière. Les riches ont pour premier devoir d'acquitter le droit des pauvres; le fils d'un marchand peut devenir lord, le fils d'un lord redevient parfois marchand. Démocratie et aristocratie s'engrènent sans cesse et évoluent pour le meilleur jeu des intérêts sociaux.
Si l'Angleterre n'est pas la terre promise, titre, beau titre, qui aurait pu échoir à la France, cette
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favorite qui court après des disgrâces, si sous cet air de santé orgueilleuse saignent encore des plaies bien ardentes, il ne faut pas oublier que le génie britannique est un médecin patient et sûr, capable de triompher du mal. Le paupérisme français s'illumine parfois d'un sourire, le paupérisme anglais est morne, terrible, muet, avec des débris d'élégance qui ajoutent encore à l'horreur de son aspect ; mais peut-être est-ce à l'Angleterre que reviendra l'honneur de résoudre ce problème de la misère qu'on relègue trop dans les cartons. Nous nous joignons à ceux qui trouvent qu'il y a assez de manières de mourir, sans que, si près du vingtième siècle, on soit obligé de mourir de faim. La parole du Maître : // y aura toujours des riches et des pauvres, doit s'expliquer ainsi : l'inégalité des conditions sera éternelle, mais elle ne peut signifier qu'une société chrétienne doit éternellement assister à ce mortifiant spectacle : les affamés vivant ou plutôt ne vivant pas à côté des repus. Seulement, chez nos voisins, on ne se livre point à des déclamations stériles, on ne prodigue point, pour flatter les quartiers oii le pain est rare, des protestations contre l'opulence.
L'Angleterre agira silencieusement, prudemment ; mais, un jour, ses économistes titrés pour-
ront dire à Lazare : Lève-toi. En attendant les chefs de l'industrie anglaise traitent les ouvriers avec une dignité qui les fait monter plus prés d'eux et dont ceux-ci se montrent reconnaissants, tandis que les ouvriers français croient devoir se montrer réfractaires à tout rapprochement amical.
Il reste encore chez nous une sorte de grâce à ce qu'on appelle si tristement le monde des filles de joie : la prostitution anglaise est féroce, sombre, douloureuse, englobant l'enfance dans ses fanges et paraissant être une des formes de l'alcoolisme, mais ce que l'on appelle poliment le monde de la galanterie n'a pas encore droit de cité dans la société anglaise, et, malgré quelques importations, la première place et le premier rang appartiennent encore aux femmes honnêtes qui vont même en voiture. Il se peut que la corruption anglaise vaille la nôtre, quoiqu'elle soit plus sourde, mais les Anglais ont pour la bienséance publique un culte que nous ne connaissons plus. On affecte encore de croire qu'ils vont jusqu'à habiller les pieds des pianos, mais lorsqu'une œuvre ou une exhibition a l'air d'être un défi à la morale des gens bien élevés, les magistrats consulaires ont un pouvoir discrétionnaire pour supprimer, du jour au lendemain, ce qui a pu choquer les citoyens, et personne ne s'avise de crier
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à la dictature. En réalité, je crois que c'est nous qui ne disons pas assez shocking.
La jeunesse anglaise n'est pas exempte de vices, mais elle est moins oisive que la nôtre et manifeste plus de généreuses ambitions ; dans tous les cas, en Angleterre le respect de la famille est encore debout, et l'on ne voit pas de père qui se fasse camarade de son fils.
La justice civile des Anglais est un fatras de formules dérisoires et de difficultés inutiles ; sur ce point-là, ils en sont encore au moyen âge, et ont presque inventé, à force de savantes lenteurs, les procès emphytéotiques. De plus, c'est Schylock qui a l'air de tenir la balance, tant les frais dépassent d'ordinaire la valeur du litige. Il faut vraiment, pour soutenir un procès en Angleterre, s'appeler le marquis de Westminster ou sir Richard Wallace. Mais leur justice criminelle a plus de gravité et de promptitude que la nôtre, en même temps elle semble toujours préoccupée de sauvegarder l'innocence de l'accusé ; seulement, la culpabilité une fois démontrée, la vindicte publique ne s'ingénie pas à provoquer des indulgences coupables et ne sait pas ce que c'est que de badiner avec les assassins.
