‹ Chez nous; travaux et jeux rustiques (volume 2)Chapitre 13 sur 39 · CHEZ KO DS · texte numérisé non relu

CHEZ KO DS

mornes collines, réduits à l'inaction par l'hiver qui rend plus vides encore leurs bruyères, ils descendent vers nos régions à la recherche de leur pain. Ce métier de tout temps leur a plu. Ils viennent deux par deux, vêtus d'habits de rebut, noirs déjà d'on ne sait quelle suie, mais calmes et sobres de paroles, et marchant à pas muets sur leurs espadrilles, une large couverture à l'épaule. Accoutumés durant l'été à la solitude de leurs pacages, aux veilles des nuits lactées, propices aux troupeaux errants, ils ont instinctivement les sens aux aguets. Le silence ne leur pèse point. Installés à leur alambic, ils se relayent de douze en douze heures, attentifs à leur besogne, l'œil sur la flamme, l'ouïe tendue au bruit du vin. Comme des soldats en faction, mangeant et buvant sur place, ils ne se mêlent pas à la vie ambiante. La nuit, ils prennent un aspect typique. Lorsque l'on rôde dans la campagne dépouillée, par un de nos beaux soirs cristallins où le froid n'est qu'une fraîcheur vive, on les aperçoit debout, dans la pénombre d'un hangar. Ils vont et viennent devant l'appareil, une lampe à la main et enveloppés de leur couverture, comme à l'écart du monde. La maison noire dort à côté ; les champs au loin sont déserts. A peine lèvent-ils leur regard, un regard pâli par le reflet constant du feu, pour voir glisser

la lune ronde et pure ; à peine tournent-ils l'oreille à l'aboiement subit d'un chien, au glapissement bref de hiboux en chasse.

Quelques-uns font ce métier de père en fils. Ceux-là opèrent empiriquement. Ils dédaignent le pèse-vin aussi bien que l'alcoomètre. Ils n'ont point cure de ces instruments pour savoir ce que tant de vin rend d'eau-devie. Depuis toujours ils savent que 100 litres de vin à 10 degrés doivent fournir 20 litres d'eau-de-vie à 50 degrés. Leur palais les renseigne. Une goutte d'alcool, aspirée et roulée sur leur langue au sortir de l'alambic, et ils vous diront : j'ai distillé à tel titre. Et quand ils veulent se rendre compte de la qualité du vin à brûler, ils en tirent un grand verre au foudre en perce, et le jettent dans le foyer. S'il éteint le feu, ils font leurs réserves ; s'il flambe, il est substantiel et suffisamment alcoolique. A la couleur de la flamme enfin, ils en devineront la richesse en sucre. Le résultat, je l'ai dit. Ces vieux avec leurs antiques alambics donnaient à leurs eaux-de-vie des santés de centenaires.

Cependant l'excellence de la fabrication n'est point tout. Il faut encore l'apport vivant pour ainsi dire de la vigne. La « folle blanche » et le « colombar » donnent seuls dans nos

pays des eaux-de-vie de haut cru. On raconte que Condé, passant devant le ClosrVougeot, salua de l'épée ce vignoble illustre. Quelques domaines d'Armagnac seraient dignes de cet honneur. Non point tous ni partout, quoi qu'en disent les statistiques officielles de délimitation. Car, en dehors de l'action des agents atmosphériques : le soleil, la pluie, la rosée et le vent même, le sol joue un rôle capital dans la qualité du vin. Le cep aime le terrain maigre, graveleux et avare. Le fumer et l'alourdir est une erreur. La terre grasse le pousse à la feuille au détriment du fruit. Celui-ci doit se nourrir d'une sève chaude chargée d'éléments consistants, qui lui arrivent sous les grands coups de chaleur de la canicule, en pulsations brûlantes. De là sa teneur en sucre. Il faut voir, au revers des crêtes, à peine couvertes de rares pampres, mais couronnées de raisins durs et dilatés à la fois, cuire les vieux ceps à la flamme vibrante de l'été, noirs et tordus, « épuiser ainsi sans peur la coupe du soleil ». Ils sont là, impassibles sous la pluie de feu. Ils ne perdent pas une feuille ; ils ne laissent point choir un sarment. C'est qu'ils baignent dans la fraîcheur du sous-sol. Dédaigneux de chercher leur vie autour d'eux, en éparpillant leur chevelu, ils plongent pour la trouver jusqu'aux entraille» du terrain. Là, parmi les argiles ferrugineuses,

les sables striés de cailloux, les pierres sur lesquelles s'assied la couche arable, ils absorbent âprement une sève puissante. Et, pénétrant de plus en plus bas, fouiileurs opiniâtres et avides, c'est bien vraiment tout un terroir qu'ils s'assimilent.

