LA CHASSE AU BI^AIKEAU
de gouttes de rosée. Sans doute il s'enivrerait. Mais un bruit de voix humaine a vibré dans l'air vierge : il regagne son terrier.
Étant lourd et lent, pacifique, gourmand, le blaireau aime ses aises. Aussi possède-t--il hôtel d'hiver à la ville, résidence d'été aux champs... Quand, au revers d'un coteau, orienté vers le levant, à l'orée d'un bois, on rencontre de larges espaces nus, et, à l'écart, à quelques pas, une agglomération de trous emplis de fientes, on peut être sûr qu'on a le pied sur un terrier. Ce dernier signe est infaillible. Le blaireau, d'une propreté extrême, ne souille jamais sa demeure. Dès qu'il a choisi son site, il creuse des galeries et s'enfonce dans le sol. Il multiplie les tunnels, car il y a souvent douze ou quinze orifices, il les pousse jusqu'à ce qu'il ne sente plus l'air extérieur, il les croise et les amorce entre eux comme des rues dans une cité. Pour finir, de loin en loin, il ouvre des chambres spacieuses, en forme de four, au nœud des voies.
Ces colonies sont disciplinées, régies par des lois fixes et des coutumes séculaires. Ainsi, à l'approche de l'hiver, chaque famille installe sa maison. On bat les environs, on coupe les fougères, on ramasse les herbes sèches et les chaumes épars. On roule tout cela en boule avec ses pattes, comme de petites bottes de foin, on le traîne à son terrier. On prend alors
son fardeau entre ses pieds de devant et on recule de galerie en galerie jusqu'à sa demeure. Chacun meuble ses appartements. II y étend des tapis, il y dispose des couches faites d'herbes amoncelées, et il s'y enfouit frileusement.
Au reste les blaireaux ne s'ennuient point C'est pour eux Ja saison de l'amour. Dans ces rues où tout le monde se coudoie, dans ces demeures où la vie sédentaire conduit à voisiner, durant les nuits sans fin où l'on se trôle, l'attrait s'éveille vite. Les pelages, à l'abri de l'air, prennent une douceur de soie ; les corps amollis par le bien-être ont des souplesses voluptueuses... et le mystère que l'ombre apporte à l'amour pénètre les sens aiguisés. On se poursuit, on se rejoint et on s'aime. La cité sombre s'emplit d'un sourd murmure. Des piétinements se font entendre, comme un bruit lointain de foule en marche, et des échos de lutte entre rivaux, et des glapissements brefs, tout un brouhaha de conquête et de possession. On dirait parfois une rumeur de source souterraine, la source du désir, qui ruisselle jusque dans les entrailles de la terre.
Mais cela n'a qu'un temps. Les petits naissent. Tout rentre dans l'ordre. Le silence des longues ténèbres recommence. A peine perçoit-on le va-et-vient des mâles qui