Enfin, tandis que nous en sommes réduits à déclarer que dans les pays de profanations les sanc-
tuaircs devraient être fortifiés, le vieux palais de Westminster, sans craindre ni les coups d'Etat, ni les coups de quart État, mire avec une tranquille majesté, dans les larges eaux de la Tamise, son architecture néo-gothique ; six ou sept mille soldats suffisent pour garder cette ville de trois millions d'âmes : voilà pourquoi l'Angleterre, cette grande école de la vraie liberté qui a bien autrement émancipé l'Europe que la Révolution française, cette terre oii la Femme et la Loi trouvent chez le sexe fort le même respect, nous apparaît comme le Conservatoire de la dignité humaine. Voilà pourquoi, malgré ses tendances puniques, les ennemis même de celte nation, qui à la fois éloigne et attire, s'écrieraijnt volontiers en parlant d'elle : Servanda est Carthago .'
La Science moderne, que quelques penseurs désavoués par elle, j'en suis sûr, transformeraient volontiers en théocratie laïque, destinée à gouverner le monde nouveau, ce qui nous donnerait les pontifes de la dynamique et les grands prêtres de la génération spontanée^ la Science moderne, dis-je, ne se pique pas de devenir une religion d'Etat, mais elle se pique d'exactitude. Me permettra-t-elle de lui reprocher de négliger un élément de la Certitude, qui a aussi bien son prix que la Raison ? Je veux parler du Sentiment, cette force modeste qui triomphe à un moment donné des syllogismes les plus insolents, car l'homme n'est pas seulement un cerveau, il est encore une conscience.
Est-ce qu'il n'y a pas mille choses acceptées par les plus rebelles, qui ne se prouvent pas et qui se sentent? Que parle-t-on alors de la toute-puissance de la Raison? pourquoi lui faire honneur des œuvres qui ne sont pas siennes? Ce n'est pas un flambeau que la raison, ainsi que l'insinuent les métaphores de l'orgueil, c'est une moitié de flambeau, et encore faut-il que le tout s'allume à l'âme pour produire une vraie lumière !
Je comprends qu'il soit doux pour la vanité humaine de tirer tout de nous-mêmes, et dur pour elle d'accepter quelque chose qui nous soit supérieur ; elle serait bien tentée de renvoyer au surnaturel cet ordre du Sentiment qui est déjà une flagrante immatérialité ; mais comment empêcher que le cœur ne batte à rompre toutes les logiques ! Allez dire à l'exilé que la patrie n'est qu'un mot; à la mère que l'amour n'est qu'une maladie; à l'homme intègre que la morale est une fiction ! Cinq cents philosophes seront mis en déroute par une larme ou un baiser.
Dans le domaine du Sentiment, autrement fécond que celui de la Raison, il y a une faculté qui m'a toujours frappé : V aspiration. C'est ce qui fait que pour moi les contes et les légendes, cet amusement d'enfantSj ont une valeur très-sérieuse ; ils représentent
à merveille l'humble état de l'âme humaine qui sent que d'autres destinées lui sont réservées au delà des misères du corps; ils sont la protestation naïve des simples contre tout ce qui est injuste, douloureux et caduc. Ces fées secourables, ces génies intimes, ces talismans irrésistibles, ce monde d'or et de diamant, c'est le refuge instinctif contre la corruption des hommes et des choses. Vous n'ôterez pas de chez le peuple le plus sceptique cette foi ardente au bien et au beau absolus; après six mille ans de transformation, ces fables préoccupent plus l'humanité que les histoires ; leurs héros sont les vengeurs des petits, des disgraciés, des persécutés. Les puissants n'ont peut-être pas besoin de croire aux miracles. Les faibles se rattachent au merveilleux. Cette goutte d'ambroisie leur fait oublier le goût des amertumes, en même temps qu'elle étanche leur soif d'idéal; ceux que la réalité caresse ne rêvent pas; ceux qu'elle maltraite demandent secours aux visions. Est-il si certain d'ailleurs que la Belle aux cheveux d'or n'ait jamais existé ?
Lesmythologiesne sont pas toutes sœurs, comme on l'a prétendu ; mais elles prouvent toutes ce besoin universel des hommes de briser leur enveloppe mortelle. Elles ont été, elles sont encore la grâce des nations qu'elles bercent d'âge en âge; on ne les dé-
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trônera pas plus qu'on n'atteint un feu follet, ou qu'on ne comprime la brise.
Voilà pourquoi de nos jours même les paysans et les pâtres slaves se racontent aux veillées les faits et gestes de Kovlad, du Prince à la mam d'or et du Chevalier invisible, et le surnaturel, destitué par les philosophes, garde sa place d'honneur dans les cabanes.