Un dernier trait. L*eau-de-vie produite n*est pas encore une eau-de-vie à consommer. Il faut qu'elle se tasse, se fonde et s'amalgame en elle-même, dans des fûts de chêne choisi. En sa qualité d'essence, d'âme végétale, elle ne souffre que le cœur du bois le plus serré et le plus sain, et mieux encore, que le cœur du chêne noir de notre pays, parent de l'yeuse antique. Tout autre bois l'altère. Aussi le proscrit-on. Le tonnelier, ici, exerce un sacerdoce. Habile à discerner le fil du bois, sa pureté et son grain, il s'attache encore à sa sonorité et surtout à son odeur. Nos chênes fendus ont leur odeur propre. Ils sentent la glèbe humide, et la bête maraudeuse, une sorte de relent fauve, dont l'eau-de-vie, après quatre ou cinq ans de fût, garde à jamais un fin parfum sauvage. Comme si ce chêne et ce cep, poussés côte à côte sur le même sol, nourris de la même sève, étaient de tout temps destinés l'un à élaborer, et l'autre à recueillir cet élixir. C'est le mystère de l'universelle concordance.

1*' février.

Un de ces derniers matins, dans le brouillard strié de rayons, la métairie de Belloc, sise en la commune de Mormès, petit village gascon, s'est éveillée au bruit du pistolet. Puis celle de la Rère, puis celle de Cassoutermy. Et toute la journée, sous le ciel pur, les maisons des environs furent enveloppées de fracas et de fumée. La paroisse apprit ainsi les épousailles de Josille Tauzin et de Mariette Lartigolles. Ce brouhaha était l'œuvre des t donzelons » de Josille. Amis choisis, ils allaient de porte en porte faire part en son nom du mariage. Ils étaient deux, le béret sur l'oreille, l'habit orné d'un gros nœud fleuri aux rubans multicolores, la canne à la main, une canne enguirlandée de papier, semblable à un énorme mirliton. Arrivés devant chaque seuil ils s'arrêtaient ; l'un après l'autre, ils tiraient de leur pistolet. On accourait, on leur ouvrait. Ils entraient, et, se découvrant devant le chef de famille, ils di-

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saient : « Nous sommes ici, en qualité d'amis, pour vous inviter au mariage de Josille Tauzin avec Mariette LartigoUes, qui se fera le 27 janvier prochain, à la métairie de Taillemagre. Nous vous invitons à la messe, à la noce, au dîner et au bal pour partager avec eux tout ce que le bon Dieu leur a donné. Si maintenant nous avons oublié quelque chose dans l'invitation, ne vous en prenez qu'à nous, non à eux. »

Cela fait, ils se couvraient. On les entourait, on les félicitait, en se récriant poliment. On leur apportait du pain, une cuisse d'oie, une bouteille de vin. On les faisait asseoir, et la jeune fille de la maison épinglait un long ruban de couleur sous le nœud officiel. Puis « adieu » ! Et les voilà, courant vers un autre toit où même accueil les attend, bondissant comme des cabris. Il va de soi que le soir, it la face inquiète de la lune, les pistolets partaient tout seuls.

Chacun approuvait cette union. Les jeunes gens, car c'étaient des accordailles d'amour, les vieillards, parce que, fils et fille de métayers, fidèles à la terre, les fiancés ne la quittaient pas. Josille, métayer à Tastet, s'en allait « en gendre » chez Mariette, métayère à Taillemagre. Deux propriétés du mêm.e maître.

