‹ Chez nous et chez nos voisinsChapitre 26 sur 34 · LE THÉÂTRE DE NOS PERES LES FAUX CHEFS-D'ŒUVRE · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE NOS PERES LES FAUX CHEFS-D'ŒUVRE

Au risque de déplaire à ces automates dont la routine est le Vaucanson, et qui, même au moment où ils sont fraîchement remontés , ne connaissent que ce seul mot : décadence, il y a une remarque à faire à l'honneur de la littérature contemporaine : c'est qu'il faut aujourd'hui trois fois plus de talent qu'il n'en fallait autrefois pour se faire un nom. Quand on entend, d'un côté , des légions de prophètes microscopiques bourdonner que des génies comme Balzac et madame Sand ne resteront pas , et que, de l'autre , on voit des médiocrités comme Destouches et comme Collin d'Harlevillequi sottt restées, on se demande lequel de nos écrivains d'à présent

n'est pas immortel : car, il n'est que trop vrai. Deslouches a survécu aux plus légitimes raisons de décès, et petit bonhomme de Collin d'Harleville vit encore ! Comment! Eugénie Grandet, les Parents pauvres, la Recherche de l'absolu et trente autres chefs-d'œuvre n'auraient pas la longévité du Glorieux, ce glacial quiproquo où la Muse n'a eu pour dégeler que ce seul vers :

Chassez le naturel, il revient au galop.

Quoi ! le Vieux Célibataire, cette chétive sépia, se suspend dans notre musée littéraire entre Molière et Racine ; et Valent ine, Indiana, le Marquis de Villemer, ces riches peintures, ne seraient dignes que du grenier ! Que serait-ce si je parlais des Fabre d'Eglantine et des Fenouillot de Falbaire, que quelques maîtres des cérémonies funèbres prétendent injustement enterrés ! En vérité , nous sommes trop modestes, et messieurs les revenants ont trop de vanité ! Nos plus petits auteurs rougiraient de se permettre les fadaises que les Cours de littérature nous offrent pour modèles , et le moins emplumé de nos Parnassiens dépasserait de plusieurs longueurs Jean- Baptiste Rousseau, qui passa si longtemps pour le premier de nos lyriques et qui n'est plus aujourd'hui qu'un aigle empaillé.

t,E THÉATRF HK NOS PÈRES. 327

Heureux temps, où un demi-mille d'alexandrins, refusés aujourd'hui par les mirlitons qui se respectent, vous sacrait poëte ! Que dis-je ? des alexandrins ! Des lignes de prose plus inégales à l'œil qu'égales à Toreille. Que dis-je? des rimes ! De faibles assonances revenant par respect humain marquer la douzième syllabe. A quelle heure d'effroyable disette se produisaient donc ces coriaces plats du milieu littéraire, pour que nos pères en fissent leur régal ? Pourtant Voltaire s'épuisait en grâce et en substance, fixant la légèreté française en matière de style ; tout ce qu'il touchait se convertissait en vifargent ; Montesquieu étalait sa belle et solide gravité ; Buflfon raffinait l'élégance ; Diderot passionnait l'an ; Rousseau, ce Luther de la société laïque, préparait à force d'éloquence une seconde réforme ; Champfort'étincelait; Rivarol, cet autre roi de l'esprit, avait les salons pour provinces. — On dirait que ce dix-huitième siècle, si fier, si pelit-maitre, si blasé, s'enniaise subitement dès qu'il s'agit de théâtre. Voltaire prend un sérieux de plomb dans ses tragédies ; Diderot se bouffit et se noie dans ses drames trempés de pleurs; Rousseau radote doucement dans le Devin de village : Piron, l'épigramme faite homme, Piron, cette belle tête pétrie dans la moelle de la belle humeur bourguignonne, se raidit et se

décharné dans Gustave Wasa. — De ces cent années si fertiles et si remuantes, que reste-t-il en fait de littérature dramatique ? Nous ne pouvons guère compter Regnard qui est à cheval sur les deux siècles et qui à lui seul rachèterait la pauvreté de vingt répertoires. Que reste-t-il donc? Quatre ou cinq pièces pour les gens du monde : Tiircaret, l'Ecole des Bourgeois, les Jeux de l'amour et du hasard, le Philosophe sans le savoir, et surtout le Mariage de Figaro, ce fulminant prologue de la Révolution. — Les gens qui ne sont pas du monde en acclament cinq ou six autres qui feraient honte à la machine pneumatique pour opérer le vide, et ennuieraient l'ennui lui-même; elles sont restées au répertoire, mais comme une tache restée à un habit. Je vous ai novaraés. Glorieux, Philintede Molière, Métromanie, Philosophe marié,Vieux Célibataire! prétendues comédies de caractère, écrites pour des enfants au-dessous de sept ans , et qui ne devraient pas même occuper une demi-place dans notre attention.

Je veux croire que Destouches était un homme charmant à la ville; je regrette Piron au café Pro-

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