‹ Chez nous et chez nos voisinsChapitre 4 sur 34 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

en effet, de parler du bonheur passé dans le malheur présent ? D'ailleurs, puisque sa vue était menacée, il ne fallait pas Tinduire en tentations ; s'abstenir de lui écrire , c'était lui rendre le plus délicat des services , et voilà comment deux négations valent toujours une affirmation.

Le plus triste, c'est que Gérard se rendait parfaitement compte qu'il n'avait survécu que pour souffrir bien plus encore. La maladie était seulement allée chercher du renfort. Mais ces tortures avaient beau augmenter dans des proportions inouïes, elles n'arrivaient plus que rarement à émouvoir les visiteurs endurcis. On était blasé sur les péripéties de ce supplice; malheureusement le supplicié ne pouvait partager ce blasement, et quand il dit un jour à un ami persévérant : « Je crois que la cécité arrive, » l'ami répondit négligemment : « Comment « dis-tu? » Il n'avait môme pas daigné prêter l'oreille. Mais, presque aussitôt il s'emporta violemment contre les hommes du 24 mai, ce qui établit une compensation. D'autres perdaient si peu de leur gaieté quand Gérard se trouvait écartelé à quatre chevaux, qu'en prenant congé de lui, ils se servaient d'une formule

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joviale, et rappelaient : Mon excellent bon. Vous n'étiez pas là, mon cher Comte, pour fciire oublier à Maxime Gérard ces hideux petits déboires. Vos deux collègues déjà nommés se trouvaient en voyage, et Tété dispersait la menue monnaie des fidèles. Gérard ne pouvait plus compter que sur les bonnes âmes de passage. Ce fut sous ces durs auspices qu'il commença sa quatrième année de maladie. Vous ne savez pas, mon cher Comte, ce que c'est que cette redoutable année. D'abord, elle représente, suivant la propre expression de Gérard, le doctorat de la torture-, jusque-là, si cruelle qu'elle soit, la maladie ne vous demandait que des choses faciles; mais alors elle devient la plus farouche des interrogatrices. Il faut lui répondre, non plus à chaque heure, non plus à chaque minute, mais à chaque seconde. Elle ne vous pose plus la question, elle vous l'applique. Elle vous enlace, de la tête aux pieds, d'un réseau de fer et de feu, qui va en se rétrécissant et vous force à vi\Te dans le plus intolérable des étaux. Vous connaissez le res angusta domi , c'est le res angusta corporis. Les douleurs les plus fugaces deviennent des points d'orgue, les coups de couteau qui dépassaient à peine l'épiderme creusent

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profondément la chair. Le squelette entier prend la sensibilité d'une dent malade. Une rigidité tétanique vous terrasse quand toute votre ambition se bornerait à rester sur votre séant. Tout mouvement est un labeur; toute fonction est un problème; jamais une heure de relâche ou de répit. C'est Féternité infligée à un éphémère pour lui faire savourer Tinfini des barbaries ph}^siques; le reste de la vie n'est qu'un lever de rideau auprès de ce drame plus sinistre à chaque acte et où les heures deviennent des siècles. Dans toutes les autres maladies, il y a des moments où le bourreau s'oublie, où son bras se lasse de frapper; ici le tortionnaire ne lâche pas sa proie d'une minute, il lui ménage d'affreuses surprises; ce n'est pas un Français, c'est un Asiatique qui opère, tant sa main est inventive et subtile. Le mal a beau avoir déjà quatre années derrière lui, il ne cesse de monter; sa devise a l'air d'être : Qiio non ascendam ? S'il semble stationner pendant la durée d'un éclair, c'est qu'il est pour ainsi dire sur un des paliers de cet escaher satanique, et qu'il va aborder l'étage supérieur.

A six mois de distance, il met sa carte de visite pour prévenir qu"il reviendra, et, au jour

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dit, ennemi inexorable et ponctuel, il accomplit sa besogne. Il s'était emparé des extrémités inférieures, il atteint le buste, puis attaque les yeux ; la cécité arrive, graduelle, calculée, terrifiante. Ce n'était d'abord qu\m jour affaibli-, c'est ensuite le jour qui tombe, puis la nuit qui vient. On réalise alors à sa façon le vœu de Voltaire au crépuscule de ses jours, on rejoint malgré soi Taurore.

Mais la détresse physique n'est rien auprès de la détresse morale. On s'était habitué à perdre le plaisir de lire; comment s'accoutumer à être privé de la consolation d'un regard ami, à ne plus voir ce qui vous entoure, depuis le portrait de famille qui vous souriait jusqu'à la statuette qui vous ravissait par sa grâce? Les ténèbres s'ajoutent ainsi à la solitude, et cette belle devise vous re\ient à l'esprit : Vitam dat qui lucem. Ce ne sont plus des humains, ce sont des ombres qui s'agitent autour de \-ous. Tout devient un motif d'angoisse, on se dit qu'on ne verra plus jamais rien de tout ce qu'on a aimé, et l'on ne peut croire que le monde se ferme ainsi, impitoyablement, sur vous-, ce n'est que petit à petit qu'on perçoit toute l'intensité de son malheur. Le cerveau, resté net et lucide, préside à tous ces

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désastres du corps, comme un soleil sans taches qui n'éclairerait que des ruines.

Ce serait le vrai moment pour les gens de cœur de faire un retour sur eux-mêmes, et de revenir vous assister-, ce serait là le meilleur des opportunismes. Ils ne savent peut-être pas assez quel soulagement vous apportent le son d'une voix amie, une pression de main émue, une bonne parole. Il en est, et des plus intimes, qui ont eu trois ans devant eux pour jouir de la vie sans la servitude d'une visite au malade-, iiS pourraient faire le sacrifice d'une heure, ne fût-ce que pour renouveler le bail de leur égoïsme; ils ont passé toute la vie avec vous, et vous abandonnent sans pudeur aux anxiétés de l'isolement, aux mauvais traitements des mercenaires. Car, quelque douceur que vous montriez, il y a des âmes grossières que vous ne toucherez jamais, même celles qui vous félicitent de votre résignation chrétienne.

Je suis sûr, mon cher Comte, que vous êtes de mon avis, et que vous n'admettez pas cette étrange extension du Code pénal, la perte des jambes et des yeux entraînant la perte des amis. On n'est pas passible de la cour d'assises pour être deux fois infirme, et peut-être tant de souf-

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