‹ Chez nous; travaux et jeux rustiques (volume 2)Chapitre 10 sur 39 · A LA POURSUITE DE L'ISARD 3T · texte numérisé non relu

A LA POURSUITE DE L'ISARD 3T

bâtons ferrés, menant les chiens muselés. Le retentissement d'un aboi arrêterait du coup la chasse. On s'élève comme à tâtons.

L'ombre est impressionnante. Elle est humide et fait glisser les sentiers ; elle recèle des précipices. Et puis les rocs, les arbres, dont on n'aperçoit que les bases, prennent des formes hostiles ; le fracas des cascades, multiplié par les échos nocturnes, se répercute en voix innombrables et menaçantes aux tournants dangereux. Des choses gluantes et invisibles frôlent le visage. Une branche inaperçue cingle la face comme des doigts. On se rapproche, on se touche, on se pousse du geste, et l'on continue à gravir. Les chiens, avec cette crainte des animaux devant l'inconnu, tirent sur leur laisse. On va. Enfin, peu à peu, le tronc rugueux succède au tronc lisse, l'arbuste à l'arbre, la plante rase à l'arbuste, et les espaces nus commencent. On ne sait quelle lueur, une lumière grise de limbe est répandue au loin, comme une brume ardente. On relève l'heure et le point à l'étoile qui descend, et on examine les lieux. Une sorte de plateau se dessine. Bossue de lignes de crêtes et llanqué de sommets, il a l'air de finir, là-bas, à l'abîme. Trois, quatre, cinq issues peut-être lui donnent sortie sur les pics ou sur d'autres reliefs. Par une lente approche les tueurs les occupent. Alors on

démuselé les chiens, on les lâche chacun sur une crête, et, en se divisant derrière eux, les rabatteurs les suivent. Lorsqu'il n*y a rien, on va plus loin. Lorsque la bête est dans le massif, la quête commence ardente, pleine d'émanations fortes. L'animal levé frémit, rait désespérément et fuit. C'est un éclair fauve. Il fuit, soit obliquement vers les issues, où parfois il réussit à passer ; soit droit devant lui sur une des crêtes. Là, après le premier élan, il s'arrête et se laisse pousser. Il s'agit de l'acculer au gouffre. Les rabatteurs se hâtent le long de la crête battue, pressés d'arriver avant lui au bout. Car, s'il saute d'une crête à l'autre, il est ordinairement sauvé, il gagne des passages familiers, il ose des bonds prodigieux. L'émotion grandit. Forcé de refuge en refuge, l'animal avance. La voix des chiens éclate, diminue, s'éteint. Un silence se fait. On n'entend plus qu'un bruit de pas confus, un roulement de pierres qui dévalent. Soudain les abois reprennent : des clameurs féroces, comme si la bête était saisie et déchirée.

Le hurlement continu de la poursuite interrompue se déchaîne. L'isard apparaît. Le» chiens sur ses trousses halètent. Lui n'est point essoufflé, seulement terrifié. Il est au bout de la crête. Au bord du gouffre. Il lui reste une resëource. Un dernier bloc, lisse.

A LA POURSUITE Dli L'ISAKD t'J

abrupt, pend sur le précipice devant lui. D'un bond it s'y porte. Et puis il regarde. Les chiens furieux écument, les hommes guettent. A-t-il un regret, un soupir vers cette vie si courte? Qui le sait? Mais il se tourne vers le chemin parcouru, il hume cet air neigeux où il est né, et ne pouvant plus bramer il chevrote comme s'il sanglotait. Pourtant il n'est point pris encore. Pareils au roc où il se tient, d'autres rocs suspendus parsèment la pente. Ils la jalonnent de plus en plus bas. Il saute, il va, il descend follement de rochers en rochers, jusqu'au cœur de l'abîme. Et là, sur cet échelon avant la mort, les quatre pieds réunis dans un espace comme la main, les yeux clos, grelottant d'angoisse, il espère, il espère toujours. Hélas ! cordes aux reins, s'arc-boutant au roc, les rabatteurs se sont laissé glisser. Ils approchent. Un bourdonnement emplit ses oreilles. Il sent déjà à ses flancs la pointe des bâtons. C'est une terreur vaine. Les rabatteurs se sont arrêtés. Il entend mieux maintenant. Ils ne l'atteignent pas encore. En ce moment, un son strident s'élève. Le bruit s'enfle, tombe et reprend, et roule de parois en parois. Ce sont les traqueurs qui soufflent dans leurs bouquins. Et les tueurs, là-bas, à l'appel attendu se lèvent et se pressent. Moments d'agonie. A ce fracas inconnu, sentant venir sa fin, l'isard entre en

sueur. Le long de ses pattes en équilibre, des gouttes froides coulent. Il rouvre les yeux. Il les attache douloureusement sur ces hommes acharnés, comme pour émouvoir leur pitié, n n'y a point de pitié. En riant on l'examine. On le pèse de l'œil, on le découpe et on le partage. Chacun vante un morceau de sa chair rouge savoureuse, désigne un coin de sa peau souple dont on fera des gants et des vêtements chauds. Chacun en prend pour son usage. C'en est fait. Les fusils l'abattent. Il roule dans l'abîme. Les chiens hurlent à la mort, réclamant leur curée. Le reste du jour ou le lendemain on le halera, le sang aux lèvres, tout efïlanqué par l'angoisse éprouvée... Et la chasse a duré des heures... Ah ! ne valaitil pas mieux que la montagne roulât sur lui et l'écrasât? Mais la nature est la marâtre. Ne sachant plus où fuir il s'était réfugié en elle, et l'impassible l'a livré à l'homme...

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