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Depuis longtemps, Josille et Mariette s'étaient plu. Enfants, ils avaient taillé des sifflets dans les rejets de peupliers, échafaudé de petits moulins sur le bord des ruisseaux, ou encore, en gardant les bœufs, soufflé des feux de brande dans le tronc creux des vieux chênes. Plus tard, grandis, ils s'étaient rendus l'un chez l'autre pour faucher l'herbe et le blé ; ils avaient roulé en riant du haut des meules, ou battu, tout ruisselants, le grain sur l'aire ; plus tard encore, ils avaient vendangé ensemble, dans l'ivresse légère des raisins picores. Josille écrasait les grappes, et Mariette, par paniers, les jetait sous ses pieds. Et du tombereau où il les foulait, un parfum troublant montait, et déjà, des sillons capiteux, l'homme regardait la femme venir à lui. Mais leur cœur n'avait pas encore chanté ce qu'il chante à l'unisson de la voix chère. Un soir d'automne Mariette descendit à la fontaine. Un creux d'eau parmi les toufîes de cresson. Et là, sa cruche à la main, elle songeait, l'œil perdu dans le rayonnement adouci de l'astre. Josille parut. Elle tressaillit. Il lui dit bonsoir et lui prit les doigts. Elle les retira. Pour la première fois elle se sentait seule avec lui. Le silence du crépuscule venait. Un immense repos gagnait la campagne.

Mariette se baissa, remplit sa cruche et voulut fuir. Il la retint. Il avait chaud. De

peur de la manquer il avait couru. Il dit :

— J'ai soif ; au moins donne-moi à boire. Elle comprit qu'il s'était hâté. Elle inclina

la cruche. Il but en la regardant. Il retira ses lèvres. Il reprit ensuite

— Ton eau est bonne.

Elle répondit :

— En veux-tu d'autre?

— Oui, d'autre ; oui, toujours. Je t'aime ! Mariette alors posa la cruche, elle mit ses

mains devant ses yeux, elle murmura :

— Moi aussi...

Aux premiers jours bibliques, auprès de la citerne dallée, à l'ombre maigre des palmiers, Éliézer au nom d'Isaac avait demandé de même à boire à Rebecca, et Rebecca, en penchant l'urne, avait répondu à Isaac, dans la personne d' Éliézer : « Buvez, mon seigneur... » Les lèvres humaines, toujours, se rafraîchissent aux mêmes sources.

Maintenant, Josille et Mariette « étaient promis ». Ils « se parlaient » au su de tous. « Se parler » signifie chez nous s'aimer pour le bon motif et se le dire.

Le dimanche avant Noël, le père de Josille s'était rendu chez le père de Mariette. Lartigolles avait balayé son seuil, lavé sa cuisine, ouvert son étable, son grenier, son chai. Tauzin arriva. Lartigolles le reçut seul. Ils

causèrent de tout, sauf de leurs enfants. Tauzin visita la maison, évalua les bœufs, compta les piles de blé, celles pour la vente et celles pour le four, et jaugea de l'œil les barriques. Puis il descendit à la cuisine. Une bouteille les y attendait. Ils s'assirent. Et Tauzin dit :

— Alors, ils se veulent?

— Eh ! oui, répondit Lartigolles, comme nous avons fait.

— Acceptez-vous mon fils pour votre fille?

— Volontiers.

Ils se frappèrent dans la main. Lartigolles reprit :

— Je donne à Mariette son lit, son armoire et les chaises de sa chambre ; sa mère lui achète son linge... Que donnez-vous à Josille?

Tauzin se mit à rire :

— Ce qu'on vous a donné en vous mariant. Lartigolles rit à son tour. Ici, l'homme

n'apporte rien en épousant. Rien, sinon sa force, ses bras et son cœur. Il est celui par qui le pain croît. Lartigolles conclut :

— Cela va tout de même.

On appela la mère et la fille.

— Femme, annonça Lartigolles, j'accorde Mariette à Josille, de Tastet. Petite, tu pourras aller avec lui à la foire du Houga...

On but. Et Tauzin se retira.

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La foire du Houga, du 2 janvier, est la foire des fiancés. Le long des sentes, à travers lei landes, sur le bord des routes, ils s'y rendent de partout, par couples alanguis, en se tenant par le petit doigt. Ils y achètent des bonbons mauvais ou pires, mais qu'ils croquent à belles dents claires, pleines de rires et de baisers retenus. Et puis ils s'en reviennent le doigt toujours enlacé au doigt et, la nuit tombée, ils sont chez eux. Le dimanche suivant (car ils travaillent durant la semaine), ils se retrouvent. Chaque promis hèle en passant Sa promise. Elle paraît, une dernière rose au corsage. Us se prennent le petit doigt et partent pour la messe. Ils l'entendent côte à côte. Chez nous on pratique. On a la chair Hbre et l'esprit discipliné. Après l'office, on se hâte, on court dîner chez la fiancée. Le jeune homme s'assied à cette table qui sera la sienne, goûte ce pain et ce vin qui ont la saveur de leur terroir, et qu'il retrouvera aux lèvres de sa femme. On se lève, les jeunes gens gagnent les champs. C'est d'eux qu'ils vivent ; c'est sur eux qu'ils peinent. Et tandis qu'ils visitent les pièces, ou qu'ils regardent ruminer les bœufs, couchés devant le ciel limpide, quelque chose de grave se répand en eux. Leur voix se baisse et se recueille. Mais, ils sont jeunes! mais ils s'aiment. Et puis, voici le soir. Ils rient. Le