C'est que de même que la nature a horreur du vide, l'être a horreur du néant, quel que soit le philosophe venant dire : // ny- a rien, après le prêtre qui dit : Il y a tout. Le nihilisme des Chinois est une monstruosité dans cette harmonie générale de l'aspiration humaine; mais qu'importe qu'un peuple tombé en poussière se confonde avec le grand chemin, la fraîche imagination du monde dans toutes les latitudes nous enlève hors de terre pour nous perdre amoureusement dans le ciel.
Contingent! périssable! borné ! crie à l'homme le Rationalisme méprisant. Immortel! infini! incorruptible! lui chante l'Idéalisme enthousiaste. Et pourquoi, après tout, cet unanime élan des âmes vers une doctrine digne d'elles serait-il moins une force en métaphysique que le mouvement dans l'ordre matériel ? On m'objectera que c'est une grande fatuité de la part de l'homme de croire à son éter-
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nité; alors Tanimal le plus intelligent de l'univers serait au-dessous du minéral ! et, tandis qu'un saint Vincent de Paul sera fait pour vivre quelques années à peine, le diamant qui brille aux doigts d'une épaisse courtisane ne finira point de substance et d'éclat! Est-ce donc tant d'ambition que de vouloir qu'un grand homme soit au moins l'égal d'un caillou !
Heureusement, à tous les sarcasmes de la science, la voix irrésistible de la foi répond par d'adorables accents; et comme une main d'enfant désarme souvent les plus forts et les plus endurcis, il arrive qu'un chétif conte de fées terrasse d'un souffle enchanté un géant de philosophie.
J'hésite à croire, malgré plusieurs autorités, que tous les peuples aient une origine commune. Le monogénisme a, du reste, autant de partisans que la doctrine polvgéniste. En effet, ce berceau de l'Asie, d'où sont sortis tant d'ancêtres, comment aurait-il eu tant de contrastes? Quelle consanguinité a, par exemple, la race sémitique avec la race indo-européenne? Et pour cette dernière, comment
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sur une même tige auraient poussé ces trois branches si disparates, la race germanique, la race latine et la race celtique ?
Ce ne sont pas là, même avec l'optique la plus généralisatrice, des subdivisions purement nominales et venues après coup. L'énergie des disparates entre ces trois races éclate aussi bien à l'origine qu'après la consécration des lieux et des temps. La Germanie, le Latium, la Gaule étaient-ils, il y a trois mille ans, peuplés par la même famille? Le caractère éternellement tranché de ces nationalités répugne à cette étrange parenté. En ce qui concerne la France, nous nous étonnons toujours, pour notre part, d'entendre comprendre ses enfants parmi les races latines. L'élément latin est l'alliage de notre formation, à n'en pas douter; mais sous ce cuivre modeste, il y a l'or de la fière personnalité celtique. C'est nous qui, avec la poésie de nos romans primitifs, avons changé le tour d'esprit de l'Europe et transformé ce prosaïque monde romain, qui n'en pouvait plus d'ostentation et de sécheresse. Les peuples latins ont peut-être le sens pratique des choses, ils n'en ont pas le sens idéal. Leur imagination a la concision de leurs couchers de soleil : à Paris, le soleil a un lit royal oîi il n'entre qu'avec une magnificence calculée ; à Naples, il se précipite au-
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dessous de l'horizon, comme un lazaronc nu qui se Jetterait dans la mer.
Plus la science historique remonte le cours du passé, plus elle découvre sous les détritus des migrations des traces d'autochthonie. Il y a eu une phase oU l'autochthonie faisait l'effet d'une chimère ambitieuse : qui dit qu'elle ne sera pas un jour une incontestable réalité? Etait-ce des ossementsd'Ariens que le savant Boucher de Perthes arrache près d'Abbeville à une époque antédiluvienne? Le sanscrit, ce radical si vaste, qu'on a cru pouvoir déduire de l'unité du verbe l'unité des races, n'était-il pas plutôt, comme des philologues l'affirment , une langue sœur qu'une langue mère? Et pour nous en tenir au peuple dont nous étudions la littérature, la doctrine que nous émettons n'est-elle pas confirmée par les dernières recherches faites sur l'origine des Slaves? Avant Schaffarik, on admettait que les Slaves étaient un peuple nouvellement venu d'Asie; il a démontré qu'ils étaient établis en Europe depuis une haute antiquité, sous le nom de Spores et de Vindes. Encore une remarque : si le sanscrit avait eu la vertu qu'on lui prête et qu'il eût réconcilié les mai,'ons de la tour de Babel, comment les Slaves, dont le nom veut dire parlants, auraient-ils appelé nicmec, c'est-à-dire nnietSy les
Allemands dont ils ne comprenaient pas la langue?