soir qui va réunir, pour danser, tous les couples promis. Dans la grange d'un tel, indiquée au sortir de la messe, un bal va s'ouvrir. Au son du violon, jusqu'au souper, chaque fiancé y viendra danser avec sa fiancée. Ils y danseront le « rondeau », le « kongot » ou le « saut de la pie ». Et tout le temps les voix fraîches des filles, les voix sombres des garçons chanteront de vieux airs monotones et tristes un peu, venus du fond des races, du fond du cœur des mères, des amoureuses ou des femmes. Et, si le soir est très beau, tiède encore d'un reste épars de ce jour, ils danseront dehors ; et, pour qu'ils se voient mieux, les étoiles, qui mènent aussi leur ronde en se frôlant passionnément, aviveront là-haut leurs flammes fraternelles.

Les jours ont passé, Les donzelons achèvent leur tournée. Ils la termineront demain par le château. Ils iront demander au maître sa voiture et ses chevaux pour conduire l'épousée. Il ne reste plus qu'une dernière cérémonie à accomplir : « la passade » du lit. Mariette a choisi le sien. Il s'agit de le transporter de chez le menuisier chez elle. Un char neuf est donc attelé, d'une paire de bœufs gris, petits et trapus, au mufle noir, gardant encore des brusqueries de jeunes animaux. On lie des guirlandes au joug, au timon et aux roues ;

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on jette sur les bêtes des « linceuls » piqués de fleurs. Par une coutume étrange, c'est un vieil homme qui mène les bêtes, ce sont de vieilles femmes qui escortent le char. Il sied qu'arrivés à l'âge où l'on monte à sa couche pour « dormir ou mourir », les anciens entourent de leur gravité « ce lit joyeux de deux jeunes époux ». D'autant plus qu'en route, en ce pays du Vert-Galant, son passage est salué de gaillardises. Tout le jour, on attend le lit. Enfin, il arrive, jonché de feuillages verts. Il est de chêne ou de châtaignier, massif, lisse et luisant. On le descend avec respect. Les parents retrouvent en lui des souvenirs qui les émeuvent, la fiancée l'emplit de rêves.

Encore un pas du temps. Et déjà les cuisinières ont envahi Taillemagre, déjà les voisins apportent des chapons, ou donnent du vin pour aider à la dépense, et la marraine de la mariée a offert la chemise de noce, d'où émane un parfum de lavande, violent et frais. Tous les travaux ont cessé pour les fiancés. Ils vivent en eux seuls. Mariette s'appuie au bras de Josille, dans le désir d'être soutenue, admirée et aimée. Ils vont voir, au crépuscule, le soleil s'abîmer. Car c'est l'heure où ils se sont entendus. Au loin, la haute muraille bleue des Pyrénées obstrue

rhorizon. Le soleil vaste et rouge incendie tout : si puissant encore qu'il paraît faire hésiter l'ombre. Alors ils soupirent. Leur cœur inculte les oppresse. Il n'est pas assez grand pour contenir k la fois leur amour, et l'obscure admiration née de ce spectacle.

Enfin, l'heureux jour s'est levé. La vierge est enveloppée de ces blancheurs : la robe, le voile et la couronne. La voiture arrive. Les donzelons ornent de cocardes l'attelage, et l'on roule vers le château. Dans leur salon, le maître et la maîtresse attendent. Un bruit de foule s'approche. Mariette et Josille entrent dans la pièce. Ils saluent. Puis Mariette déroule deux longs rubans blancs. De l'un, elle entoure la taille de sa maîtresse, de l'autre, le bras de son maître. En son nom, et en celui de Josille elle les a « cintés », elle les a unis à sa joie. On se serre la main, et le maître, sorti avec les fiancés, au milieu d'eux, les reconduit à sa voiture. C'est un grand honneur. Ils sortent « mariés » du château. Ils sont agréés comrne époux par leur maître. Et, durant ce temps, le long de la grande allée qui mène à la route, les jeunes filles et les jeunes gens de la noce sont allés se ranger. Et quand Mariette passera, moelleusement entraînée vers sa destinée, un chœur s'élèvera sur ses pas.

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un chœur monté des massifs, des arbustes, des gazons, et l'on entendra :

Las carrères diouen flouri tant bère nobi ba sourti, diouen flouri, diouen grana, tant bère nobi ba passa !

« Les traverses doivent fleurir, — tant belle épousée va sortir — doivent fleurir, doivent germer, — tant belle épousée va passer. »

Mariette a les yeux humides. Mariette fleure autre chose encore que ses vingt ans : ce souffle des cœurs enivrés qui parfume et ravit les bouches...

Cependant, les cloches ont fait écho à la chanson. L'église à son tour s'est ouverte. Le prêtre qui les a baptisés les a unis. Ils rentrent en cortège à la métairie. Alors dans la grange où des barriques sont en perce, la table immense s'empht de victuailles. Les « daubes » succèdent aux poules bouillies, les civets alternent avec des dindes rôties, les a pâtés d'Armagnac » avec les gâteaux de roi. et les vieilles bouteilles sautent. Soudain, deux « jouglas «(jongleurs) surgissent. Ils font des tours, des contorsions et des grimaces. A leur aspect, des improvisateurs se sont levés. Un dialogue s'engage. Les « inspirés » attaquent et gesticulent, les jongleurs répliquent et gambadent. C'est un pétillement. Les rires

NOCE GASCOxNNE Tl

se déchaînent. Et le marié se penche, et il embrasse la mariée, et la mariée son voisin, et ce voisin sa voisine, et le baiser, sonore et copieux, vibre de joue en joue. Ce jour-là, oublieux des hommes hostiles et du ciel incertain, ces êtres de labeur se détendent pour toute la vie.

La nuit est venue. Dans la grange débarrassée, à la lueur des lanternes vénitiennes, on danse. Chose curieuse, on danse en silence. On se salue de la tête et de l'œil. Les pas miêmes sont muets. Il est neuf heures, peutêtre. Mariette et Josille ont disparu. Dans la chambre close, parmi le calme environnant, au pied du lit ouvert, Mariette s'est dévêtue. Elle a pris sa place dans la couche et l'époux s'étend à son côté. On frappe. Mariette cache sa tête sous le drap. Josille crie : Entrez ! Le premier donzelon et la première donzelle pénètrent, suivis des parents. Ils portent un verre de vin chaud, où trempe une croûte de pain. « C'est la roste », disent-ils. Mariette découvre son visage rougissant. Elle prend le pain et le mange. Josille fait de même. Les donzelons les saluent. Ils gagnent la porte à reculons. Que Josille et Mariette à présent s'aiment en paix, ils ont reçu la roste ancestrale !... « La roste », nourriture primordiale, réconfort pris en commun, image de ce pain d'amour.

Dont la chaude saveur allège le chemin.

15 mars.

Ce soir-là, le porc gras de la métairie de Laslapis songeait tristement. Une inquiétude, venue de son état, l'envahissait petit à petit. Depuis quelques jours il se sentait épaissir outre mesure. Comme un flot lent et progressif, qui gonflait ses membres en les alourdissant, la graisse se répandait en lui et versait dans ses fibres une invincible somnolence. Cela gagnait jusqu'à sa queue, lasse de frétiller. Il aurait voulu se refraîchir, boire des eaux pures, dévorer des légumes glacés par l'hiver persistant, ou se rouler en quelque neige abondante. Mais, on ne lui servait que des pâtées solides, seulement adoucies de son mouillé, du maïs cuit saupoudré de farine, des bouillies fades, qu'il absorbait du bout du groin, Marinette, la femme de Braunens, le métayer, semblait s'ingénier à inventer des mets compacts. Aussi ne mangeait-il plus que par faim. Au reste, il ne sortait point. Relégué et verrouillé dans sa loge, à l'écart