Les mythologies viennent en aide aux conjectures ethnologiques. Elles sont le ciel dont on a étudié le sol; on pourrait les appeler les fluides de l'histoire. Dans ces vapeurs de croyances qui flottent au-dessus des agglomérations d'hommes, que d'émanations subtiles qui valent une analyse de construction et de terrain ! et ici je conteste encore l'opinion que les mythologies sortent du même nid. Que quelques nuages errants de ces firmaments spirituels aient porté ailleurs leurs formes et leurs reflets, cela se comprend, de même que, l'àme humaine étant une, ses conceptions les plus diverses partent d'un foyer commun; mais é ant données ces analogies inévitables, combien peu, au contraire, les mythologies se ressemblent dans leur philosophie! tandis que l'Olympe païen ne se recrute que parmi les hommes divinisés, l'Asgard n'admet que des êtres supérieurs à nous; vous ne trouverez pas dans l'innombrable personnel des divinités grecques et latines le pendant de Balder, par exemple, ce dieu de la douceur, de la bonté et de la grâce. Dans la rudesse physique de la mythologie moderne, il y a une extrême délicatesse morale; dans tous les raffinements de la mythologie antique perce un ravalement
de l'esprit au profit de la matière; le monde barbare est fruste, entier, composite, mais il est chaste, fort et fécond. Le christianisme eut moins à le purifier qu'à l'adoucir.
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Cette disproportion d'idéal se retrouve dans la mythologie slave, qui, avec plus de réverbérations asiatiques , n'en tire pas moins de la poétique européenne sa plus vraie lumière. Ce qui brille avant tout dans ces légendes populaires, c'est une immense charité et une exquise mansuétude. Le talisman le plus efficace y est l'aumône ; le pauvre y est sacré ; l'animal y est traité à l'égal de l'homme. De là une réconciliation entre tous les êtres créés : l'oiseau, au lieu de s'envoler à tire d'aile devant le chasseur, raconte à l'oreille de l'ami les secrets qu'il a surpris. De même, Odin, le dieu Scandinave, a pour nouvellistes intimes deux corbeaux qui visitent toutes les régions de l'univers. Un prince est embarrassé pour connaître, parmi douze filles également belles, celle qui est la fille du roi ; une mouche reconnaissante bourdonne autour de la princesse pour la lui signaler. Les poissons, au lieu d'être destinés aux
hameçons, rapportent du fond des eaux des anneaux magiques. On croirait retrouver le paradis avant la chute de l'homme.
Partout régnent dans ces compositions , qui reprennent de la jeunesse en passant par les fraîches bouches de chaque génération , l'énergique sentiment du Juste et la haine du droit du plus fort. Quoi de plus ravissant que cette Cendrillon slave que sa marâtre et sa sœur aînée envoient en plein hiver chercher des roses , et qui se rend tremblante à la montagne de verre où siègent les douze Mois ? Janvier écoute ses plaintes et commande à Mai de faire fondre la neige, verdir les arbres et fleurir les rosiers. La vie des gens qu'on aime défie le meurtre; les héros et les héroïnes ont une eau enchantée qui ressuscite, ferme les blessures et remet en ordre les membres mutilés. A-t-on besoin de secours extraordinaires, on trouve, en bien cherchant, V homme long' , Vhomme large et Vhomme aux yeux de braise, un trio prodigieux qui s'étend partout, monte aussi haut que le ciel, incendie à cent lieues de distance. Jusqu'au soleil, qui donne ses cheveux d'or pour sauver un pécheur dans la peine! Je déflorerais ces pastels légers comme une aile de papillon en essayant de les saisir; mais tous ceux qui savent à certaines heures redevenir enfants, écouteront l'an-
géliquc babil de ces légendes, comme une mère est charmée de surprendre la causerie de ses deux petites filles.
Il y a des livres sombres qui, pareils au seau du mineur, vous descendent dans les insalubres profondeurs de la réalité.
Il y a des livres lumineux qui sont pour ainsi dire des aérostats littéraires ; le souffle des croyances les gonfle et ils vous transportent si près du ciel dans le bleu de l'idéal, qu'on oublie malgré soi les misères terrestres. Ce sont ceux-ci qu'il faut lire quand le dégoût de l'âge de fer où l'on vit s'empare de l'âme. Puisque nous ne sommes plus dans un temps où les fées viennent s'asseoir autour de notre berceau, servons-nous au moins du talisman qui les laisse approcher de notre tombe.