du monde, à peine percevait-il le va-et-vient de la basse-cour autour de lui, l'aboi étouffé d'un chien, le chant assourdi d'un coq... Certainement il n'était plus la bête d'autrefois... Autrefois, il y avait tout juste un an, petit cochon noir d'Armagnac, on l'avait conduit pour le vendre à la foire de Barcelonne. Sise au bord de l'Adour, à la limite du Gers, des Landes et des Basses-Pyrénées, Barcelonne est renommée pour ses foires. Périodiquement, comme une marée, un peuple s'y amoncelle et s'en écoule... Là, parmi d'autres cochons, ceux qui viennent du Périgord et qui sont tout blancs, ceux qni débarquent d'Angleterre en ballottant leurs chairs rosées, on l'avait parqué dès le matin, un matin brumeux de février. Tout de suite, Braunens l'avait remarqué et marchandé. Long de corps, court de pattes, l'encolure et les épaules épaisses, la poitrine profonde, avec son petit œil vif et sa queue en tire-bouchon qu'il détendait perpétuellement, il avait mine engageante. Braunens prit son maître à part, lui parla longuement à l'oreille, le flatta, le 1 circonvint. Un verre de « piquepoult » termina l'affaire. Le petit cochon noir fut livré pour quarante-cinq francs cinquante. A un autre, disait le vendeur, il en aurait demandé qua- I rante-six... Aussitôt, Tanimal fut soulevé, 1 jeté en travers sur le cou de Braunens, les

pattes de chaque côté, et il fendit avec lui la foule. D'abord, il poussa des clameurs. Mais, comme tout le monde riait, il s'apaisa et peu à peu se tut. D'ailleurs il était flatté d'aller ainsi, porté par un homme. Brauncns le déposa dans sa carriole. Il attela son âne et l'on partit. En route, le nez collé à la claire-voie du véhicule, le petit cochon regardait les passants, ou bien le soleil pâle émergeant là-bas, ou bien les oreilles de l'âne qui pointaient sur le ciel. A Lastapis, on le reçut avec des cris de joie. Marin ette et ses fils l'attendaient sur le seuil. On l'entoura. On le complimenta, et, en jetant du grain devant lui sur le chemin, on le mena à sa loge. Vaste, avec des murs cimentés, planchéiée, elle s'ouvrait toute grande, au nord, au bord d'un courtil clos d'aubépine. Il y entra, il s'y coucha. Alors, au-dessus de lui, sous le petit toit, un chant langoureux s'éleva. On avait pensé à tout, même à bercer son sommeil. Il s'endormit au roucoulement d'une tourterelle en cage.

Dès lors, il fut choyé, gâté. A mesure qu'il grossissait, que son tempérament de grand mangeur s'affirmait, il était de plus en plus considéré. Il prit sa place dans la famille. Pas plus que le maître, il n'attendait ses repas. Soupes de légumes cuits à l'eau grasse, restes de pain et déchets succulents des assiettes

lui étaient apportés à heure fixe, dans une auge nettoyée, avec des paroles aimables et des tapes amicales sur le dos. Il ne se rappelait pas d'avoir été rudoyé. Marinette surtout le traitait comme un enfant.

Parfois, elle l'amenait avec elle à la cuisine. Il trottait avec un petit bruit sec sur les carreaux, furetait, fourrait son nez partout, sous l'œil indulgent de Marinette. Il l'adorait. Il grognait en sourdine. Il se frottait contre elle, la poussait du groin, par coups mesurés, pour se faire caresser. Elle avait une manière de le caresser derrière l'oreille, de le gratter de l'ongle, qui l'énervait exquisement... C'étaient ses plaisirs intimes... Il avait eu ses joies extérieures.

Lorsqu'on tailla les vignes, lorsqu'on sema les pommes de terre, Marinette vint le prendre pour sortir. De compagnie avec le chien on gagna les champs. Il courut dans les sillons, en secouant les sarments, sous le soleil qui faisait poindre les bourgeons, il suivit le semeur, en ramassant les fragments de pommes de terre abandonnés, assaisonnés, des premières herbes odorantes. Il prit sa part de printemps. De cette époque toutefois datait pour lui un mauvais souvenir. Un jour qu'il s'était échappé dans les jeunes blés, et s'était mis à fouir parmi les touffes nourri-

cières, pour qu'il n'y prît point goût et ne pût recommencer, là ou ailleurs, dans le jardin ou le champ de maïs, Brauncns se saisit de lui, l'immobilisa et, en la trouant, lui passa un anneau de fer au travers de la narine. Le sang gicla. Ah ! le triste incident. Il resta comme amputé de son groin. Impossible, avec cet anneau, de déterrer quoi que ce soit. Mais comme après cette opération on le laissa plus libre que jamais, et que la douleur s'éteignit, il n'y pensa plus. Septembre vint. Du matin au soir il fut lâché à la glandée. Il vagua de bois en bois. Les fruits abondaient, l'eau vive ruisselait dans la ravine, des lits de fougères s'ouvraient partout. Il se gorgea de glands, but à la source et rêva étalé, l'œil mi-clos. Il fit même une rencontre mémorable. Un soir, comme il errait dans la mélancolie d'un crépuscule hâtif, il vit venir à lui un sanglier. De soies rudes, de flancs maigres, l'animal avait l'air sauvage et affamé. Le sanglier le joignit, le flaira et lui dit :

— Qui es-tu? Où vas-tu?

— Je suis le cochon de Lastapis. Je rentre à la métairie.

— Comme tu es gras !

— Oui, je vais bien. Ici, je me gave de glands, chez nous, de pâtées. J'aurais mauvaise grâce à n'engraisser point.

— Tu n'as donc jamais faim?

— Jamais. Marinette se passerait plutôt de pain que de m'en laisser manquer. Viens avec moi. Tu seras vite à point.

Ils cheminaient côte à côte, et les feuilles rousses détachées par le vent roulaient sur eux. Ils se parlaient groin à groin. Alors le sangher aperçut l'anneau.

— Est-ce la mode? fit-il.

— Non, c'est pour m'empêcher de manger ce que je ne dois pas manger.

— Merci ! je veux manger à ma guise.

— Ou jeûner?

— N'importe. Je ne viens pas avec toi. Adieu.

Ce sanglier avait lu La Fontaine. Maintenant ce propos lui revenait. Il regrettait le gland séveux et l'eau vive et la liberté perdue. L'automne arrivé, on l'avait séquestré de plus en plus. Il n'allait dehors qu'à heures fixes, par temps mesurés. Il eut pourtant quelques derniers bons moments. En novembre, lorsque les grandes pluies se mirent à tomber, faisant déborder les mares, on l'envoya se baigner. Comme il grossissait toujours, comme il avait chaud sans cesse, il entrait dans l'eau avec volupté. Il nageait, élargissant autour de lui les cercles de l'onde, immergé tout entier, lei oreilles et le nez seuls hors de l'élément. Il nageait jusqu'à ce que la fraîcheur de l'eau eût pénétré sc-a

LA frËTE DD COCHON 70

fibres. Alors il gagnait la rive et, pour garder en lui ce froid exquis, il se roulait dans la boue, en se couvrant de plaques limoneuses. Il rentrait ainsi cuirassé, ragaillardi pour tout un jour.

Mais cela lui fut bientôt interdit. L'hiver était là. D'ailleurs il ne se mouvait qu'avec peine. Ce soir, où il songe tristement, Marinette, à travers les fentes de la porte de sa loge, l'épiait d'un œil changé, en écoutant s'il soufflait. S'il eût pu l'apercevoir, il eût frémi. Car il soufflait d'une haleine courte : et c'était le signe attendu. « Le jour de sa fête » allait luire.

La « fête du cochon » ou « le pelle-porc » esl chez nous un événement considérable. Tuer son cochon signifie pour le paysan s'approvisionner de charcuterie, de morceaux fins et de graisse pour toute l'année. Dès que l'animal souffle, on le saigne au plus vite. Non toutefois un mercredi ni un vendredi. Ces jours-là, des influences mystérieuses font noircir le sang de la bête, ou se gâter ses entrailles fumantes. La veille de la « fête », on invite les voisins : les proches voisins seuls. C'est l'occasion où l'on « reconnaît » ses « premiers » voisins. Ceux qui vous rendent et à qui l'on porte les premiers secours, qui sont toujours là partageant vos peines et vos joies, qui vous entendent pour ainsi dire respirer.

tO CHEZ NO es

Souvenirs des temps d'alerte où un cri poussé, un feu allumé, appelait à l'aide immédiate.

Au petit matin ils arrivent, c'est un affairement. On va, on vient, on se croise ; des lumières courent le long de la maison. Qui cherche un sarment, qui fend du bois, qui fourbit les chaudrons. Dans le foyer, pendu à un croc, on installe un vaste récipient, on l'emplit d'eau, on attise le feu. Les lampes baissent. L'âtre couvre de reflets les murs. On s'assied, les pieds aux tisons, en trempant du pain dans du vin blanc.

Alors entre le boucher. Un boucher spécial, pour cochons seulement, homme d'âge qui arrive ceint d'un tablier, armé d'un long couteau affilé, tout en lame. Il dit : « Y sommes-nous? » Quatre hommes sortent avec lui. Le cochon dort. La porte de sa loge s'ouvre. On le réveille. Il s'ébranle, pas à pas, lourdement, l'œil clignotant. Il est saisi, lié, renversé dans un pétrin, la mâchoire serrée dans un « endort », rejet de chêne tordu, il est maintenu par les quatre hommes aux quatre membres. C'est la première violence qu'il subit. Il se débat, il pousse des cris prolongés. Les environs en retentissent. Tout s'éveille. De toutes parts des bruits montent : voix lointaines qui s'appellent, abois de chiens sentant la mort... Mais les clameurs de l'animal se sont A'ite tues, il ^'U 1^ goï'g^ ouverte

horriblement. Et la maîtresse de maison, à genoux, recueille, sous l'énorme tête inerte, le sang chaud.

De là on le traîne sous un hangar. Il ballotte, faisant gémir les bords du pétrin. Chacun rit. Le boucher crie : « Donnez l'eau ! » L'eau bouillante est versée sur la bête. A grands coups de louches on la gratte, on fait sauter ses poils, on la rend nette comme un marbre. Puis une corde descend, un câble qui s'enroule autour d'une poulie assujettie à une poutre ; on l'attache à une barre passée dans les jarrets de la bête, et le vaste corps pâle s'élève lentement. Il s'élève à hauteur d'homme. Le boucher le fend, le nettoie, et il reste là, oscillant dans le vide.

Tout le monde rentre dans la métairie. Les hommes s'attablent. Le boucher raconte un accident qu'il eut, encore jeune, en tuant « un anglais ». L'animal écrasa « l'endort » des dents et lui broya à moitié le bras. On l'écoute en s'arrêtant de manger. La scène est mimée comme au théâtre. Pendant ce temps, dans une pièce à côté, silencieusement, les femmes hachent les premiers morceaux dépecés. Puis, elles les cuiront. Ce sont le foie, les pièces du cou chargées de lard qui, mêlés au sang, dans les tripes lavées, donneront l'onctueux boudin. Ce sont des bandes de chair maigre enlevées le long des filets et des

jambons, dont les fragments humectés d'eaude-vie et épicés se convertiront en saucisses croustillantes. Mille autres menus déchets qui, fondus, prendront le nom de « gressillons B, mets local, savouré sur des tranches de pain grillé.

Cela fait, les femmes rejoignent les hommes. Car cette fois le repas se prend en commun. Il est midi. Comme pour un mariage la chère est variée et abondante. Une grosse joie règne. On chante. On laisse couler les heures. Enfin on se lève. Mais, avant de se séparer on satisfait à la coutume. On gagne la loge du cochon tué. Elle est jonchée de paille nouvelle, lavée, aérée. Alors le maître de la maison, grave et muet, va chercher le petit cochon acheté à la dernière foire qui doit remplacer le « pendu », et l'introduit dans la loge. On s'extasie. Les paris s'engagent. Il pèsera sûrement plus que l'autre : deux cents, deux cent cinquante kilos : comme un jeune éléphant. Sur ce, tous prennent congé. Ils s'écoulent par les prés, les landes ou les bois. Le soir est tombé. Et le « piquepoult » aidant, plus d'un au tournant d'un layon, à l'entrée d'un ravin, aperçoit des choses monstrueuses et terribles, des bêtes d'apocalypse à triple gueule. Il s'écrie, il a vu :

Et la crini»r^ épar«e, et les sini»!»»? crocs...

La. Ki;i K [)U COr.lION 88

Cette fin fut celle du cochon de Lastapis. Seul"', à la nuit, devant l'énorme corps blême, Marinette le contemple. A force de la soigner, elle s'était attachée un peu à cette bête. Elle soupire. Puis elle pense que le boucher reviendra débiter cet amas de chair en jambons ronds comme des disques, qu'il faudra saler, en quartiers, qu'il faudra couvrir de graisse. Puis encore, en mesurant de l'œil le dos rebondi, elle choisit les morceaux fins qu'elle enverra en présent au curé et au médecin, enveloppés dans une serviette, avec un « pan » de saucisse roulé autour !... Elle s'attarde... Et, comme elle ne revient pas, ^ son, mari la hèle dans l'ombre.

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